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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Aurora » (Kim Stanley Robinson)

Réécrire entièrement le motif du vaisseau spatial générationnel pour en faire le creuset des évolutions de nos politiques et de nos rapports au vivant et à l’inerte. Un très grand roman.

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– Où est-ce qu’on va maintenant ?
– On va aux mines de sel, répond Devi.
Elle sait que ça va faire plaisir à Freya : en chemin, elles vont s’arrêter pour déguster une glace à la laiterie, à côté de l’usine de traitement des déchets.
– C’est quoi, cette fois ? demande l’enfant. Trop de sel dans la glace caramel au beurre salé ?
– Exactement. Trop de sel dans le caramel.
Devi s’énerve déjà parce qu’elle déteste l’arrêt suivant. « La fosse d’aisances », « l’usine de poison », « l’appendice », « le cul-de-sac », « le trou à rats », « le cimetière », « le puits sans fond ». Elle lui réserve d’autres surnoms bien pires qu’elle marmonne tout bas quand elle pense que personne ne l’écoute. Elle dit même : « cette saloperie de fosse à merde » !
Là-bas, les gens ne l’aiment pas non plus. Il y a beaucoup trop de sel dans le vaisseau. Le sel ne sert à rien, mais les gens en veulent, plus qu’il ne faudrait, parce qu’ils sont les seuls à ne pas en être malades. Mais ça peut faire du mal au reste du vaisseau. Donc tout le monde doit manger le plus de sel possible, mais ça n’aide pas vraiment, parce que c’est un circuit minuscule : les gens mangent du sel qu’ils excrètent tout de suite et qui retourne trop vite dans le système plus large. Devi veut des cycles longs, où les choses ne cessent jamais de circuler. Rien ne doit s’entasser dans un cul-de-sac, une fosse d’aisances répugnante, une saloperie de trou à merde ou le tréfonds du désespoir. Devi a parfois l’impression qu’elle va s’embourber dans le tréfonds du désespoir. Freya lui promet de la tirer de là si jamais ça arrive.
Bref, on n’aime pas le chlore, la créatinine et l’acide hippurique, ici. Les microbes peuvent manger certains de ces éléments et les transformer en autre chose, mais les microbes sont en train de mourir. Personne ne sait pourquoi. Devi pense que le vaisseau manque de brome, pour une raison qu’elle ne s’explique pas.
Comme ils n’arrivent pas à fixer l’azote, celui-ci se dégrade. Et le phosphore et le soufre, n’en parlons pas. On a vraiment besoin de microbes, pour ça. Donc, les microbes doivent rester en pleine forme. Même s’ils ne suffisent pas à tout régler. Pour que personne ne tombe malade, tout le monde doit rester en pleine forme. Y compris les microbes. Quand tout le monde va bien, on est content. Mais rien n’est à l’abri. Et ça, c’est un problème, comprend soudain Freya. Anabaena variabilis est notre amie !
Il faut des machines et des microbes. Des machines pour brûler les choses, et des microbes pour manger les cendres. Les microbes sont tellement petits qu’on ne les voit pas, sauf quand il y en a des millions ensemble. Là, ils ressemblent à du moisi sur du pain. Ce qui est logique, parce que le moisi, c’est une certaine sorte de microbes. Pas la bonne, cela dit ; ou plutôt, elle est bonne et mauvaise en même temps. Mauvaise à manger, ça c’est sûr. Devi ne veut pas qu’elle mange du pain moisi, beurk ! Personne n’aime ça, le pain moisi !

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Le thème du vaisseau générationnel, dès lors qu’un auteur souhaite spéculer sur un futur de l’humanité dans les étoiles sans recourir aux facilités des moteurs transluminiques ou des magiques extrapolations relativistes, s’est imposé en science-fiction et ailleurs au moins depuis les années 1930 : pendant les centaines d’années nécessaires au voyage envisagé, l’équipage-population vit et meurt après avoir donné naissance, et ce sont ses descendantes et descendants (éventuellement lointains) qui atteindront la terre promise visée à l’origine. Des auteurs aussi différents que Murray Leinster, Robert Heinlein, Brian Aldiss (son « Croisière sans escale » de 1958 reste magnifique), Fritz Leiber, Clifford SimakHarry Harrison (son « L’univers captif » de 1969 permet de se souvenir qu’il ne compte pas uniquement le célèbre « Soleil vert » dans son œuvre, loin de là), ou encore l’immense Gene Wolfe, se sont attaqués à ce thème. Plus récemment, l’une des belles nouvelles du recueil de Laurent Queyssi, « Comme un automate dément reprogrammé à la mi-temps » (2012), proposait encore une intéressante variation du vaisseau générationnel. Il fallait probablement un talent de l’ampleur de Kim Stanley Robinson pour parvenir à renouveler et à pousser l’exercice à certaines de ses limites théoriques, en nous offrant cet enthousiasmant « Aurora » en 2015 (traduit en 2019 par Florence Dolisi chez Bragelonne).

Et puis un jour une imprimante tombe en panne. L’incident plonge immédiatement Devi dans une terrible angoisse. Personne ne s’en aperçoit, sauf Freya. Les autres sont effrayés, bouleversés, et comptent tous sur sa mère pour régler le problème. Devi se précipite à l’imprimerie en traînant Freya derrière elle. Tout en marchant, elle parle dans son micro-casque. Parfois, elle s’arrête au milieu de la conversation, masque le petit micro et pousse des jurons bien sentis, ou alors elle dit : « Attends une seconde » au micro parce qu’elle doit parler aux gens qui viennent à sa rencontre sur la corniche. Pour les calmer, elle pose sa main sur leur bras, et ça marche. Freya sait très bien que Devi est folle de rage, mais les autres ne remarquent rien. Devi ment fabuleusement bien, constate Freya, étonnée.
À l’imprimerie, la petite salle de réunion grouille de monde. Tous ces gens regardent des écrans en essayant de comprendre ce qui s’est passé. Avant de rejoindre le plus gros de la troupe, Devi envoie Freya dans le coin des enfants. Il y a des coussins, de quoi dessiner, des boîtes remplies de jeux de construction.
Les imprimantes sont merveilleuses. Elles peuvent fabriquer absolument tout ce qu’on veut. « Sauf les éléments », dirait Devi. C’est l’une de ses expressions préférées, quelques mots mystérieux dont le sens échappe encore à Freya. Avec ces machines, on peut imprimer de l’ADN pour fabriquer des bactéries. On peut imprimer une autre imprimante. On peut imprimer toutes les pièces d’un petit vaisseau spatial et voler avec quand on en a envie. Tout ce qu’il faut, ce sont les bonnes matières premières et les bons plans. Les matières premières sont stockées dans les sols et les parois du vaisseau. Conservés dans une énorme bibliothèque, les plans sont modifiables à volonté. Presque tout le tableau périodique des éléments est représenté à bord, et tout est recyclé, si bien qu’on n’est jamais à court de matières premières. Même les choses qui tombent en poussière, on les récupère : par terre, les microbes les mangent, puis les gens les réutilisent en les extrayant des microbes morts. On peut fabriquer ce que l’on veut rien qu’en ramassant la poussière dans n’importe quel coin du vaisseau. Les imprimantes ont toujours ce dont elles ont besoin pour fabriquer des choses.
Mais l’une d’elles est cassée. Peut-être même qu’elles le sont toutes. Elles ne marchent plus, répètent les gens. Elles n’obéissent plus aux instructions et ne répondent plus aux questions. Les diagnostics disent que tout va bien ou se taisent. Il ne se passe plus rien. La panne ne concerne pas qu’une seule imprimante.
Pour tenter de comprendre ce qui se passe, Freya écoute la discussion, ou plutôt le ton de cette discussion. Elle en conclut que c’est grave, mais que le danger n’est pas imminent. Personne ne va mourir dans l’heure qui vient. N’empêche qu’il faut vraiment que ces imprimantes se remettent à fonctionner. Le problème vient peut-être des systèmes de commandement et de contrôle, c’est-à-dire de l’esprit du vaisseau, cette intelligence artificielle avec laquelle Devi discute tout le temps. Ça n’en reste pas moins très embêtant. Ou alors, il s’agit d’un simple incident mécanique. Peut-être que les diagnostics ne marchent plus ; peut-être qu’ils ne parviennent plus à repérer un dysfonctionnement évident et facile à résoudre. Appuyer sur la touche « Réinitialisation ». Donner quelques coups de marteau.

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Après 160 années de voyage, le vaisseau est à l’approche de sa cible, l’exo-planète Aurora, et est à présent en pleine décélération pour, in fine, pouvoir s’insérer en orbite. À bord, tout se déglingue plus ou moins doucement, les ingénieurs d’origine ayant en général bien anticipé l’entropie mécanique, mais moins bien évalué celle liée au biologique et au vivant. Tandis que l’on révise maintenant les scénarios de colonisation élaborés jadis, en les actualisant avec les données nouvelles qui commencent à affluer, et que l’ingénieure en chef Devi se débat avec l’usure structurelle du vaisseau, l’ordinateur central de bord entreprend, longuement stimulé et encouragé par Devi elle-même, le récit des événements, choisissant de se focaliser très vite sur le personnage de la jeune Freya, fille de Devi, et apprenant peut-être bien par là, au fur et à mesure, ce que sont conscience et intelligence artificielles.

« Élabore un compte-rendu narratif du voyage qui comprenne tous les détails importants. »
C’est une demande difficile à satisfaire. Mettre un terme à la superposition des données, faire effondrer ses fonctions d’onde à une sorte de résumé, cela induit des pertes énormes. Sans pertes, c’est impossible ; et même avec des pertes, la compression reste difficile. Un compte-rendu narratif peut-il suffire ? Comment font les humains ?
Pas de critères permettant de choisir les éléments à inclure. Trop de choses à expliquer. Ce qui s’est passé, comment cela s’est passé, mais surtout pourquoi ça s’est passé. Comment font les humains ? Quelle est cette chose qu’ils appellent l’amour ?
Freya ne regardait plus Devi. En présence de Devi, Freya fixait son regard sur ses pieds.
C’est ça ? C’est comme ça qu’il faut faire ? Résumer le contenu de leurs moments, ou de leurs journées, de leurs semaines, de leurs mois, leurs années, leur vie ? Combien d’instants faut-il pour constituer une unité narrative ? Un seul ? Ou 1033, la somme d’intervalles minimaux de Planck dans une seconde ? C’est sûrement trop, mais qu’est-ce qui serait assez ? Un « détail », c’est quoi ? Qu’est-ce qui est « important » ?

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Comme toujours ou presque, Kim Stanley Robinson profite de sa prodigieuse capacité de documentation et de son sens aiguisé de la narration au long cours pour poursuivre plusieurs objectifs spéculatifs et littéraires à la fois, et nous régaler au passage. De même que dans « 2312 » il pouvait explorer simultanément la complexe diplomatie économique d’un système solaire en plein développement et les modifications sociales, psychologiques et sexuelles rendues possibles par une bio-génétique avancée, que dans « La trilogie martienne » il pouvait tester et opposer plusieurs scénarios de terraformation de Mars tout en soupesant les possibles évolutions démocratiques entraînées par une colonisation spatiale de grande ampleur, ou que dans « La trilogie climatique » il scrute aussi bien les possibilités scientifiques de lutte contre le réchauffement que les modalités de collaboration nationales et supra-nationales, il affirme toujours ici, avec conviction, que tout est politique. Il parcourt ici un bon nombre des enjeux scientifiques contemporains et futurs relevés par exemple au long de l’excellent et récent « L’art et la science dans Alien » (écologie des exo-planètes et terraformation, navigation interstellaire et communications, cryogénie et biomécanique) – nous offrant en prime une sidérante leçon de navigation astrophysique par assistances gravitationnelles multiples et répétées (extraordinaire moment de bravoure) -, et il les parcourt avec un extrême brio, mais il n’omet certainement pas de placer au centre les enjeux politiques : politique du vase clos, avec les enjeux de démocratie et de gouvernance à bord du vaisseau-microcosme, politique planétaire avec la persistance des rivalités entre états-nations et multinationales face à des enjeux qui les dépassent pourtant largement. Et c’est ainsi que Kim Stanley Robinson s’affirme toujours, depuis 1984 et à plus de 63 ans au moment de cette publication-ci, comme l’un des plus grands auteurs du moment, tous genres confondus, et certainement comme l’un des plus véritablement stimulants.

Cette année-là, le vaisseau s’aperçut – il fut le seul dans ce cas, les individus humains en étant incapables – qu’il existait des gens qui n’aimaient pas Freya, ou qui désapprouvaient sa popularité. En général, ces personnes détestaient également les différents conseils et instances du vaisseau, en particulier le comité de la natalité. Ce n’était pas vraiment à Freya qu’ils en voulaient, mais plutôt à Devi, Badim, les parents de Badim – d’importants officiels du Bengale -, et Aram, entre autres. Mais comme ils n’avaient que Freya sous la main, elle leur servait de défouloir.

On peut lire avec intérêt ce qu’en disent, en anglais, Adam Roberts dans The Guardian, ici, Alan Cheuse sur la NPR, ici, et Cory Doctorow dans BoingBoing, , ou, en français, Feyd Rautha sur son blog L’épaule d’Orion, ici, et Gromovar sur son blog Quoi de neuf sur ma pile ?, .

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  1. Pingback: Aurora – Kim Stanley Robinson – L'épaule d'Orion – blog de SF - 21 octobre 2019

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