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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Ces chers cousins – Les Wendel, pouvoirs et secrets » (Sophie Coignard & Romain Gubert)

En 2015, une enquête relativement approfondie sur l’évolution, pour le meilleur et pour le pire, d’un symbole français du capitalisme familial.

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Depuis plus de trente ans et la parution de « La nomenklatura française » (1986), co-signée avec Alexandre Wickham, la journaliste Sophie Coignard conduit des enquêtes, paraissant en hebdomadaire (principalement Le Point) ou rassemblées in fine en ouvrages souvent à succès, autour de certaines élites françaises, de leurs secrets, de leurs manquements et de leurs privilèges. Depuis 2008, elle co-écrit de plus en plus souvent avec son collègue du Point, Romain Gubert.

Après avoir exploré ensemble les caractéristiques de la nouvelle caste dirigeante qui se développe depuis une dizaine d’années en lieu et place de « l’ancienne nomenklatura » (« L’oligarchie des incapables », 2012), les deux journalistes s’attaquent en 2015 (chez Plon) au symbole par excellence d’un capitalisme familial et historique, la large famille des Wendel et sa centaine d’héritiers actuels, non pas tant pour le fustiger, loin s’en faut, même s’ils égratignent largement au passage la légende soigneusement entretenue de la spoliation de 1978 (leur sidérurgie au bord de la faillite est nationalisée sans indemnités, sur le papier, mais leur dette colossale est effacée, ce qui représente in fine plutôt une excellente affaire), mais pour se pencher, une fois passés les nécessaires rappels historiques (concernant une aventure industrielle qui remonte au XVIIIe siècle), sur deux phénomènes récents.

Le premier de ces phénomènes, c’est celui qui transforme en quelques années, sous l’impulsion de l’héritier Ernest-Antoine Seillière, futur patron des patrons particulièrement virulent et peu soucieux de compromis avec le travail dans l’équation historique travail/capital, et plus encore du financier Jean-Bernard Lafonta, transformant en quelques années un conglomérat familial relativement tranquille, gérant d’assez loin ses participations industrielles au (parfois très) long cours (à l’image de sa position historique dans CapGemini ou dans Bureau Veritas), en un fonds de private equity apparemment à peine différent de ses homologues plus anciens, français ou étrangers, avec pour conséquences rapides un recours massif au leveraged buy out (LBO), des durées raccourcies de détention des participations par rapport à la pratique historique du bras armé familial, et une rémunération particulièrement agressive des équipes de management par le biais du mécanisme du carried interest.

C’est peut-être dans l’articulation de ce premier phénomène avec le deuxième, celui d’une rupture de la transparence interne au bloc familial Wendel, Ernest-Antoine Seillière se retrouvant frontalement juge et partie (à la fois principal décideur côté famille et principal bénéficiaire côté management), et d’un conflit au sein des actionnaires nourri par la lutte d’abord solitaire de  Sophie Boegner, exigeant des informations qui lui furent longtemps refusées, que Sophie Coignard et Romain Gubert, tout en apportant de précieux renseignements (leur pratique de l’enquête documentaire et de terrain reste impressionnante), ratent certains enjeux qu’il aurait été intéressant de creuser : si le conflit familial jouera un rôle décisif dans l’explosion prématurée du « nouveau modèle » mis en œuvre par l’héritier et par son lieutenant, c’est avant tout par le « raid raté » sur Saint-Gobain et par le montage fiscalement trop acrobatique des plus-values réservées au management qu’arrivera le véritable effondrement, avant la reprise en main qui sera confiée à une nouvelle direction, après le départ de Jean-Bernard Lafonta et la mise en retrait d’Ernest-Antoine Seillière. L’autrice ne questionne en revanche guère – ou fort discrètement – le bien-fondé des pratiques les plus agressives de l’investissement financier contemporain, du private equity et du LBO, et la manière dont un certain capitalisme familial, que l’on aurait peut-être encore appelé « rhénan » dans les années 1970-1980, aurait pu en incarner une alternative crédible – et à quelles conditions politiques et financières. Mais ce débat, pourtant hautement intéressant, dépassait le cadre de cet ouvrage ou ne passionnait en soi guère les deux auteurs. Il en reste une enquête, fort bien menée, à laquelle on pardonnera quelques maniérismes agaçants à la longue, et quelques obsessions bien-connues (les francs-maçons !).

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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