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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Le sens des lieux » (Gary Snyder)

Trente essais pour rendre compte en beauté de quarante ans d’une pensée « économe, compatissante et vertueusement féroce », fusionnant intimement éthique, esthétique, poésie, politique et sens profond de la nature.

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Publié en 1995, traduit en français en 2018 par Christophe Roncato Tounsi dans la belle collection Domaine sauvage de Baptiste Lanaspeze chez Wildproject, ce recueil de trente brefs essais, adresses ou conférences écrites au cours de quarante années d’activité par le poète, essayiste et activiste environnemental Gary Snyder s’ouvre par cette note liminaire qui en donne magnifiquement la tonalité d’ensemble :

Ce recueil rassemble quarante ans de pensées et d’écrits. Il peut être considéré comme un prolongement ce que serait la « pratique sauvage ».
Le vieux principe bouddhiste « Nuis le moins possible » et l’appel écologique implicite « Laisse la nature s’épanouir » s’associent pour rendre hommage à la vie humaine et, par-delà, à tout le reste de la création. Ces essais sont des appels bouddhistes, poétiques et écologistes à une pensée et une action morales complexes, métaphoriques, obliques et mythopoétiques, mais, je l’espère aussi, pratiques. L’éthique et l’esthétique sont profondément entrelacées. L’art, la beauté et l’artisanat se sont toujours nourris de la partie sauvage et auto-organisatrice du langage et de l’esprit. Les conceptions humaines du lieu et de l’espace, notre intérêt contemporain pour les bassins versants, deviennent à la fois modèle et métaphore. Notre espoir serait de voir les domaines interagir, d’apprendre à savoir où nous sommes, et de nous diriger ainsi vers un style de cosmopolitisme planétaire et écologique.
D’ici là, soyez économes, compatissants et vertueusement féroces, vivez dans l’élégance autodisciplinée de « l’esprit sauvage ».

Les souvenirs des jeunes années du poète, entre 1952 et 1956 notamment, au sein de la beat generation (« North Beach », écrit en 1975, « Notes sur la beat generation » ou « Le nouveau souffle », tous deux écrits en 1960) témoignent d’emblée, à la différence de beaucoup des membres de ce souple mouvement, d’une conscience politique extrêmement aiguë, capable de théoriser presque instantanément un bon nombre des pratiques alors adoptées, sans en faire non plus toute une affaire. Le rejet d’un certain mode de vie américain, du capitalisme instinctif et de la délinquance qui y est inévitablement associée (« Les délinquants juvéniles ne sont autres que des capitalistes adolescents qui veulent de l’argent immédiatement ») cimente précocement une vision de la marge salutaire, de la poésie comme mode de vie possible, pour peu que l’on accepte de ne pas participer à la course alors proposée et vantée à grand renfort de publicité et d’influence.

Éthique et politique, cette vision perpétuellement en cours d’organisation et de raffinement, humble et fort peu totalisante, mais néanmoins résolument holistique, se nourrit aussi bien de créations ou de renouvellements de fables (« Le sutra de l’Ours Smokey » ou « Le yogi et le philosophe ») que de lectures en profondeur d’auteurs alors contemporains (« Le ticket qui explosa » de Burroughs, dans « Traversé par un virus »), de plate-formes presque programmatiques (« Quatre changements, et un postscriptum », texte particulièrement saisissant de 1969, revu en 1995, « L’énergie est la joie éternelle » ou bien « Le Jour de la Terre et la guerre contre l’imagination », né en grande partie de ce vers de Diane di Prima : « La seule guerre qui compte est la guerre contre l’imagination ») que de récits analytiques d’expériences conduites ou observées de près (« Filets de perles, réseaux de cellules » ou bien « Un conseil de village de tous les êtres »).

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Dans ce monde où tout se précipite, l’acte de méditation – même s’il ne s’agit que de méditation à « un souffle » : redresser son dos, éclaircir son esprit l’espace d’un instant – est une île revigorante dans un cours d’eau. Bien que le terme méditation ait pour beaucoup de gens des connotations mystiques et religieuses, ce n’est en fait qu’un phénomène simple et ordinaire. Silence et immobilité intentionnels. Comme toute personne en ayant fait l’expérience le sait, l’esprit apaisé peut emprunter divers sentiers, dont beaucoup sont ennuyeux et banals – et parfois inattendus. Mais la méditation nous apprend toujours quelque chose, et il existe de nombreux témoignages qui montrent qu’une pratique régulière de la méditation favorise sur le long terme la connaissance de soi, la sérénité, l’attention et la confiance en soi.
La fabrication de poèmes et les traditions qui prêtent une attention particulière à la conscience sont aussi anciennes que l’humanité. La méditation regarde à l’intérieur, la poésie expose. La première est pour soi-même, la seconde pour le monde. La première pénètre l’instant, la seconde le partage. Mais dans la pratique, on ne sait jamais vraiment laquelle des deux fait quoi. Dans tous les cas, on sait pertinemment qu’en dépit de la perception contemporaine qu’en a le public (la « poésie » et la « méditation » sont souvent qualifiées d’extraordinaires, d’exotiques et de difficiles), elles sont toutes deux aussi anciennes et ordinaires que l’herbe. L’une commence par une position assise, immobile et réflexive, l’autre par la création de chants et d’histoires.

Ayant longtemps vécu au Japon et y ayant noué de solides amitiés artistiques, Gary Snyder a inscrit très tôt une dimension esthétique au cœur de son travail et de sa vie, la rendant quasiment indissociable de l’éthique et de la politique qui en découle naturellement, approche fusionnelle qui irrigue ses textes tels que « Déesse des montagnes et des rivières », où trône le poète chinois Li Ho, « Ce que la poésie a fait en Chine », au titre particulièrement explicite (on songera certainement à l’intense « Ombres de Chine » d’André Markowicz), « Incroyable grâce », qui opère un savant détour par les Aïnous d’Hokkaido pour évoquer les deux façons d’apprendre, expérience directe et ouï-dire, « Les vieux maîtres et les vieilles femmes », autour du recueil japonais du 17e siècle qu’est le Zenrin Kushu, « Un seul souffle », qui témoigne d’une fonction centrale de la poésie (voir la citation ci-dessus), « L’énergie de la lune » autour du moine-poète Saigyo, ou encore « Entrer dans l’existence » autour de la poésie contemporaine de Nanao Sakaki, devenu un ami proche de l’Américain.

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Les quatre derniers textes de cette deuxième partie, dédiée plus particulièrement à l’esthétique, me semblent fondamentaux : il s’agit de « Politique de l’ethnopoétique », qui propose à la fois une approche équilibrée de ce qu’apporte l’anthropologie occidentale au monde, en bien et en moins bien, et une vision systémique de ce que signifie la bio-diversité, de « L’incroyable survie de Coyote », qui tente de comprendre le sens réel de la persistance étonnante d’une figure mythologique bien particulière dans l’Ouest américano-canadien, de « L’écriture sauvage », texte de 1992 qui constitue sans doute, malgré sa brièveté, l’une des plus pertinentes analyses de ce que signifie l’émergence contemporaine du nature writing, et enfin de « Le langage va dans les deux sens », comme un lucide écho anticipé au besoin de diplomatie vis-à-vis du vivant développé ailleurs par un Baptiste Morizot, notamment.

Dans son essai The Unsettling of America, Wendell Berry souligne le fait que le système économique actuel pénalise ceux qui essayent de rester à un endroit et de faire quelque chose de bien. On ne parle pas uniquement de la menace qui pèse sur l’intégrité des territoires des Amérindiens, ou des forêts nationales et des parcs ; c’est tout le territoire qui est menacé et toute personne ou tout groupe de personnes qui essaye de rester à un endroit et de faire quelque chose de bien pendant une période assez longue pour être en mesure de dire « j’aime vraiment bien cet endroit et le connais parfaitement bien » est pénalisée. La logique économique derrière tout ça est que l’on récompense les personnes misant sur le profit rapide – une agriculture digne de ce nom est antinomique avec le profit rapide – la gestion des forêts ou du gibier implique que l’on fasse les choses avec le futur lointain à l’esprit – et le futur est incapable de nous rapporter de l’argent aujourd’hui. Bien faire les choses veut dire vivre de telle manière que nos petits-enfants puissent aussi vivre sur ce territoire et continuer le travail que nous entreprenons aujourd’hui, avec une joie qui va en s’intensifiant.

C’est toutefois sans doute en se plongeant dans la géographie naturelle actualisée des bassins versants et de leurs variations (le traducteur Christophe Roncato Tounsi nous avertit sagement que les sens multiples de l’anglais watershed, incluant, en plus du bassin versant proprement dit, la ligne de partage des eaux, et au figuré fréquemment utilisé, le tournant ou le moment décisif, ne peuvent pas être conservés du fait du choix à opérer en français) que Gary Snyder développe au maximum cette étonnante capacité de rapprochement et de synthèse qui caractérise aussi bien sa poésie que sa réflexion socio-politique. En effet, c’est ici qu’il aborde plusieurs caractéristiques essentielles d’une écologie politique contemporaine, nourrie de l’ensemble de son expérience, de son art et de ses rencontres, avec les textes « Réhabiter », « Un monde poreux », « Exhortations aux bébés tigres », « La redécouverte de l’île Tortue » (qui permet de mesurer en 1993 le chemin parcouru et le terrain gagné ou perdu depuis la parution du poème d’origine en 1974 – y compris en termes d’influence littéraire et de soft power), « Kitkitdizze », ou encore et surtout « Accéder au bassin versant », tandis que, plus spécifiques, « La forêt dans la bibliothèque » et « Le vieux Nouveau Monde de Walt Whitman » se concentrent sur certaines dimensions de l’écologie directement liées au livre. Entrant aisément en résonance avec des dizaines d’ouvrages que maîtrise l’érudit aux pieds bien ancrés dans la terre qu’est Gary Snyder, du « Poème Californie » d’Eleni Sikelianos aux « Rêves arctiques » de Barry Lopez, en passant par le « Désert solitaire » d’Edward Abbey, il nous rappelle avec force et avec intelligence, que la poésie est politique, bien entendu, et que, contrairement à certaines illusions encore bien répandues aujourd’hui, il n’y a guère d’écologie qui tienne sans une solide conscience politique également.

Le programme d’un conseil de bassin versant commence de manière modeste : « Essayons de réhabiliter notre rivière de telle manière que le saumon sauvage puisse s’y reproduire de nouveau. » En essayant de compléter ce programme, une communauté est susceptible de devoir lutter contre l’industrie forestière commerciale en amont, l’accaparement de l’eau pour sa vente en aval, la pêche au filet taïwanaise au large dans le Pacifique Nord et toute une série d’autres menaces nationales et internationales pour la santé du saumon.
Si une foule de gens se joint à l’effort – des gens de l’industrie forestière et du tourisme, des ranchers et des paysans bien établis, des retraités qui pêchent à la mouche, des entreprises et les nouveaux arrivants qui vivent dans les forêts – quelque chose pourrait en sortir. Mais si cet accord commun était imposé d’en haut, ça n’irait nulle part. Seul un engagement populaire sur le long terme pour préserver le territoire peut apporter la stabilité politique et sociale nécessaire à la conservation de la richesse biologique des régions californiennes.

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Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Le sens des lieux » (Gary Snyder)

  1. Merci de présenter cet auteur

    Publié par WordsAndPeace | 7 juillet 2021, 02:47

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