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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Description d’Olonne » (Jean-Christophe Bailly)

Minutieuse description d’une grande ville française entièrement fictive, entre Loire et Garonne : une expérience géographique, historique et humaine particulièrement spectaculaire et troublante, par un grand philosophe du paysage.

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Olonne

J’ai passé à Olonne trois années de ma vie et je puis dire que ce sont les plus légères. Dans cette ville où les hasards d’une affectation m’avaient porté, il me semble que j’ai vécu comme entre parenthèses ou en glissant. Mon besoin de changer d’air était si vif que n’importe quelle autre ville, peut-être, aurait fait l’affaire, mais je ne crois pourtant pas qu’une autre eût pu me combler à ce point.
Jamais je n’y suis revenu. Ce ne sont ni les occasions ni les tentations qui manquèrent, mais une sorte de fidélité superstitieuse à la forme prise alors par la vie, ainsi que les circonstances de mon départ (c’est sans douceur aucune que la parenthèse se ferma, et je ne souhaite pas en dire beaucoup plus) m’ont contraint jusqu’à présent à me tenir à distance. Et c’est dans cette distance, qui est celle du souvenir, que j’éprouve aujourd’hui le désir de retourner là-bas en pensée, c’est-à-dire avec des mots. Bien qu’il soit sans doute impossible de ne pas faire allusion à des traits personnels – le rapport d’un individu à une ville est avant tout et d’emblée un rapport intime -, je me suis efforcé de conserver autant que possible le mode, choisi initialement, de la description. Je n’y suis parvenu qu’en partie. En procédant par approches successives, il me semblait que je pouvais du moins trouver un équilibre entre le caractère nécessairement autobiographique d’un livre de souvenirs et les motifs plus neutres ou plus aériens d’une sorte de monographie. C’est avant tout dans le choix des lieux, des anecdotes, des personnages qu’apparaît la pente de mes préférences. Qui voudrait, par exemple, tout savoir des églises d’Olonne ou des conflits politiques propres à cette cité ne trouvera pas dans mon livre de quoi satisfaire sa curiosité. Le guide, ici, n’est pas le nom du genre, mais celui du narrateur. Y aurait-il, par contre, un genre qui serait celui de la promenade rétrospective ? Si tel était le cas, c’est alors de lui que je men serais approché. Lui conviennent une certaine lenteur, la précision topographique et une relative retenue dans les épanchements. Ce programme, je l’ai dit, je l’ai perdu en route : en pensée aussi la ville me prenait dans sa nasse et plus mes efforts pour m’en sortir étaient grands, moins la ville avait de chances de se dégager comme objet. Mais nous vivons aujourd’hui ainsi : avec des dioptriques immergées.
Rêver : c’est là une des activités d’Olonne. Aussi n’est-ce qu’un juste retour des choses si, loin d’elle, je me mets à mon tour à rêver d’elle, à rêver que j’y suis encore. Se mêlent à cela des obsessions de maquettiste et le sentiment de faire ressurgir un monde perdu. Chaque mot, dans ce livre, est au vent d’un adieu, mais telle est la coulée du temps, où les mots viennent saisir leur propre vibration mimétique, toujours trop lente cependant.
Si je ne suis pas revenu à Olonne, c’est parce que je sais que la forme de ma vie y a correspondu à celle de la ville, qu’elles se sont entendues l’une et l’autre, presque jusqu’à la fin, dans une précision d’emboîtage que je ne pourrais pas retrouver. Plus que d’une ville encore, c’est de cela dont j’ai la nostalgie. Avec ce monde qui naissait ainsi devant moi, quelque chose de l’enfance, était retrouvé, et j’éprouve, en me retournant, la sensation d’un étrange fondu-enchaîné. Dans cette remontée où les échos se superposent, je me vois malgré tout nettement, plus nettement que partout ailleurs : dans l’image, mais hors du champ où les images s’accumulent en pure perte, comme sur cette photo où je descends le cours Cervier en essayant de marcher sur mon ombre.

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Quelque part entre Nantes et Bordeaux, la grande ville d’Olonne médite peut-être sur son histoire et actualise sa complexe géographie portuaire et fluviale, jouant de ses couches architecturales et de ses lieux éventuellement ambigus. Pour la découvrir, un narrateur qui a dû la quitter précipitamment il y a quelques années, mais qui en garde un fort et agréable souvenir, nous en détaille patiemment les charmes, les surprises et les pièges, au filtre de son appréciation intime et de sa mémoire de bibliothécaire en rupture de ban.

Cette Olonne est entièrement fictive (elle n’a qu’un fort lointain rapport, notamment, avec l’Olonne devenue Olonne-sur-Mer en 1927, ancienne commune littorale de Vendée, fusionnée en 2019 au sein de la sous-préfecture locale, Les Sables-d’Olonne), même si elle emprunte vraisemblablement quelques-uns de ses traits distinctifs à d’autres villes, françaises ou étrangères. La description minutieuse, objective et subjective, douce ou acérée selon les moments, que nous en offre le narrateur, guide touristique, artistique et littéraire, improvisé à distance physique et mémorielle, n’en est que plus saisissante, inattendue et profondément troublante.

Un ami m’avait recommandé pour mes premiers jours un hôtel de l’île de la Chantraie. Le plan que je consultais me confirma que c’était assez loin de la gare centrale, mais n’ayant avec moi qu’un mince bagage, le reste de mes affaires ne devant me parvenir que lorsque je serais installé, je décidai de m’y rendre à pied. Ce choix ne comportait pas d’insouciance – le poids de ce qui m’éloignait de Paris était bien trop présent, le voyage en train l’ayant de surcroît ravivé, pour qu’il en fût question -, mais il me semblait que je devais entrer à Olonne avec précaution. Non par respect pour une ville dont je ne savais rien encore, mais sans doute parce que le fait de déboucher dans la matière même de ma décision devait malgré tout m’effrayer. Sous les dehors d’un caractère tranché, cette décision n’avait rien devant elle. Or c’est lorsque l’inconnu prend la forme des retrouvailles, lorsque dans l’étendue s’ouvre la possibilité et la persistance d’un accord, que l’on est le plus véritablement surpris, et c’est ce qui advint.

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C’est grâce à Hélène Gaudy (elle-même l’une des autrices contemporaines les plus à même de saisir ou de ré-imaginer l’âme de certains lieux-limites : son « Un monde sans rivage » ou son « Grands lieux » sont des lectures indispensables), venue jouer les libraires d’un soir (une performance à écouter intégralement ici) à la librairie Charybde le 25 octobre 2018, à l’invitation de ma collègue et amie Marianne (lisez, sur ce même blog, ses chronique de « Plein hiver », ici, et de « Une île, une forteresse », ), que j’ai découvert cet objet littéraire hors normes et profondément réjouissant.

La Révolution surprend peu une ville liée pourtant plus qu’une autre à sa maison. Mais tout s’est passé comme si le « duc-philosophe » avait créé sans s’en douter les conditions de l’exil de ses descendants. Violences, opposition entre une importante fraction girondine et des éléments radicaux emmenés par l’imprimeur Pierre Maître, coups des bandes royalistes tentant des incursions, Terreur, puis chasses à l’homme thermidoriennes, Olonne traverse l’époque avec franchise et passion. Au-delà, après que l’Empire lui eut à la fois rendu puis retiré sa confiance en elle-même, la montée de l’âge industriel, loin d’isoler Olonne, en fait au contraire un de ses fleurons et même, pourrait-on dire, un de ses temples. Les décisions d’une municipalité à la fois anglophile et saint-simonienne, l’influence ductile mais réelle du duc Léopold font succéder à l’idéologie des Lumières celle du Progrès, mais en conservant l’essentiel des accents architecturaux de la première : d’une part, c’est le langage néo-classique qui règne en maître, d’autre part l’extension, loin de se faire au petit bonheur, avance selon les directives d’un plan d’ensemble mis au point par ce cartel d’ingénieurs dont les noms se retrouvent partout dans la toponymie des nouveaux quartiers : quartiers Bilhard, Chantiers Ferrier, bassin de Lavaux, d’est tout l’espace pris entre la Scève, l’île Blanche et la route du Port-du-Levant qui se voit investi par un affairisme étonnamment mêlé de traces de pensée utopique, selon un équilibre précaire sans doute, mais qui durera jusqu’à la rupture de 1848, au-delà de laquelle Olonne, secouée et devenue méfiante, rentrera dans le rang.
Seules les deux grandes gares et, beaucoup plus tard, l’expérience des « résidences ouvrières » y feront encore résonner les accords de cette « architecture des ingénieurs » qui, pendant plus de cent ans, aura entièrement modelé le centre de la ville. Pour le reste, la progression et le remplissage des parcelles y suivront le cours normal d’une ville exposée à sa propre croissance : ce sont des faubourgs, bourgeois ou ouvriers, et qui seraient semblables à tous les autres s’ils n’étaient pas malgré tout – comme les autres et peut-être un peu plus – vaguement, rêveusement orientés par le mystère d’une tonalité locale diffuse.

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Publié en 1992 chez Christian Bourgois, ce troisième texte de fiction de Jean-Christophe Bailly, philosophe, longtemps éditeur de romans et de livres d’art, enseignant à l’École nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois, jusqu’alors connu essentiellement pour ses essais et récits à portée esthétique et philosophique, entretient aisément un dense tissu de résonances avec des oeuvres contemporaines et moins contemporaines, évoluant à la croisée d’un certain type de littérature voyageuse, d’une poésie de la précision et de l’énumération imaginative et d’une capacité de compréhension et de reconstruction urbaine (ou parfois rurbaine) : en dehors d’Hélène Gaudy elle-même, on pensera sûrement, par exemple, au Jérôme Lafargue de « L’ami Butler », au Fabien Clouette de « Une épidémie », voire à Claire Duvivier et à Guillaume Chamanadjian lorsqu’ils élaborent leur Dehaven et leur Gemina dans « Citadins de demain » et dans « Le sang de la cité ». Dans l’amont d’Olonne, on trouverait bien entendu Julien Gracq, dont « La forme d’une ville » est ici omniprésente à bien plus d’un titre, comme, discrètement et joueusement, Italo Calvino et ses « Villes invisibles » – d’où l’écho aval, aussi, en direction d’un autre géographe d’origine, Emmanuel Ruben, avec son « Dans les ruines de la carte » (Olonne ne surgit-elle pas après tout d’abord d’un tracé – comme le rappelait Clément Willer dans son article « L’énigme démocratique d’Olonne », dans la revue Captures ?), et avec, par exemple, ses toutes récentes « Méditerranéennes » (songeons à la place particulière qu’y tient la ville de Constantine « de mémoire »), qui seront chroniquées très prochainement sur ce même blog, et, peut-être plus curieusement, d’un poète aussi furieusement atypique que Patrick Beurard-Valdoye, dont aussi bien le Kurt Schwitters (« Le narré des îles Schwitters », 2007) que la ville de Liège (« Gadjo-Migrandt », 2014) pourraient aisément s’immiscer ici. Relativement secrète, « Description d’Olonne » a pourtant tout, ainsi, d’un creuset et d’une matrice. Ce qui n’est peut-être pas si surprenant, irradiant d’une telle mise en abîme multiple de la mémoire, historique et intime, d’une ville qui, selon le mot d’Hélène Gaudy lors de son intervention déjà citée, « nous permet à toutes et à tous de retrouver des fragments insaisissables de villes que l’on a connues, sans pouvoir les identifier directement ».

Le bruit de la sonnette puis le grincement de la porte, l’alignement des boîtes aux lettres disparates comme celles que l’on voit dans l’entrée de certains vieux immeubles à Lyon, un rai de lumière oblique traversant les verres teintés de la porte du fond, puis la cage d’escalier à la montée hélicoïdale assez ample, éclairée zénithalement par une lanterne laissant entrer brutalement la lumière du jour : quelque chose d’un immeuble rambutéen que serait venu troubler l’éclairage de l’océan, tel était le 64, rue de l’Industrie où je m’installais. Immeuble datant du milieu du XIXe siècle, c’est-à-dire de la période de restructuration du quartier de la Herse, dont la rue de l’Industrie devait être l’épine dorsale bien qu’elle n’ait jamais su se départir d’une allure de faubourg, immeuble presque semblable à ses voisins de la rue mais doté de ce subtil décalage qui partout, dans toute ville, fait qu’aucune cage d’escalier, aucune entrée n’est tout à fait la même. La lumière et les odeurs, la fatigue des marches ou de la peinture s’écaillant aux plafonds et aux murs, des graffitis, de minuscules bougés, d’insaisissables repentirs, toute une accumulation de signes ou de traits insignifiants fait glisser chaque immeuble vers une version de l’habiter qu’il est seul à pouvoir dire et qu’il ne raconte intégralement qu’aux enfants, quand pour eux est si palpable et si violente l’échelle de sensations qui monte des profondeurs chtoniennes de la cave jusqu’aux mystères aériens des mansardes.

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À propos de Hugues

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