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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Un œil en moins » (Nathalie Quintane)

La quête superbement décousue de la possibilité d’un nouveau bréviaire de la parole et de l’action politiques, personnelle et collective.

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Une fois n’est pas coutume, l’exceptionnel « Un œil en moins » mérite et nécessite que l’on cite intégralement sa quatrième de couverture, en un sourire connivent et explicatif qui me semble presque indispensable :

Bergen, Berlin, Rio, Paris – et la province française. Des gens s’assemblent, discutent, écrivent sur des murs, certains tapent dans des vitrines.
En échange, on leur tape dessus, on les convoque au tribunal et, à l’occasion, on leur ôte un œil.
C’est la vie démocratique.
Alors, je me suis dit : Tiens, et si, pour une fois, je sortais un pavé ?

Dans le tumulte d’une année à cheval sur 2016 et 2017, Nathalie Quintane, avec ce texte publié chez P.O.L. en mai 2018, feint de nous livrer la chronique décousue d’un activisme peut-être désordonné, pris entre doutes et inerties, pour mieux nous guider subtilement dans un questionnement radical, mine de rien, à propos du sens de l’action revendicative – tout particulièrement dans les trois domaines, liés, de l’écologie politique, de la solidarité transnationale et de la justice sociale – dans un monde qui affecte de l’ignorer ou de l’avoir dépassée, et dont l’énorme majorité des dirigeants, politiques et économiques, s’est ralliée depuis longtemps désormais à divers credos d’égoïsme libéral prétendument calculatoire et en tout cas nécessairement sans alternative.

En cercle, face aux autres et à la troisième semaine, les souvenirs ne passent plus ou n’ont plus besoin de passer. Nous parlons de nos efforts pour communiquer ; au marché, hier, j’ai croisé une amie qui m’a dit : « Ah bon, ça existe encore ? », sur le même ton que ceux que ça ne concerne pas me demandent : « Ah bon, tu écris encore ? », dans l’étonnement et le léger agacement que ces choses-là puissent (encore) se faire.
Donc, nous avons tiré cinq cents tracts distribués au forum de la formation et de l’emploi, qui est plutôt le forum de la formation puisqu’il y avait dans tout le forum deux emplois proposés. Nous avons écrit au Posca (c’est un feutre) sur des grands cartons le nom de notre mouvement, son lieu, ses dates. Nous avons accroché les grands cartons aux rampes qui mènent à la placette. Nous avons informé des sites et les réseaux dits sociaux. Nous en avons parlé autour de nous.
Ah non le vendredi c’est pas possible, je vais au yoga, a dit quelqu’un.

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« Sortir de la nasse » ?

L’ampleur du questionnement, et son « sujet » même, aurait pu conduire ailleurs sur les terres souvent arides de l’essai, ou sur les sentiers trop balisés hélas du pamphlet, voire du plaidoyer plus ou moins pro domo. C’est ici qu’interviennent l’écriture, la technique, l’instinct, et peut-être surtout une forme rusée de proto-humour du désastre, pour utiliser volontairement un langage importé du post-exotisme.

Les lycéens sont six dans le kiosque, soucieux.
Ils ont tenté ce matin le blocus du lycée, blocus partiel, laissant passer les terminales.
Ils étaient entre trente et cent.
Trente pour la direction, qui les photographiait dissimulée depuis son bureau.
Cent pour eux-mêmes.
Dix pour les camarades qui sont allés en cours.
L’un d’eux a dû jeter un œuf, qui aurait blessé quelqu’un.
Dégagez ou je défonce vos petites gueules ! a dit le CPE (conseiller principal d’éducation) secouant pêle-mêle la grille et les lycéens accrochés, puis :
J’ai pris tous les noms !
cependant que la direction, soudain moins sûre, farfouillait dans le BO (Bulletin officiel) pour savoir s’il est légal ou non de défoncer des lycéens contestataires.
Nous venons aux grilles du kiosque, levons la tête vers eux qui la penchent, non, on ne convoque pas un conseil de discipline pour ça, on n’a jamais convoqué de conseil de discipline pour un mouvement de contestation, et l’intersyndicale peut expliquer ça à la direction si besoin.
On s’explique l’assez simple attitude du CPE, qui confond le bâtiment avec sa propre personne ; la réaction de la direction, totalement paumée dès que quelque chose sort de l’ordinaire.
Errants, inquiets, de stage de formation en stage de formation, les personnels de direction tentent d’adopter le comportement managérial, fébriles ou affolés à l’idée de sortir des clous.
Idem, les enseignants, sommés à l’autonomie, terrifiés à l’idée de ne plus pouvoir reconnaître les clous desquels il ne faut pas sortir.
Idem, les parents, collectionnant année après année les images des clous dans lesquels leurs enfants doivent s’inscrire s’ils ne veulent pas se faire défoncer.
Ces lycéens locaux me rappellent que depuis quelques semaines, nous sommes tous entrés dans l’ère de la défonce.
Qui se risquerait à partir en manif sans ses lunettes de ski, son sérum physiologique et son jus de citron, ses protections tibias, cuisses, dos, ses grosses chaussures et son casque ?
Si tu sors, tu sais que tu risques de te faire défoncer : cela, deux géographies l’ont expérimenté pour nous 2 : d’abord les banlieues qui sont, de mémoire, des lieux défoncés, perpétuellement en chantier ou à exploser, coulissant de là aux habitants des banlieues, perpétuellement défoncés dans l’imaginaire des autres, et à exploser.
La façon précise et patinante qu’ont les forces de l’ordre d’extirper, dans les manifs blanches, les corps un à un qu’ils ont nassés (mot nouveau dans le vocabulaire) vient des opérations menées en extérieur depuis trente ans – dans le quatre-vingt-treize par exemple. Car il faut faire des interpellations (chiffres).
La deuxième (mais non la seconde) est la campagne, horrible référence où des jeunes non autochtones se sont entendus avec les paysans du coin, c’est-à-dire qu’ils se sont mis à se parler sans intermédiaire et à se comprendre sans médiateur, dubitatifs tous à l’idée que ce serait mieux d’avoir un aéroport et des avions plutôt que des champs à cultiver, le travail qu’on aime, et de la nourriture qui ne vous envoie pas au CHU.
C’est là, en banlieue et à la campagne, que l’État a trouvé la solution miracle : la défonce.

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Qu’elle évoque (sans jamais les nommer – ce qui leur ouvre peut-être les voies d’une généralisation, d’une multiplicité ou d’une visée spéculative plus puissante encore) Nuit Debout, les manifestations contre la loi Travail, les complexes procédures d’accueil des réfugiés ou les manoeuvres autour de ZADs telles que celle de Notre-Dame-des-Landes, Nathalie Quintane joue ici à merveille de divers écarts créateurs potentiels de sens, écart entre la grande échelle entendue ou vécue à Paris et la petite échelle des actions correspondantes pratiquées, en écho mais aussi en précurseur, dans une petite ville du Sud-Est de la France, écart entre les diverses motivations et les divers degrés d’expérience des activistes, écart entre les buts avoués de certaines associations et leurs moteurs socio-économiques réels – on songera certainement, autour de l’aide aux réfugiés et autour du droit d’asile, et à travers la réflexion sur le terrifiant néologisme que constitue désormais le verbe « dubliner », au travail de Mélanie Charvy et de la troupe des Entichés dans leur pièce « Provisoire(s) » -, écart entre l’intense questionnement et l’ironie qui guette en permanence sous le crâne bouillonnant de la narratrice et la simplicité des gestes quotidiens à accomplir, précisément, pour avancer, écart entre l’envie d’action et la peur sournoise du ridicule, écart entre la lucidité qui pousse en avant et celle qui retient en arrière. « Un œil en moins » développe sans aucune complaisance une très efficace poétique de la possibilité de la paralysie intellectuelle.

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RASSEMBLEMENT NUIT DEBOUT PLACE DE LA REPUBLIQUE

® Maxppp

Celui qui apporte la soupe signifie qu’il est dans le mouvement, pas au bord.
Il a fallu de l’entrain pour faire la soupe (sans compter le transport, l’installation, la proposition à tous de se servir en faisant le tour avec les petites timbales pleines, etc.). Un entrain minimal pour se déplacer en fin de journée ; sortir.
Le plus difficile est de sortir de chez soi ou de ne pas y rentrer, c’est pourquoi le mouvement à son début posa comme phrase qu’on ne rentrerait pas chez soi.
Quelle colle nous tient chez nous ?
Quelle colle assez puissante nous tient chez nous pour que même par beau temps en week-end et en vacances, sans obligations particulières, les enfants grands ou gardés, la télé étant ce qu’elle est, peu de goût pour la lecture et les jeux de société, certes une bonne série certes Call of Duty – mais tout de même ?
Quelle colle,
sinon l’habitude.
La liste est courte et sûre des raisons qui de toute éternité me font sortir : un film ; un repas de famille ; un resto entre amis ; de moins en moins un verre au bar ; le feu d’artifice du 14 juillet ; une initiative de la mairie.
Mais sortir pour rester sur une place, avec d’autres, du jamais vu.
Et qu’est-ce qu’on va faire ?
L’ennui.
Le ridicule du partage de la soupe.
(Une soupe peut-être pas bonne.)
Des phrases entendues mille fois. Des banalités, des redites.
Les cassos du coin.
On va faire l’ennui.
Cette colle très puissante qui te contient chez toi.
Le bon canapé.
Le dehors, ouvert à tous vents.
Cette conquête, prise de guerre, d’écouter des inconnus. De causer avec des. Que tu ne rencontres jamais qu’en reportage – l’ouvrier agricole, l’assistante sociale, les très vieux militants du PC.
Et puis la facilité que c’est, dont tu ne te doutais pas.
Le goût, qui commence à venir.
Des solutions à inventer pour continuer quand il fera froid.
Alors pourquoi tant d’autres encore collés ? D’où et de quoi de cette colle la puissance familière ? L’idée que les familles sont dedans, que la vie familiale ne peut être que dedans.
Pourtant les premières fois des enfants sont là, des petits, et un ado de douze ou treize ; sagement collés aux parents, puis très vite gambadant par toute la place, courant après les chiens, divaguant. C’est eux qui ont le moins froid, qui s’amusent le plus, qui trouvent comment faire dehors.
Tout de même cette colle très puissante, quadragénaire.
Petits, l’été, on installait nos chaises à côté de celles des grands, dans la rue, le long des maisons, regardant la route. On racontait la vie. On bavait on bavardait on bavassait. On suivait au mur d’en face le lézard montant le long des lézardes. Les nids collés des étourneaux sous les toits, savamment maçonnés ; tous les détails du monde.
Quelque chose de ça s’est échappé qu’on cherche, taraudés par le souci. Plus le monde, mais son souci. Et si tout ça crevait ? Et si la dernière abeille tombait à mes pieds, là ? Et si plus jamais ma vue ne disparaissait l’été dans un pare-brise pourri d’insectes ?
Dans cette peur, se couvrir de l’habitude du chez-soi, couverts de l’excuse des cassos, de la météo.

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Nathalie Quintane joue ici en maître du décousu, de l’incident (avec de superbes morceaux de bravoure en abîme, tel ce récit d’un ex-fusilier marin de rencontre, dont un ami lecteur du tapuscrit s’étonnera de la présence, alors qu’elle est précisément et redoutablement nécessaire – oui, la lutte ne concerne absolument pas beaucoup de personnes réelles), décousu nécessaire pour approcher, caractériser, saisir les volutes d’un mouvement, de mouvements par nature volatils, difficiles à qualifier et à figer. Pas de discours, mais un permanent ping-pong entre idéal et réel, entre concept et bitume, entre intention et action. Et c’est diablement roboratif, justement.

C’était une manif, la dixième ou la onzième, franchement, je ne sais plus, avec la loi à ronger comme un bout d’os, contre laquelle on manifestait, ce que je ne rappelle jamais puisque j’ai dit dès le début qu’elle ne serait pas retirée et qu’ainsi, par déduction, on manifestait depuis quatre mois pour autre chose.

Qu’elle évoque, en spectres, en repoussoirs ou en paravents psychologiques, les cassos ou les tchouls, Emmanuel Macron et ce qu’il représente (avant d’être devenu Président), affectant la surprise lorsqu’un œuf le récompense d’une position absurde, qu’elle parcoure au pas de charge, sans faire de prisonniers, l’entrechoc des chapelles de la contestation et l’élan utopique vital (les premiers chapitres des « Archéologies du futur » de Fredric Jameson trouveraient, avec un peu de paradoxe peut-être, aisément à se glisser dans de nombreux interstices narratifs ici), Nathalie Quintane questionne aussi (peut-être surtout), sans relâche, ce que peuvent (ce que doivent) poésie et littérature face à l’omniprésente injustice contemporaine. Si son travail dans « Un œil en moins » ne ressort sans doute pas de l’exploration et de la ré-exploration à laquelle incitent, avec une certaine gouaille communicative, l’Arno Bertina de « Des châteaux qui brûlent » ou l’Éric Arlix de « Terreur, Saison 1 », par exemple, elle mène ici, mine de rien, une autre exploration ô combien vitale, celle de la possibilité aujourd’hui d’un bréviaire personnel de l’action politique, à l’échelle de chacun, donnant toute leur place aux mots (qu’il ne faut certainement plus laisser être volés, récupérés, tordus et vidés de leur sens) et aux actes. « Un œil en moins » est une lecture vitale qui trace, en affectant avec une ruse palpable de ne surtout pas le faire, le sentier hésitant d’un sol plus ferme au milieu du marécage qui le dissimule. Au moment où la violence de l’avidité, avec ou sans son masque de « réforme nécessaire » et d’impératif étatique catégorique, se déchaîne plus que jamais, voici une lecture véritablement salutaire.

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Discussion

5 réflexions sur “Note de lecture : « Un œil en moins » (Nathalie Quintane)

  1. Maeve Higgins et l’immigration irlandaise

    Pour changer un peu, mais sans vraiment varier, puisqu’il s’agit (encore) d’immigration et de populations déplacées. « Maeve in America Immigration IRL» (2018, Penguin Books, 256 p.) et “We Have a Good Time Don’t We ? » (2012, Hachette Books Ireland, 288 p.). Ce sont deux romans, ou essais de Maeve Higgins. Elle est comédienne et contribue régulièrement à « The New York Times ».
    On pourra comparer à la difficile réinsertion de « Niko » de Dimitri Nasrallah, auteur libanais, traduit par Daniel Grenier (2016, La Peuplade, Chicoutimi, 408 p.) qui décrit son immigration au Canada et les 10 ans qu’il lui a fallu pour se reconstruire, posté récemment ici
    https://charybde2.wordpress.com/2018/07/29/note-de-lecture-groenland-bernard-besson/#comments
    Mais le ton est donné dès l’entrée. Elle compare son arrivée à New York en janvier 2014, à celle de Annie Moore, la première immigrante, 15 ans, passée par Ellis Island en janvier 1892. Elle y a d’ailleurs une statue, qui la représente avec ses deux jeunes frères. Ils sont partis de Cobh, dans la baie de Cork en Irlande De là embarquaient des milliers d’Irlandais sur ces bateaux cercueils entre 1845 et 1945. Le Titanic y a d’ailleurs fait sa dernière escale. La comparaison tourne vite, bien que Meave Higgins arrive avec un visa culturel (P-3) qui lui donne accès à certains privilèges, dont celui d’aller se produire au « Kansas City Irish Fest ». Un mélange de « Americana and Irishness and Irish-Americanness».

    Pour en revenir à Annie Moore, elle est restée à New York, dans the « Lower East Side », le quartier du port. Il faut donc imaginer ces personnes, soudainement placées dans « un monde sans culture historique, sans musique, sans histoires, sans blagues, sauf celles qui ont été importées avec eux à travers l’Atlantique ». « Bien sûr, ils se sont raccrochés à la culture qu’ils avaient laissée derrière eux et à qui puis-je leur en vouloir d’un peu de corned-beef, ou d’un morceau de beurre irlandais salé? C’est probablement le genre de chose qu’Annie aurait senti comme mal du pays. La tradition familiale dit que son cercueil était trop large pour pouvoir descendre dans les escaliers étroits de son immeuble et devait être hissé par la fenêtre ».
    Mais il reste que ces personnes sont irlandaises avec une réalité irlandaise « We’re straight, we’re white, and the men know best! Versus We’re all different and that’s fine, but we agree on one thing—we’re not English” (nous sommes droits, nous sommes blancs et les hommes savent mieux!). Ceci opposé à° (nous sommes tous différents et ça suffit, mais nous sommes d’accord sur une chose, nous ne sommes pas anglais). Et il est vrai que « Annie Moore, la première immigrante à Ellis Island, n’avait ni papiers, ni passeport, visa. Les immigrants blancs n’en avaient pas besoin à l’époque ». On lui a même donné une pièce d’or en tant que première immigrante à débarquer à Ellis Island.

    On pourra consulter à ce sujet le livre de Noel Ignatiev « How the Irish became white » (1995, Routledge, New York, 233 p.). Au début de l’immigration irlandaise, vers les Etats Unis et Canada, ce sont principalement des gens très pauvres, souvent malades, issus de « An Gorta Mor » ou « La Grande Famine » (1845-1852). Pénurie de pommes de terre, la principale ressource de l’île générée par les prix imposés par les anglais qui possédaient les terres. L’armée britannique possède la plus grande réserve alimentaire de l’Europe. Elle refuse de les partager. On reconnait bien là l’arrogance britannique.
    Famine de la population et environ un million de morts, irlandais bien sûr. Immigration des plus pauvres, tout d’abord au Canada où ils arrivent à Grosse Ile au Québec où ils sont mis en quarantaine. C’est maintenant « Grosse-Île-et-le-Mémorial-des-Irlandais », au milieu du Saint Laurent et de l’Archipel aux Grues, un peu au Nord de la ville de Québec ;en mémoire aux morts du typhus ou du choléra.
    Au début ces immigrants, pauvres et catholiques, sont assimilés à des « Negroes turned inside out » (Nègres retournés) tandis que les Afro-Américains sont des « smoked Irish » (Irlandais fumés). Il y a une violente réaction de la bourgeoisie blanche et de l’establishment qui avait peur que cette main d’œuvre supplémentaire ne fasse monter les salaires. Mais très vite, les irlandais, blancs, se révoltent et proclament leur différence. C’est le fameux « nous sommes tous différents et ça suffit, mais nous sommes d’accord sur une chose, nous ne sommes pas anglais » cité plus haut. De plus ils refusent de se joindre aux protestations noires, préférant être du côté des oppresseurs blancs.
    « Que se passe-t’il de nos jours », poursuit Meave Higgins. Les lois sur l’immigration asiatique, principalement chinoise, ont été levées. C’est maintenant au tour des musulmans. Le Klux Klux Klan incendie tours des lieux de culte, tandis que Richard B. Spencer ou Dylann Roof, « suprémacistes » qui prêchent la « guerre des races », partant du principe que les Blancs constituent une « race supérieure ». Ils s’appuient sur les « Foutreen Words » (14 mots), formule inventée par David Lane, membre de l’organisation terroriste suprémaciste « The Order ». Cette doctrine « Nous devons sécuriser l’existence de notre peuple et un futur pour les enfants blancs », est largement inspirée du « racisme scientifique », pseudoscience qui pense déterminer des critères objectifs de supériorité de la « race blanche ». Avec en plus des relents nazis. Et en Europe, le sort réservé aux migrants ne vaut guère mieux.
    Annie Moore n’a rien inventé, n’a pas fait fortune, ni même écrit un livre. Par contre elle a eu 11 enfants dont 6 seulement ont pu vivre une adolescence. « Peut-on imaginer enterrer cinq de ses enfants ? ».
    Pour être un peu moins pessimiste, le premier recueil de Meave Higgisn « We Have a Good Time. Don’t We ? » est une suite de nouvelles racontant son arrivée aux Etats Unis. « Rent the Runway » décrit son premier achat, une robe d’occasion pour son premier bal à New York. Puis « Pen as Gun » narre son expérience en Irak, de travailler avec des musulmans et « du peu de place qu’il y a entre comédie et tragédie ». Dans « Aliens of Extraordinary Ability », elle s’interroge sur la façon dont les irlando-américains idéalisent nostalgiquement l’Irlande.

    Cette question de racisme rampant se retrouve encore de nos jours où, en Nouvelle Angleterre puritaine et protestante, dans l’Est des USA, il n’était pas rare de voir des maisons à louer avec cette inscription « No Blacks, No Dogs, No Irish’ ». De même au Canada, on aurait pu croire que l’Eglise locale aurait accueillie les catholiques irlandais. « ‘Comment les catholiques peuvent-ils être de loyaux Américains alors qu’ils prennent leurs ordres directement de Rome? ». Hélas, de peur de perdre leur pouvoir, il n’y eut pas des mariages mixtes entre Canadiens français et Irlandais catholiques. Par contre, au Nouveau Brunswick, une immigration irlandaise significative s’est installée dans la vallée de la rivière Miramichi, bien avant l’arrivée des Ecossais et Acadiens. C’est aussi le cas des vallées le long des rivières Saint-Jean et Kennebecasis, puis plus tard vers les plaines plus riches du Maine voisin. De même l’Ile du Prince Edward (PEI) a longtemps conservé un système électoral partagé entre catholiques irlandais et protestants anglais. A Montréal, les catholiques irlandais deviennent d’opulents marchands, avec parfois de superbes maisons sur le Mont Royal. C’est aussi le cas à Terre Neuve, en particulier à St John’s où les noms de Ballyhack, Cappahayden, Kilbride, St. Bride’s, Port Kirwan et Kibereen attestent leur origine. Au Québec, c’et l’ouverture du canal Erié, pour contourner les rapides de Lachine, qui permet aux Irlandais de travaille Cela détourne le commerce des Grands Lacs habituellement par la rivière Hudson vers le port de New York ouvert toute l’année. Le port de Montréal prend de l’importance.

    Une tout autre origine accompagne les colonies irlandaises du Sud et Centre des USA. Ce n’est pas pour rien que Meave Higgins est invitée au « Kansas City Irish Fest ». Déjà en 1829, McMullen et McGloin ont affrété des bateaux à partir de New York à destination de El Copano et Nueces au Texas. Ils ouvrent une vaste colonie « Mission Refugio », puis à El Copano, premier port ouvert par les espagnols au Texas. Un peu conçues initialement comme une utopie, ces colonies essaiment rapidement vers l’intérieur du pays. C’est ce qui explique la forte proportion de catholiques dans l’état du Texas (21 %), sous l’influence du Mexique et de l’Espagne. C’est ce qui explique aussi la cathédrale catholique de Houston, St Patrick, et celle d‘Austin, depuis rebaptisée St Mary. Les Texans célèbrent la Saint Patrick autour du 17 mars.

    Publié par jlv.livres | 13 août 2018, 10:24

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