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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Les employés » (Olga Ravn)

Les 99 dépositions des humains et des ressemblants de l’équipage du six millième vaisseau, posé sur la planète où ont été découverts les Objets, pour tenter de comprendre ce qui s’est passé. Somptueux d’intelligence et de poésie décalée, de spéculation hybride et d’étrangeté.

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Les dépositions suivantes ont été recueillies pour donner un aperçu des relations entre les employés et les objets dans les salles. Sur une période de dix-huit mois, la commission a entendu tous les employés sur la question de leurs relations avec les salles et les objets qu’elles contenaient. À travers la transcription fidèle des dépositions des sujets, nous avons souhaité donner un aperçu du travail quotidien sur place et examiner à quelles influences possibles les employés avaient pu être exposés, comment ces influences, et possiblement ces relations, ont pu entraîner des changements constants chez les employés, dans quelle mesure on estime que cela a joué sur la baisse ou la hausse de leur implication au travail, sur la compréhension de leur tâche, sur leur aptitude à assimiler de nouvelles connaissances et de nouvelles compétences et, enfin, quelles en ont été les conséquences sur la production.

À bord du six millième vaisseau, posé sur une lointaine planète apparemment habitable où ont été découverts de mystérieux artefacts, objets ou être vivants (à ce stade, on ne sait guère encore de quoi il s’agit), objets qu’il s’agit chaque jour de nettoyer, surveiller, alimenter, des humains travaillent inlassablement, aux côtés de ressemblants, androïdes sophistiqués et évolutifs qu’il semble bien délicat de distinguer à l’œil nu des humains authentiques, tous étant quoi qu’il en soit sous les ordres et les protocoles de la Compagnie, tentaculaire et déterminée. Il est possible néanmoins que quelque chose ait plus ou moins mal tourné, puisque le présent roman est composé (presque – mais ce presque est évidemment essentiel) uniquement de 99 dépositions des membres d’équipage, humains et ressemblants confondus, tous employés (au sens originel du terme robots, donc), devant une forme de commission d’enquête (ou, pourquoi pas ?, de revue annuelle des ressources humaines) dont on ne connaîtra pas les questions, mais uniquement les réponses apportées successivement par les personnes interrogées.

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Ce n’est pas difficile de les nettoyer. À mon avis, le grand produit une sorte de fredonnement, ou bien est-ce quelque chose que je m’imagine ? Ce n’est peut-être pas ce que vous voulez savoir ? Je ne sais pas si c’est le but, mais n’a-t-il pas un sexe de femme ? Les cordes sont longues, tressées avec des fils bleu et argent. Elles la maintiennent en hauteur grâce à une bride en cuir couleur veau avec des piqûres blanches apparentes. En fait, de quelle couleur sont les veaux ? Je n’en ai jamais vu un seul. De son ventre pend un long fil rose pâle, comment dire, une sorte de bouture de plante ? Cet objet est plus long à nettoyer que les autres. J’ai l’habitude d’utiliser une petite brosse. Un jour elle a pondu un œuf. Si je peux donner mon avis, vous ne devriez pas la laisser toujours suspendue en hauteur. L’œuf s’est cassé en tombant. Les débris de l’œuf étaient juste en dessous d’elle, du coup le bout effilé de la bouture traînait dans la matière de l’œuf. J’ai fini par l’enlever. C’est la première fois que j’en parle. J’ai peut-être commis une erreur. Le lendemain on a entendu un petit fredonnement. Un peu plus fort, comme un bourdonnement électrique. Le jour suivant elle est restée silencieuse. Elle n’a plus rien dit depuis. Est-ce dû à une sorte de tristesse ? Je me sers de mes deux mains. Je suis incapable de dire si les autres ont entendu quelque chose. La plupart du temps j’arrive quand ils dorment tous. Nettoyer à cet endroit ne me pose aucun problème. J’y ai créé mon propre petit monde. Je lui parle pendant qu’elle se repose. Cela ne semble peut-être pas si grand que ça ici. Il n’y a que deux salles. Vous allez peut-être dire que c’est un tout petit monde, mais pas si petit que ça à tenir propre.

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Ravn

Publié en 2018 et traduit en français en 2020 par Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen aux éditions de La Peuplade (et désormais disponible en poche chez Pocket SF), le deuxième roman de la Danoise Olga Ravn propose une science-fiction originale et stimulante, maîtrisant tranquillement un certain corpus canonique (dans lequel figureraient aussi bien Arthur C. Clarke que Ridley Scott), pour le subvertir avec une grâce inquiétante en l’inscrivant résolument dans un contexte nettement spéculatif, poétique (on songera par exemple à la puissance brutale de l’épopée « Aniara » de Harry Martinson, en 1956) et esthétique proche de certaines explorations judicieuses effectuées par l’art contemporain (l’autrice revendique très directement la résonance avec Lea Gulditte Hestelund, dont les travaux sont de facto les « Objets » présents dans le roman – dans une passionnante conversation à lire ici en anglais -, mais certaines compositions de pierre et de bois élaborées par Jean-Paul Philippe, quoique nettement moins organiques, ne sont peut-être pas si loin non plus).

Déposition 022
On m’a dit que mon type de réaction émotionnelle pose problème. Que l’on pense que je ne peux pas faire mon travail correctement à cause de cette gestion inappropriée de certains de mes sentiments. Je vais dans les salles tous les jours. Je n’ai jamais été ailleurs que sur le six millième vaisseau. Je dois entraîner ma flexibilité cognitive si je veux intégrer l’équipe au même rang que ceux qui sont nés. Est-ce que c’est un problème lié au fait d’être humain ? En ce cas, je préfère le garder.

Déposition 027
À travers mes recherches s’est imposée la conclusion que la meilleure façon de faire parler les objets passe par les odeurs. Je mâche donc des feuilles de laurier quand je suis là-bas. Grâce à cette technique, j’ai obtenu des résultats scientifiques notables, j’ai tout simplement réussi à ce que plusieurs des objets répondent à mes questions en m’envoyant une odeur en retour. Chaque objet en a une spécifique, je me risquerais même à dire une odeur personnelle en son centre, et l’objet la protège comme une main protège une perle.

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En mobilisant avec discrétion et élégance toutes les ressources du weird et de l’étrangeté d’autant plus radicale qu’elle ne se montre pas d’abord comme telle (comme le pratique par exemple avec tant de brio le Jeff VanderMeer de la trilogie du Rempart Sud, et en particulier du premier tome, « Annihilation »), Olga Ravn conduit une intense exploration spéculative des frontières de la machine et de l’humain (on songera sûrement aux « Machines insurrectionnelles » de Dominique Lestel, ou aux « Robopoïèses » d’André Ourednik) mais également des contours flous et mouvants des hybridations physiques ou métaphoriques (à l’image de l’Alain Damasio des « Furtifs » ou de la Céline Minard de « Plasmas ») : c’est pourquoi, à propos d’un travail intense de sape intelligente des frontières physiques et littéraires, on ne peut que se féliciter (comme c’était par exemple encore récemment le cas avec le sublime « Hors sol » de Pierre Alferi, passé de P.O.L. en grand format à Folio SF en poche) que des directrices et directeurs de collection SF n’hésitent plus à nourrir le vital corpus science-fictif de textes qui n’y sont pas inscrits d’emblée éditorialement (en publiant donc maintenant en Pocket SF ce texte d’abord repéré par La Peuplade).

Déposition 031
Je n’ai jamais été employé. J’ai été créé pour travailler. Je n’ai jamais eu d’enfance non plus. Alors j’ai essayé de m’en inventer une. Mon collègue humain parle parfois de son envie de ne pas travailler, il prononce alors des paroles bizarres, totalement insensées, qu’est-ce qu’il dit ? Il dit : « On est plus que son travail », ou plutôt : « On ne se réduit pas à son travail. » Mais que peut-on être d’autre ? D’où viendrait la nourriture, qui voudrait nous tenir compagnie ? Comment se débrouiller sans travail et sans collègues ? Serait-on relégué dans un placard ? Je l’aime bien, ce collègue humain, son interface est impressionnante. Je suis plus fort que lui et plus endurant, mais de temps à autre, il a une idée qui nous permet d’accomplir notre travail plus vite que prévu. Il a une incroyable capacité à travailler plus efficacement, ce que j’ai plaisir à apprendre. J’arrive maintenant à identifier les changements à apporter au processus pour augmenter l’efficacité de notre travail. Cela m’a beaucoup étonné, je n’avais encore jamais vécu une telle amélioration de mon travail sans que cela implique une mise à jour. Puisque nous avons travaillé plus vite, je suis prêt à aborder la mission suivante immédiatement, mais mon collègue me dit toujours que « nous pouvons nous poser un peu ». Je ne comprends pas ce qu’il veut dire. Pourtant, je m’installe à côté de lui, parce que je sens bien que sinon je l’offenserais et risquerais de détruire notre bonne collaboration. C’est peut-être une ancienne habitude qui date d’avant mon époque ? En plus, je ne pourrais pas continuer le travail tout seul, c’est pourquoi j’espère que vous me le pardonnerez, cela ne prend pas plus de quinze minutes une fois par jour, pendant lesquelles, comme il dit, « nous nous posons ». Il me parle du pont et de la forêt près de sa maison natale, de l’eau de la rivière qui passe sous le pont, il me raconte comment on pouvait s’y baigner et beaucoup d’autres choses de cet endroit qu’il appelait la Terre. Il m’a montré une rivière qui coule en bas dans la vallée. Je n’ai évidemment pas le droit de quitter le vaisseau, donc il m’a montré le courant de l’eau depuis la salle panoramique. La rivière étincelle et elle se déverse à travers le paysage comme une coulée d’argent. Il a posé la main sur mon épaule. Sa main était chaude. Une main humaine. Il a dit : « Tu as beaucoup à apprendre, mon petit. » C’était bizarre, vu que j’ai été créé comme adulte depuis le début.

La belle chronique de Nicolas Winter (soulignant à juste titre l’inscription de ce roman aux côtés de l’art contemporain le plus expérimental) sur son blog Just A Word peut être lue ici, celle du Chroniqueur (qui explicite superbement la résonance weird de cette œuvre) peut l’être ici.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Les employés » (Olga Ravn)

  1. Merci de me rappeler que je dois vraiment lire ce livre !

    Publié par WordsAndPeace | 25 janvier 2022, 17:59

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