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Lecture BD : « Stanley Greene – Une vie à vif » (Jean-David Morvan & Tristan Fillaire)

Une bande dessinée rusée et très réussie pour nous permettre de saisir la vie d’un immense photographe, entre beauté et violence.

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Né en 1949 à Brooklyn, décédé en 2017 à Paris, Stanley Greene est sans doute l’un des plus grands photographes contemporains, tout particulièrement au sein de la confrérie des reporters de guerre. Ayant accédé à une reconnaissance mondiale pour sa couverture des conflits successifs en Tchétchénie et de leurs atrocités, dont une grande partie des clichés seront rassemblés dans son ouvrage « Open Wound » (« Plaie à vif ») en 2004, il s’illustre au coeur de nombreuses zones éminemment dangereuses, mais aussi, avec une capacité aigüe à saisir l’horreur diffuse et la nostalgie, dans les décombres de La Nouvelle-Orléans d’après Katrina (« Katrina: An Unnatural Disaster », 2006).

– Qui est Stanley Greene ?
– Bonne question, malheureusement je n’ai pas de bonne réponse.
Stanley Greene est un acteur. Je pense qu’une partie de lui est une création, qu’une partie de lui est réel. Je pense qu’il est morcelé et que les gens n’en connaissent qu’un bout. Il  grandi dans le monde du théâtre, entouré par des acteurs, ses parents, ses frères, ses cousins. Il a très vite appris que pour exister dans ce monde-là, il devait être capable, comme son père lui avait appris, de se faire entendre du dernier balcon jusqu’aux fauteuils les moins chers. Et pour faire cela, il a dû se créer un personnage qui devait briller plus fort que les autres acteurs sur scène ou à l’écran. (Texte tiré d’un entretien entre Stanley Greene et son confrère Pep Bonet)

Pour reconstituer cette vie en écorché, Jean-David Morvan au scénario et Tristan Fillaire aux dessins et aux couleurs se sont livrés à un travail biographique minutieux, en exploitant avec intelligence et sensibilité les éléments disponibles ou livrés par le photographe lui-même lors d’entretiens du temps de sa célébrité. Mais ils ont su résister avec grâce à la tentation de la biographie « officielle » et « ordonnée » pour nous offrir un parcours subtilement chaotique, s’appuyant avec force sur certains clichés historiques et sur certaines rencontres déterminantes. L’album démarre le 9 novembre 1989 devant le mur de Berlin, et nous plonge dans la fièvre de la foule et le curieux sens visuel de l’instant qui amènera la création d’un cliché inoubliable, qui fera le tour du monde, celui d’une jeune femme hissée sur le Mur par deux soldats, les arrosant alors de champagne. Un flash-back immédiat nous explique la décision prise quelques jours plus tôt par le photographe, à l’emporte-pièce, d’accompagner le journaliste rock Alain Dister, vieil ami, dans son trip en voiture vers la grande ville allemande en effervescence.

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Katrina, 2007

Il a aussi très vite compris, dès l’enfance, que s’il voulait être lui-même, il se ferait dérouiller salement, ce qui était la norme de l’époque : il y avait beaucoup d’agressivité entre les noirs et les blancs, entre les pauvres et les riches, entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien. Et qu’il devait donc se créer une armure, une protection, une aura, un mythe de quelqu’un qu’on ferait mieux de ne pas approcher, quelqu’un d’imprévisible, violent, dangereux.
Je ne pense pas que les gens me voient réellement, ils voient une façade. Ce n’est pas pour paraître prétentieux, mais c’est sûrement une des raisons pour laquelle je suis devenu photographe. C’est pour être derrière l’objectif et pas devant. J’ai été des deux côtés, j’ai été devant l’objectif quand j’ai fait du mannequinat, des publicités. C’était un secret pendant longtemps, peu de gens savaient que j’avais été acteur. Il me semblait que si les gens l’apprenaient, ils penseraient que tout ce que je faisais était un rôle. (Texte tiré d’un entretien entre Stanley Greene et son confrère Pep Bonet)

Enchaînant les vignettes à vive allure en remontant le temps pour mieux approcher celui qui fut, selon ses mots même, « un morveux de Brooklyn, un gratteux, un black panther, un étudiant keupon, un noctambule, un flatteur de top model, un homme à femmes… mariées, un enjambeur de ruines, un immortaliseur de cadavres, un otage, un fils du vent, un mec qui a vu la lumière, voilà », l’album mêle avec une authentique habileté certaines photographies, jugées « décisives » ou non, de l’artiste et le récit des circonstances de la prise de vue, en contexte général ou en détail de l’action.

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Open Wound

Tchétchénie, 1996

Le récit de son apprentissage initial, tout vêtu de hasard et de nécessité, auprès du grand W. Eugene Smith, est déjà un petit morceau de bravoure à lui tout seul, avant de reprendre le fil des pérégrinations et des sentiments qui furent associés à chaque situation : « J’ai crevé de peur en Mauritanie, d’admiration dans le Caucase, de chagrin au Soudan, d’amour à Paris, déchiqueté à Moscou, de désespoir au Rwanda, de penumonie ou d’un truc dans le genre en Tchétchénie, par balle à Grozny, de dégoût à Rostov-sur-le-Don, de tristesse en Afghanistan, de désir en Russie, d’essoufflement en Irak, noyé à La Nouvelle-Orléans, d’injustice au Liban, de tendresse au Darfour, et pour finir, dans l’ombre en Afghanistan. » C’est à Kaboul en effet qu’il viendra exorciser l’hépatite C vraisemblablement contractée au Tchad, d’un rasoir mal désinfecté, quelque temps auparavant,  maladie qui favorisera certainement le cancer du foie qui l’emportera en 2017, à Paris. Jean-David Morvan et Tristan Fillaire ont ici réussi leur pari un peu fou, publié chez Delcourt en mai 2020 : offrir à la lectrice ou au lecteur une plongée en textes et en images qui puisse être à la hauteur, vertigineuse et pourtant si humble, d’un photographe totalement hors normes, et de nous faire partager, ressentir, le mélange unique de son talent, de son sérieux, de ses foucades et de ses folies.

Qu’est-ce qui fait une bonne photographie ? Comme je suis allé en école d’art, j’ai appris le dessin, la peinture, et tout commence avec une ligne. Il faut un cadre, un chemin pour vous faire rentrer dans l’image. La photographie, c’est encore autre chose, c’est en partie magique… Le photographe doit être lyrique, en une image on doit raconter une histoire. On doit vous attirer dans l’image. Dans le livre Open Wound qui est certainement mon livre qui vous manipule le plus, on vous force à regarder des choses – la mort, des meurtres, la destruction – sans que vous puissiez, un seul instant, détourner le regard. C’est quelque chose de vraiment difficile à faire. Une bonne photo doit être une image intelligente, maligne, elle doit montrer de l’humanité, montrer que c’est une discussion entre vous et le sujet – même si le sujet est un roc -, une compréhension de quand c’était, de qui c’était, et le tout rassemblé en un instant décisif. (Texte tiré d’un entretien entre Stanley Greene et son confrère Pep Bonet)

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