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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Wastburg » (Cédric Ferrand)

Une fantasy crépusculaire et savoureuse, inventive et vénéneuse, dans les ruelles corrompues de la cité-état de Wastburg.

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C’est dans les contreforts du massif des Malbroges que tout commence. L’eau qui ruisselle en rigole forme un ru puis enfle jusqu’à prétendre au titre de ruisseau. Quand il se jette sans peur du haut d’une cascade pour aller s’écraser sur les rochers en contrebas, le ruisseau se change en torrent. Mais un jour, il se lasse de jouer à rouler sur les pierres et à faire de l’écume. Il entre de plain-pied dans la vie adulte en acceptant le fait qu’il est devenu une rivière. Paresseuse, celle-ci ne serpente pas tant qu’elle se laisse aller à couler le plus lentement possible, comme si elle retardait au maximum le moment de se jeter dans la mer. Elle gonfle et étale sa nonchalance en s’insinuant entre les pleins et les déliés du paysage. Quand elle s’est suffisamment gorgée de vanité, elle accepte avec un brin de dédain la fonction de fleuve. Sans se lasser, celui-ci continue son pèlerinage en direction du sud, d’une foulée régulière, comme si l’appel de la mer se faisait de plus en plus irrésistible.
Ce fleuve, les Loritains le nomment la Fuile. Les origines de ce nom ne sont plus connues de personne, pas même des cartographes les plus érudits. Les Waelmiens ont pour leur part nommé ce fleuve le Puerk, car c’est également le nom d’une variété de truite qui faisait autrefois les beaux jours des pêcheurs du coin. Le fleuve relève d’un grand intérêt stratégique pour la Loritanie autant que pour le Waelmstat. Plusieurs accrochages virils entre les deux pays n’eurent autrefois pour unique but que de prendre possession des deux rives fertiles. Des bataillons entiers furent formés par conscription dans les villages des alentours pour tenter de mettre la main sur des terres soi-disant d’une grande qualité. Des navires des deux nations s’affrontèrent pour contrôler le fleuve. Des blancs-becs passèrent l’arme à gauche sous le commandement d’une poignée de nobliaux pour avoir l’honneur de débarquer sur la rive d’en face, afin de planter leur bannière au nom d’un roi resté bien à l’abri dans son château lointain. Des majeers des deux pays déversèrent leurs sortilèges sur le camp adverse pour résoudre définitivement la bisbille en faisant, par exemple, s’écrouler un pont de pierre tandis que les troufions l’empruntaient pour venir revendiquer quelques arpents de limon. Certains méandres du fleuve abritent encore les vestiges des tours de garde censées empêcher l’invasion adverse. Les noms des bidasses qui composèrent cette chair à canon, morte moyée ou étripée, ont depuis longtemps été oubliés, emportés par le courant qui charrie tout jusqu’à la mer.
Ayant finalement compris qu’aucun des deux pays ne pouvait posséder le fleuve pour toujours et que tous les macchabées provoqués par ces guerres dépassaient largement la valeur de la glèbe convoitée, un roitelet du Waelmstat et un autre aristo de la Loritanie signèrent un jour un traité stipulant que le fleuve deviendrait une frontière définitive entre les deux pays. De sa source jusqu’à la mer, le Puerk ou la Fuile constituait désormais la limite légale des ambitions loritaines et waelmiennes. Mais ce que le traité ne prévoyait pas, c’était le statut du delta formé à l’embouchure du fleuve quand il rejoint enfin la mer. Car le large fleuve se sépare en deux à quelques bornes de la mer et forme une île entre ses deux bras. Cette terre triangulaire, elle n’est légalement ni loritaine ni waelmienne, puisque le fleuve forme la frontière ultime. Avec le temps, c’est sur cette langue de terrain hors des lois que s’est développée une cité apatride : Wastburg.

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C’est ainsi d’abord sous le signe subtil d’Élisée Reclus et de son « Histoire d’un ruisseau », et sous celui d’une fantasy joliment boueuse, refusant de faire dans la dentelle, plutôt que sous le haut patronage de J.R.R. Tolkien (dont la citation de China Miéville, placée en exergue, dénonce le rôle de « réconfort » qu’il assignait benoîtement à la fantasy), que se place le premier roman de Cédric Ferrand, publié en 2011 aux Moutons Électriques, avant d’être réédité en poche en 2013 chez Folio SF.

Roman spiralé, dont on jurerait longtemps qu’il constitue un recueil de nouvelles, si l’on ne devinait peu à peu, au fil des rares personnages récurrents ne connaissant pas un destin trop funeste, une série d’obscures convergences, « Wastburg » développe en effet très vite une aura fort sombre, dont les miasmes urbains et la corruption généralisée font partie très intégrante, évoquant éventuellement l’équivoque et foisonnante Lankhmar du « Cycle des Épées » (1970-1988) de Fritz Leiber, la magie en moins, puisque celle-ci semble bien avoir disparu – ou presque – du paysage, sans véritable explication, depuis quelques décennies, laissant fort désemparés tous les puissants dont le pouvoir reposait précisément sur le soutien des majeers et de leurs sortilèges.

Avec cet élément en plus, maester Pruken était retourné à ses bouquins, pour revenir tout tristounet quelques jours plus tard : il n’y avait pas de maladie de Pruken, Wekter souffrait de la majeeriade de Bröm, une maladie malheureusement connue. Il avait donné une définition à la mère de Wekter qui n’avait rien entravé à son charabia. De ce qu’elle avait compris, la qualité de majeer était héréditaire. Ce don, Wekter l’avait dans le sang à cause de son père. or, depuis la Déglingue, la magie avait foutu le camp. Pfuit. Mais le don des majeers était toujours là. Les majeers avaient faim de magie comme les poissons avaient soif d’eau. Le corps de Wekter réclamait donc de la magie même si cette dernière s’était évaporée. D’où les convulsions et la douleur.
Un remède ? Maester Pruken avait été sans espoir : le mal ne disparaîtrait jamais. Au mieux, il était possible d’atténuer la souffrance en buvant de l’alcool. La bibine avait toujours été notoirement dangereuse pour les majeers : non seulement un majeer cuité bafouillait en prononçant ses incantations, mais la gnôle neutralisait son aptitude à puiser dans la magie pour alimenter ses sortilèges.
Wekter n’était pas le seul gamin atteint du mal : les majeers avaient semé pas mal de graines après la Déglingue. Le nombre de mioches morts-nés ou ne vivant pas longtemps avait augmenté à Wastburg. Wekter avait eu de la chance que son mal se déclenche tard, quand il était devenu assez costaud pour résister aux premières attaques.
L’apothicaire avait refilé à la mère de Wekter une douloureuse d’une centaine de geldoches, avant de partir en pestant contre son confrère Bröm.
La bonne nouvelle pour Wekter était que son médicament était en vente dans toutes les gargotes de Wastburg.

Vénéneuse et vicieuse, servie par une langue retorse qui manie avec inventivité les trouvailles argotiques et les dialectes imaginaires, la fantasy sauvage et décadente de Cédric Ferrand trouve superbement sa cible, égrenant ses personnages crépusculaires aux quatre coins des ruelles décaties de Wastburg la bien-nommée.

Et notre ex-collègue Charybde 1 en disait beaucoup de bien dès l’origine, ici.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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