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Je me souviens

Je me souviens de : « La fin du rêve » (Philip Wylie)

Le récit clinique « imaginaire » du chaos final créé par la pollution globale à partir de 1970.

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La fin du rêve

Publié en 1972 juste après la mort de l’auteur, traduit en français en 1976 dans l’alors indispensable collection Anti-Mondes des éditions Opta, le vingt-cinquième et dernier roman de l’Américain Philip Wylie, grand vétéran de l’âge héroïque des pulps, avec sa carrière démarrée en 1928, reste, presque quarante-cinq ans après,  l’un de ces textes qui font grand honneur au genre science-fictif. Sa lecture en 1980 ou 1981, dans l’édition du Livre de Poche, reste l’un de mes grands chocs de ces années-là, peut-être davantage encore que son alter ego pourtant excellent, « Le troupeau aveugle » de John Brunner, paru la même année, John Brunner justement qui, dans sa stimulante préface d’époque, déclarait à propos de cette « Fin du rêve » :

Un jour, peut-être, des archéologues venus de quelque autre planète auront l’idée d’ériger un monument pour commémorer notre disparition. Si tel est le cas, ils ne sauraient choisir meilleure épitaphe que celle-ci :
Ci-gît une race capable de pensée, mais trop paresseuse pour être allée au bout de sa pensée.
Ce livre que vous tenez en ce moment est le dernier qu’ait écrit Philip Wylie.
Ne souhaiterait-on pas qu’un auteur talentueux et admiré nous ait laissé en héritage un ouvrage reflétant sa satisfaction, l’impression d’avoir réussi, une sorte de conclusion ?
À la vérité, c’eût été l’idéal. Mais avec votre façon de faire le monde, il n’en est pas ainsi… Oui, j’ai bien dit et je répète encore plus fort : VOTRE FAÇON DE FAIRE LE MONDE !
Si vous avez l’âge de lire ces caractères d’imprimerie, vous êtes assez âgé pour porter au moins en partie la responsabilité du merdier dans lequel nous pataugeons.
Voici donc ce que Philip Wylie avait à dire pour finir. Écoutez-le, et vous ferez peut-être de mauvais rêves.
Mais puissent-ils ne pas s’achever dans la boue, et le sordide, et la misère, et la peine. Puissiez-vous avoir la chance de vous réveiller pour échanger les opinions d’hier contre de moins brillantes et moins trompeuses… et de plus sages.

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Utilisant le procédé relativement classique du manuscrit futur lu depuis un futur encore plus lointain, Philip Wylie nous convie à entrer, après un bref prologue de Willard P. Gulliver, universitaire, éditeur et sous-directeur de la  Fondation pour la Préservation de l’Humanité, en 2023, dans des extraits choisis de « 1975 : date de non-retour », texte d’un certain George Washington Packett, publié en 1995. On y trouve d’abord un recensement au pas de course de l’ensemble des errements observables en 1970-1971, aux États-Unis et ailleurs, en termes de pollution, de sur-consommation, de catastrophe écologique systémique en gestation, et un constat amer concernant l’aller-retour médiatique, bref emballement et rapide lassitude, autour de la protection de l’environnement, le tout en une trentaine de pages.

Une méthode différente, en général adoptée par le Génie de l’Armée de Terre, consistait à gratter et violer la terre au nom de « la protection contre les inondations », de la fourniture de « voies navigables », et de la construction d’énormes barrages à des fins imprécises, y compris l’établissement de sources d’énergie hydraulique et la fabrication de lacs pour les « loisirs », l’irrigation et le contrôle de la pollution. Ce dernier point signifiait, en vérité, que les eaux étaient confisquées pour permettre aux égouts et aux polluants industriels de s’écouler au long des rivières plus rapidement durant les périodes de grande activité. (…)

On redressait le cours des rivières, on transformait courants et ruisseaux en chutes d’eau et leurs rives étaient revêtues d’acier, de pierre ou de ciment. Le concept de lutte contre les inondations ne tenait pas compte des années de pluies anormales parce qu’il ne le pouvait pas. Mais ces ouvrages faisaient naître des industries en expansion ainsi que des constructions résidentielles sur des emplacements relativement protégés de l’inondation dans les années normales, ou sous-normales. En d’autres lieux, imprévisibles, ces nouvelles zones se trouvaient noyées, d’où des dévastations et des pertes économiques pour les individus, les sociétés, et des communautés entières. La transformation des rivières et de leurs affluents en chutes maçonnées accélérait leur cours.
L’industrie avide d’eau était attirée par les lacs creusés par le Génie ou d’autres organisations. Les hommes suivaient : il y avait là de l’embauche. Les usines hydro-motrices s’implantaient au pied des barrages gigantesques. Mais cette situation dans le pays avait un désavantage. Les eaux captées devenaient vite boueuses parce qu’elles bloquaient l’écoulement antérieur et elles accumulaient les déchets derrière les barrages. Un lac construit et présumé viable pour un siècle et demi se révélait, en réalité, devoir devenir de boue jusqu’à sa surface en vingt ou trente ans. Le seul remède était souvent de dresser d’autres barrages en amont, servant essentiellement de capteurs de vase.

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Philip Wylie, par G.W. Packett interposé, nous donne ensuite la description détaillée, au plus près de certains protagonistes, en une approche voisine du journalisme en immersion, des grandes catastrophes intervenues à partir de la « Saint-Valentin noire », en un crescendo de phénomènes apparemment indépendants, mais s’enracinant de plus en plus dans un dérèglement systémique de la nature par trop malmenée, atteignant ces années-là un point de non-retour. De pannes énergétiques brutales en récoltes soudainement gâchées, de composés chimiques devenus massivement incontrôlables en abeilles mutantes, de fuites radioactives en algues proliférantes, les accidents se multiplient, dépassant à la fois la capacité de compréhension globale des « décideurs » et celle des services d’urgence, tandis que les moyens des agences environnementales demeurent dérisoires en comparaison de la tâche, et que l’appétit de consommation tous azimuts ne se ralentit en réalité guère.

Pour New York et sa banlieue, le nombre des victimes fut estimé à un million cent mille. Pour la région vers le sud, du Maine à la Caroline du Nord et vers l’ouest jusqu’à l’Ohio, à cinq millions. Un quart environ moururent brûlés. La moitié des morts furent causées par le froid. Dès que les moyens de transport eurent cessé de fonctionner, les gens périrent sur place ou pendant qu’ils cherchaient un refuge chauffé. Les maisons et appartements chauffés à l’électricité devinrent des tombes pour des quantités de gens. Riches et pauvres, adultes et enfants, ils moururent sur les routes enneigées, dans les salles de réunion, chez des voisins ; dans les églises et les écoles, ils se transformèrent en blocs de glace.

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Bien sûr, le roman souffre de défauts réels. Philip Wylie ne dispose pas de l’écriture acérée, rusée et à facettes du John Brunner de « Tous à Zanzibar » ou du « Troupeau aveugle », précisément (et la traduction quelque peu maladroite n’arrange sans doute rien), mais sa description clinique et factuelle d’une glissade généralisée dans le chaos, où toutes les mesures prises sont toujours « trop peu » et « trop tard » acquiert néanmoins une puissance glaçante comparable à celle de bien peu d’œuvres. Ce dense panorama, parcourant en à peine 250 pages tout ce qui pouvait et peut arriver entre les luttes d’éco-sabotage du gang d’Edward Abbey (« Le gang de la clef à molette », 1975) et les programmes scientifiques de la (presque) dernière chance de Kim Stanley Robinson (« La trilogie climatique », 2004-2007), a vieilli sur certains aspects, plaçant sans doute trop d’emphase sur certaines menaces ayant été depuis plus ou moins jugulées, en négligeant d’autres apparues entre temps comme beaucoup plus redoutables. Il n’en reste pas moins que son véritable leitmotiv, celui d’une humanité globalement incapable de prendre au sérieux son avenir, ne parvenant pas (ou beaucoup trop tard) à échanger son salut à long terme contre l’abandon de certaines satisfactions à court terme, renvoyant chacune et chacun à son égoïsme parcellisé, demeure aussi glaçant aujourd’hui, plus de quarante ans après son écriture.

Si la première alerte sérieuse avait été sonnée en 1970, on n’y avait guère pensé en 1971… et c’est ainsi que l’humanité manqua le dernier et possible virage, comme je vais m’efforcer de le démontrer.
Car en 1971, les gens tournèrent le bouton pour ne plus entendre parler des nouvelles sans cesse plus alarmantes quant aux dangers courus par leur environnement.
Ils en étaient fatigués, ils en avaient marre.
En avoir marre était une réaction infantile.
Ce qu’il advint ensuite, quand on fit un effort pour forcer l’industrie et les villes à mettre un terme à la pollution, fut pire. Une telle entreprise impliquait des pénuries passagères, et cela, les populations se refusaient à le supporter.
La majorité infantile devint démente.

Erwann Perchoc donne une belle recension de « La fin du rêve » et du « Troupeau aveugle » sur le blog du Bélial, ici. Le livre est épuisé depuis longtemps dans ses différentes versions, mais l’édition Opta Anti-Mondes est disponible en occasion chez Charybde, ici. La règle du jeu de la rubrique « Je me souviens » sur ce blog est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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