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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « La pyramide de boue » – Montalbano 26 (Andrea Camilleri)

Des canalisations géantes, des chantiers de BTP en souffrance, de la pluie, de la boue et un cadavre signifiant, pour une vingt-sixième enquête toujours savoureuse et nettement plus vivace, malgré la quasi-absence de l’éternelle Livia, que les deux précédentes.

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Pyramide

Le coup de tonnerre fut si fort que Montalbano, non content de subir un réveil passablement effrayant, effectua un grand bond et manqua de peu tomber du lit.
Ça faisait plus d’une semaine qu’il pleuvait des cordes sans une minute d’interruption. Les cataractes s’étaient ouvertes et semblaient décidées à ne plus s’arrêter.
Il ne pleuvait pas seulement à Vigàta, mais sur toute l’Italie. Au nord, il y avait eu des débordements et des inondations qui avaient provoqué des dégâts incalculables et dans quelques localités, les habitants avaient été évacués. Mais au sud non plus, ça rigolait pas, des rivières qui paraissaient mortes depuis des siècles avaient ressuscité armées d’une espèce de désir de revanche et s’étaient déchaînées, détruisant habitations et terrains cultivés.
Bref, c’était comme si le propriétaire d’une maison n’avait pas pris la peine de faire réparer le toit cassé ou les fondations abîmées. Et puis après, il s’étonnait et se lamentait si un jour elle finissait par s’écrouler.
– C’est peut-être la juste fin qu’on se mérite, avait commenté Montalbano, amer.
Il alluma, fixa le réveil. 6 h 05. Trop tôt pour se lever.
Il garda les yeux fermés serrés, écoutant le bruissement de la mer. Qu’elle fût calme ou furieuse, elle lui donnait toujours du plaisir. Tout à coup, il comprit qu’il ne pleuvait plus. Il descendit du lit, alla ouvrir les volets.
Ce coup de tonnerre avait été comme la bombe qu’on tire à la fin d’un feu d’artifice, justement pour annoncer sa conclusion. De fait, il ne tombait plus d’eau du ciel et les nuages qui avançaient depuis le levant étaient légers et blanchâtres ; bientôt ils auraient remplacé les autres lourds et noirs. Il retourna se coucher, tranquillisé.
Ce ne serait pas une journée sinistre, de celles qui le mettaient de mauvaise humeur. Il s’arappela s’être aréveillé pendant qu’il rêvait.

On se réjouit toujours autant de retrouver, avec une régularité voisine de celle des engueulades entre Salvo et Livia (qui justement, fait suffisamment rare pour être soigneusement noté, n’auront pas lieu ici, dans ce vingt-sixième volume, grâce notamment à l’arrivée dans le paysage d’un… petit chien – que la série télévisée exploite d’ailleurs bien davantage, d’emblée, que le roman lui-même), une nouvelle enquête de notre commissaire sicilien préféré, bourru et irascible, dissimulateur sans que la nécessité puisse toujours être évoquée, mais gourmet, bon vivant, remarquablement efficace et doté d’un authentique grand cœur.

Tout en se délectant à nouveau de cette langue si particulière (dont l’avant-propos du traducteur Serge Quadruppani nous livre toujours certains secrets de fabrication et de rendu), on aura encore droit à un peu moins de ces détours gastronomiques qui firent longtemps l’un des charmes secrets de la série, avec leur part d’hommage, bien entendu, au Pepe Carvalho de Manuel Vázquez Montalban, l’auteur barcelonais admiré auquel Andrea Camilleri emprunta dès « La forme de l’eau », en 1994, le patronyme de son commissaire. Mais n’oublions pas que l’on peut toujours s’en consoler, en permanence, grâce au fabuleux « À la table de Yasmina », sorte de recueil des mille et une nuits de la cuisine sicilienne concocté par Maruzza Loria et Serge Quadruppani.

En revanche, dans cette sombre histoire du comptable de sociétés multiples de bâtiment et travaux publics, assassiné dans d’étonnantes circonstances, et doté d’une ravissante épouse allemande qui serait en fuite dans son pays d’origine et d’un hôte mystérieux à de très nombreux égards, le rythme et l’allant du commissaire marquent un véritable réveil par rapport au léger endormissement perceptible dans « Une voix dans l’ombre » (n°24) et « Nid de vipères » (n°25). Ce volume compte aussi parmi les relativement rares dans la série à mettre en scène très directement les menées économiques et corruptrices de la mafia, toujours présentes en toile de fond, bien entendu, mais auxquelles Montalbano, pour des raisons de juridiction et de puissance de son commissariat « local » de Vigàta, est rarement opposé frontalement. Alors que l’on approche doucement désormais de la fin de la série, cet épisode, publié en 2014 et traduit en français en 2019 au Fleuve, malgré la pluie et la boue omniprésentes, est ainsi particulièrement réjouissant.

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L’énorme grue ressemblait au squelette d’un mammouth, les gros tuyaux ressemblaient aux os de quelque animal gigantesque et c’était aussi à des bêtes inconnues et mortes que faisaient penser les camions déformés par la boue dont ils étaient encroûtés. On ne voyait pas un brin d’herbe, le vert était recouvert d’une couche semi-liquide gris sombre, comme si un cloaque à ciel ouvert avait étouffé tout être vivant, des fourmis aux lézards. Dans l’esprit de Montalbano flotta un vers d’une poésie d’Eliot qui s’intitulait justement La Terre désolée et qui disait « là où les morts perdent leurs os ».
– Mais cette canalisation hydraulique, depuis quand ils y besognent ?
– Depuis sept ans, dottore.
– Et comment ça se fait que ça dure depuis si longtemps ?
– C’est passqu’au bout de cinq ans, y a eu un arrêt des travaux du fait que les coûts avaient triplé, comme d’habitude.
– Et ils ont repris après ?
– Oh que oui. Y a eu de nouvelles subventions de la Région. Mais entre-temps, l’eau était plus là.
– Quelle eau ?
– Celle qui aurait dû passer par ce nouveau conduit, c’est-à-dire l’eau du Voltano.
– Et pourquoi le Voltano n’a plus d’eau ?
– C’est pas qu’il a plus d’eau, il lui en manque la quantité nécessaire pour fournir aussi cette canalisation.
– Et comment ça se fait ?
– Ça se fait qu’entre-temps, le Consortium de Caltanisetta a gagné le concours et que c’est lui qui s’est pris l’eau du Voltano.
– Alors, cette canalisation est inutile ?
– Oh que oui.
– Et pourquoi ils continuent à y besogner ?
Dottore, vous le savez mieux que moi. Passque là, y a déjà des contrats publics, c’est des intérêts économiques qu’il faut respecter, passque sinon ça finit mal.
Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux, au fond, que ça finisse mal une bonne fois pour toutes ?
La causette avec Fazio fut très précisément la classique goutte d’eau qui fait déborder le vase.
– Allons-nous-en.
– Mais, dottore
– Non, Fazio, si on reste ici, la boue finira par me monter au cerveau. Je tiens pas le coup, ici. Va dire à Catarella de rentrer seul. Toi, accompagne-moi à Marinella.

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montalbano

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