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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « À la table de Yasmina » (Maruzza Loria & Serge Quadruppani)

7 histoires et 50 recettes de cuisine pour célébrer avec charme et passion la rencontre des civilisations, dans la Sicile musulmane de la conquête normande.

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Publiée en 2003 chez Agnès Viénot Editions, rééditée en 2009 chez Métailié, cette collaboration entre la Sicilienne vivant en France Maruzza Loria et le romancier Serge Quadruppani, Sicilien d’adoption par ses traductions d’Andrea Camilleri, sous-titrée « Sept histoires et cinquante recettes de Sicile au parfum d’Arabie » donne naissance à un magnifique conte gourmand et sensuel, célébrant d’une manière inattendue la coexistence et la rencontre profitable entre civilisations que d’aucuns voudraient absolument voir s’entrechoquer.

Au temps de la conquête normande (1060), et plus précisément peu après la prise de Palerme (1072), mettant politiquement fin à deux siècles  et demie de domination musulmane sur l’île (le caïdat de Syracuse durera encore jusqu’en 1086, et ses restes seront définitivement vaincus en 1091)), la princesse Yasmina, pour essayer de sauver son frère Omar, convaincu de complot contre le comte normand Roger Guiscard, improvise savamment une série de récits dignes de Mille et Une Nuits condensées, conviant le suzerain chrétien à une découverte en sept soirées des différentes sortes d’amour, chacune illustrée par une histoire ad hoc, et des merveilles de la cuisine sicilienne (les auteurs précisent en postface qu’ils se sont permis quelques arrangements avec l’histoire stricto sensu, en introduisant quelques ingrédients de la Sicile d’aujourd’hui, encore inconnus à l’époque du roman), fusion alors inouïe de traditions locales, byzantines et arabes.

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Posant la cuillère, Roger souleva le plat à deux mains et lapa ce qui restait de crème.
– Par ma foi, ce potage est exquis, j’y reviendrai, dit-il en le reposant d’un air ravi puis, sur l’un des nombreux plateaux que les serviteurs avaient disposé pendant que Yasmina parlait, il saisit une boule dorée, odorante et tiède. Vous racontez à merveille, mais pourquoi ne goûtez-vous point aux mets, gente dame ?
La courtoisie ne dictait pas seule la question. Le Comte brûlait de voir les lèvres de cette femme dont la voix l’enivrait (heureusement qu’elle était là, cette voix, car il ne voyait rien à boire dans les aiguières, que de l’eau et un liquide qui semblait du lait). Au plissement des yeux derrière le voile, il devina qu’elle souriait.
– Il n’est pas dans nos coutumes que les femmes honnêtes mangent à la même table que les hommes. Redouteriez-vous, comme votre amiral, que les plats que je vous sers contiennent quelque poison, philtre ou sorcellerie ?
– Non point, dit Roger en mastiquant avec délice la boule où le riz moelleux mêlé de pois craquants réservait la surprise d’une bille de fromage qui fondait sous les caresses de la langue. La réputation de votre sagesse est parvenue jusqu’à moi, vous avez bien dû songer  à ce qu’il adviendrait s’il m’arrivait malheur. Mes hommes ont reçu des ordres. Vous, votre frère, votre famille et une bonne partie des notables musulmans, vous mourriez, exécutés en masse ou torturés à mort… Et quant aux survivants, leur sort serait pire encore, peut-être : leurs biens confisqués ou détruits par le feu, leurs puits empoisonnés, leurs épouses et leurs filles déshonorées par les soudards, ils seraient castrés et réduits en esclavage…
Ces cruelles hypothèses étaient exposées d’un ton bonhomme mais avec une élocution un peu pâteuse, car le comte de Sicile mangeait en parlant, mastiquant la moitié d’une autre boule dorée qu’il tenait de la main gauche (elle venait de lui révéler le secret d’une viande juteuse au profond de son coussin de riz safrané aéré de laurier) cependant que sa main droite, tendue vers une pyramide de brochettes, en saisissait six d’un coup.

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Un conte charmeur et gourmand (les cinquante recettes sont efficacement détaillées en annexe), qui tout en émettant de jolis clins d’œil vers les grands cuisiniers et gourmets de la littérature de fiction (du Pepe Carvalho de Manuel Vasquez Montalban au Salvo Montalbano d’Andrea Camilleri, en passant par le Thomas Lieven de Johannes Mario Simmel), célèbre avec ferveur la rencontre de civilisations dans le respect et la fertilisation croisée plutôt que dans l’affrontement stérile, ce qui confère hélas à ces 200 pages une toujours brûlante actualité.

Ce qu’en dit ma collègue et amie Charybde 7 est ici.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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