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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Énigmes, cinéma » (Olivier Maillart)

Une invitation malicieuse et alerte à affûter encore notre regard d’enquêteur (et non d’interprète), au cinéma et ailleurs.

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Dans un essai intitulé « Contre l’interprétation », Susan Sontag met en garde ses lecteurs contre l’attitude qui consiste, face à une œuvre d’art, à opérer systématiquement un travail de transposition. À la place de X, lire A. À la place de V, lire B. Entendue en ce sens, l’interprétation est la manière la plus sûre de faire disparaître un roman, un poème, un tableau ou un film, de les remplacer par autre chose, une œuvre imaginaire qui convient davantage au goût de la foule des commentateurs qui se livrent à ce genre d’activité, et qui parfois, même, en vivent – critiques, universitaires, essayistes.
Lorsque Sontag écrivait ceci, elle avait en tête toutes les variantes alors à la mode qui mêlaient les concepts freudiens et ceux de Marx, parfois de Saussure, avec des dosages divers. Elle voyait les interprètes se précipiter sur les œuvres de Kafka, de Beckett ou d’Ingmar Bergman « comme un essaim de sangsues ». Elle s’insurgeait, avec l’humour et l’intelligence qui étaient sa marque, contre cette incompréhension grave de la nature même de ce qu’est une œuvre d’art.
Pourquoi songer à Sontag et à « Contre l’interprétation » au seuil de cette ouvrage ? Pas pour la contredire, non, car sa démonstration est aussi virtuose et drôle que convaincante. Pas davantage pour prendre la défense des mille et une interprétations que l’inépuisable armée des gens intelligents ne cesse de produire, à jets continus, à propos de la création artistique : les modes intellectuelles ont peut-être changé, les études de genre jouant sans doute, à l’heure actuelle, le rôle tenu par le freudo-marxisme dans les années 1960, mais le problème demeure.
Il s’agit plutôt de revenir à cette passion de l’interprétation, que Sontag fait remonter aux stoïciens et à Philon d’Alexandrie : si celle-ci ne cesse de renaître, increvable comme la mauvaise herbe, c’est sans doute qu’elle est inséparable de la nature humaine. Or, si l’interprétation est le propre de l’homme, elle peut nous apprendre quelque chose sur ce dernier.
Vouloir savoir ? Vouloir comprendre ? Ou, plus exactement, voir en un nombre choisi d’éléments tirés de la réalité autant de signes d’une autre réalité, plus profonde, plus authentique, mais secrète, comme ensevelie sous la précédente et qui exige un effort de déchiffrement ? Voilà bien une attitude humaine, éternellement, universellement humaine. Bien sûr, on peut y reconnaître l’illusion moquée par Clément Rosset dans Le Réel et son double, et dont ce dernier observe les effets – de la cosmogonie platonicienne telle qu’elle se résume dans le mythe de la caverne jusqu’à la société du spectacle flétrie par Guy Debord. Mais tournons-nous plutôt vers l’effort d’interprétation qui sous-tend toutes ces constructions intellectuelles. Leur point commun ? A chaque fois, c’est comme si tout sens profond devait d’abord apparaître à l’homme comme une énigme.
On ne s’engagera pas ici dans le sillage des écrivains et penseurs qui, fascinés par la capacité des hommes à construire des interprétations et des symboles, à inventer des rituels initiatiques et religieux, versèrent eux-mêmes dans un ésotérisme à travers lequel ils percevaient une signification plus haute – pour s’en tenir au siècle dernier : Mircea Eliade, Carl Gustav Jung et même, par endroits, Georges Bataille. Il s’agit moins d’ajouter une pierre à l’entreprise de l’interprétation que d’élaborer la psychologie de l’homme qui s’y livre. Et d’en profiter pour apprendre quelque chose du cinéma.

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Une fois de plus, Marest Éditeur nous propose l’un de ses (relativement) brefs opuscules qui, nourris d’érudition joueuse et d’art du contrepied et de la mise en perspective surprenante, peuvent changer en quelques pages nos regards sur un réalisateur, sur le cinéma dans son ensemble, et donc sur notre propre vision du monde. Comme Luc Chomarat avec « Les dix meilleurs films de tous les temps » (2016), mobilisant au-dessus du précipice Yasujirō Ozu, Mario Bava et Dario Argento pour nous forcer à douter de notre perception de ce que peut être un chef-d’œuvre, comme Sébastien Smirou, à travers Pierre Sky, nous offrant avec « Chant-contre-chant » (2019) une manière radicalement neuve de ressentir certain rôle de la musique et de la chanson à l’écran, en décortiquant notamment le travail de Nanni Moretti, comme Didier Da Silva, nous montrant la création en action et le travail unique de Pascal Aubier dans « Le dormeur » (2020), Olivier Maillart, avec ce « Énigmes, cinéma » publié en 2018, nous invite à une passionnante mise en perspective de la quête indiciaire – au sens justement de Carlo Ginzburg et de Luc Boltanski – qui nous anime, plus ou moins secrètement, plus ou moins consciemment, face à l’écran.

Pourquoi le cinéma ? À cause de ce qui n’est pour le moment qu’une intuition. Tout commence ici avec la récurrence d’une certain figure : non pas une nymphe qui danse ou une jeune mère serrant contre elle son enfant, mais un homme qui regarde. Un homme qui scrute une image dans l’espoir infime, parfois récompensé, d’y déceler un sens caché. D’y déchiffrer une énigme.
Cette situation, pour être efficacement racontée, montrée et comprise, doit être captée par une image. L’image d’un homme qui scrute une image, et qui me renvoie à mon propre état de spectateur, c’est-à-dire d’homme qui scrute à son tour des images pour y déceler un indice, pour y construire un sens nécessaire à la compréhension de ce qui lui est dit. Ces images sont en mouvement, et l’homme ne peut – ou du moins ne pouvait, jusqu’à une date récente, et c’est encore le cas lors d’une projection en salle – figer l’image pour mieux l’analyser à son aise.
Aussi l’homme doit-il concentrer son attention, parce que cette image, toujours, lui cache quelque chose tout en le lui montrant. Le cinéma, c’est peut-être moins la vérité vingt-quatre fois par seconde que l’énigme, sans cesse relancée, en vingt-quatre lettres volées par seconde, et agitées sous nos yeux. Cet homme qui regarde, ce public qui l’observe, tous deux saisis par le démon de l’interprétation, voilà qui nous en dit peut-être long sur notre monde, mais aussi sur l’art cinématographique à partir du moment où ce dernier a fait de nous, dans notre être-même, des spectateurs de films.

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Dans ce parcours alerte et rusé, on croisera naturellement Alfred Hitchcock (et au premier chef, emblématique de la mise en abîme, son « Fenêtre sur cour »), mais aussi Honoré de Balzac et son « La Maison du Chat-qui-pelote », véritable fil rouge, alpha et oméga de ces 99 pages, Walter Benjamin et son « Paris, capitale du XIXe siècle », Michelangelo Antonioni et son « Blow up » (avec les myriades d’inspirations qu’il engendrera), Ridley Scott et son « Blade Runner », Peter Greenaway et son « Meurtre dans un jardin anglais », Dario Argento et son « Les frissons de l’angoisse », Francis Ford Coppola et son « Conversations secrètes », Steven Spielberg et son « Minority Report » (qui fournit déjà l’occasion, au bout de 30 pages, de dresser un premier bilan de ce regard enquêteur en action), Stanley Kubrick et son « Orange mécanique », ainsi que son « Shining »John Carpenter et son « L’antre de la folie », Brian de Palma et son « Phantom of the Paradise » (avec sa séquence d’ouverture parodiant celle de « La soif du mal » d’Orson Welles – dont le « Citizen Kane » sera aussi mis à contribution), Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi, avec leur poursuite obstinée du found footage, Alain Resnais et son « Van Gogh », Guy Debord et son « La société du spectacle », Bernardo Bertolucci et son « La Stratégie de l’araignée », Alain Robbe-Grillet et son « L’homme qui ment », ou encore Jean-Luc Godard et son « Les Carabiniers », avant que Witold Gombrowicz et son « Cosmos », Jorge Luis Borges et ses « Fictions », ne nous fournissent à eux deux, interprétés par Olivier Maillart, les clés paradoxalement les plus efficaces de cette véritable enquête à propos d’enquêtes. Et c’est ainsi, en cheminant, éveillé et néanmoins rêveur, parmi les pièges à ressorts multiples concoctés par ces maîtres, que s’affûte notre regard, et que nous devenons, en une malice jouissive partagée avec l’auteur et, sans doute, avec les créateurs, des spectateurs plus attentifs – et certainement, in fine, des lectrices et lecteurs plus alertes.

Si l’on est volontiers intrigué par les images, fasciné par les apparences, captivé par les récits à énigme, on est aussi fort souvent trompé au cinéma. Prendre au piège ses héros, et ses spectateurs avec : c’est l’un des grands plaisirs de l’énigme cinématographique. Il s’agit alors de les guider sur la piste d’une mauvaise interprétation, pour mieux les confondre ensuite. Plaisir à double détente : de s’être fait duper, puis d’accéder à la solution. Car si l’image nous invite à développer un regard attentif, à scruter les traces et bâtir une explication du monde, elle peut aussi délibérément s’avérer un leurre.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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