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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « L’âge de la première passe » (Arno Bertina)

Auprès des jeunes prostituées de Pointe-Noire et de Brazzaville, une étonnante leçon d’empathie, d’humilité, de langage et de littérature.

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Après un premier atelier d’écriture dans un lycée de Pointe-Noire (au « petit » Congo, ou Congo « Brazzaville », pour le différencier de son gigantesque voisin de l’autre côté du fleuve, le « grand » Congo, l’ex-Congo « Kinshasa », aujourd’hui RDC – République démocratique du Congo) en 2014, Arno Bertina est retourné plusieurs fois dans le pays à partir de 2015, à Pointe-Noire et à Brazzaville, pour travailler aux côtés de l’ONG Actions de solidarité internationale (ASI), qui se consacre essentiellement « au secours des « filles vulnérables » que les infirmières [de l’association] approchent dans les lieux de prostitution ». « L’âge de la première passe », publié aux éditions Verticales en mars 2020, constitue le récit introspectif, intelligent et bouleversant, de ce travail, des rencontres qu’il a induites et des réflexions qu’il a suscitées, dans des directions attendues comme dans des azimuts plus surprenants.

Comme le suggérait Perrine Le Querrec à propos de l’extraction poétique qu’elle a pratiquée au bénéfice de femmes battues, en Normandie, avec « Rouge pute », s’approcher à ce point de la violence physique et sexuelle – et de ses racines économiques et sociales – est extrêmement délicat – difficile, même. Arno Bertina a réussi ici, bien au-delà des attentes, un exercice de haute voltige, proposant une transparence sans voyeurisme, un questionnement tout en sincérité et sans surplomb, un récit qui est tout sauf un reportage, un cheminement patient et subtil, tout en humilité, dans ce que le langage d’abord, la littérature ensuite, ont à faire et à voir avec le malheur profond, intime et social, sans surestimer leur rôle et sans négliger toutefois leur réel apport, en compréhension et en action.

Lucrèce efface Lucrèce pour devenir – aux yeux de l’écrivain français au moins – Victoria, la victoire. Se réinventer. Chercher la lumière. Inconsciemment sans doute, mais tout de même.
Seulement voilà, c’est une victoire à la Pyrrhus, de celles qui laissent un goût amer ; j’ai sa feuille A4 sous les yeux. Avec le V qui ouvre son nouveau prénom – une belle majuscule dressée comme une enseigne – elle a écrit « victime », et cette explication : « J’ai été victime d’une grossesse abandonnée mais malheureusement avai fait une fausse couche. »
Victoria est une victime, tellement victime qu’on n’a pas le temps de croire à la possibilité de la victoire, vérolée d’emblée par ce qu’elle a vécu, enduré. Dès que le prénom se dresse, hop on lui coupe les jambes, on se moque de son élan. Qui veut crier « victoire » gargouille en fait « victime ».
Avec le « t » de Victoria elle proposera « torture », et écrira pendant une heure sans s’arrêter.

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Photo publiée dans « L’Humanité » en 2015 pour illustrer la tribune d’Arno Bertina anticipant alors de cinq ans « L’âge de la première passe ».

Confronté au malheur radical, désireux de le saisir et de l’aider dans la mesure de ses possibles à lui, l’écrivain est conduit à un questionnement authentique, et presque permanent. Dans les retours introspectifs sur son écriture qu’il partageait déjà avec nous, dans le journal de résidence « SebecoroChambord » ou dans les conférences et discussions orales rassemblées par écrit dans le « Carnets de Chaminadour » qui lui était consacré (à lui et à Svetlana Alexievitch), Arno Bertina se signalait déjà par son humilité et sa prudence, voire sa honte occasionnelle face au risque de l’impuissance ou du manquement, lorsqu’il s’agissait de fictionnaliser un clochard de l’échangeur Porte Maillot (« La borne SOS 77 »), un mystérieux arpenteur clandestin des confins parisiens (« Numéro d’écrou 362573 »), ou plus récemment des travailleurs menacés dans leurs emplois arrivant au bout du rouleau (« Des châteaux qui brûlent »). Ce scrupule permanent de justesse et de justice (qui habitait déjà, en filigrane, les cheminements maliens de « Je suis une aventure », aussi) atteint ici un paroxysme, d’autant plus sans doute que « L’âge de la première passe » pratique son art sans le recours de la fiction.

Curieusement, cette difficulté à surmonter, ce moment où l’intelligence, en toute simplicité, doit voler au secours de l’empathie, apparaît le plus crûment lorsque l’on quitte le terrain des pures violences domestique, économique et sanitaire pour se propulser sur celui de la violence symbolique mixée en excuse socio-politique, avec le traitement des accusations, voilées ou non, de « sorcellerie » à l’égard de certaines de ces « filles vulnérables ». En 2018, alors qu’il était encore dans une phase amont de construction patiente de ce récit au long cours, Arno Bertina était venu avec brio jouer les libraires d’un soir à la librairie Charybde (à écouter ici), et nous avait parlé de Jeanne Favret-Saada et de son monument anthropologique, « Les mots, la mort, les sorts : la sorcellerie dans le bocage » (1977), texte sur lequel il revient logiquement ici.

En veillant là encore, avec un soin extrême, à éviter d’indues appropriations culturelles comme des généralisations universalistes à la petite semaine, l’auteur réussit patiemment ce miracle personnel, celui de la véritable littérature (quand bien même elle prend la forme du récit documentaire à la première personne) : nous parlant d’ailleurs et d’autre, elle nous parle bien, puissamment, de nous et de notre propre rapport au monde.

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Un « sorcier » brûlé vif en public (® Zenga Mambu, Brazzaville, 2018)

Au cours du deuxième séjour, je suis allé la trouver et on s’est installés dans un coin de la cour – elle ne sait pas écrire, ce sera un entretien. Mais elle parle bien trop bas – je suis un peu sourd et la cour est tout le temps bruyante (trente adolescentes et une vingtaine de petits enfants, dans trois cent mètres carrés…). Avec un grand sourire je l’arrête et lui demande de me parler « beaucoup plus fort ». Elle se répète mais tout aussi bas. Il faudrait que je puisse lire sur les lèvres. Rebelote mais rien à faire : elle murmure. J’arrête de sourire comme un idiot qui prend les autres pour des idiots alors que c’est lui : peut-être veut-elle me confier un secret… Je lui propose d’utiliser un bureau ou la petite salle de classe, ce qu’elle accepte. Ses yeux sont des hameçons, elle ne parlera pas plus fort, à moi d’entendre enfin ce mot qui lui brûle la bouche…
— … sorcière…
Le seul mot qu’elle avait à me dire. Non pas « pute », mais « sorcière ».
— On dit que tu es une sorcière ?
Elle fait oui avec ses hameçons. Oui, c’est cela, mais elle ne répétera pas ce mot. Pourquoi me le confier ? Parce que les Blancs ne croient pas aux sorcières ? Mon scepticisme pourrait l’aider à désactiver le pouvoir de nuisance qui est dans ce mot ? Parce qu’elle a reconnu en moi quelqu’un qui ne validera pas l’exclusion à quoi sont condamnés les hommes ou les femmes accusés de sorcellerie ? Elle m’a confié le plus lourd. Elle n’a pas utilisé ses cordes vocales, seulement ses lèvres. Me parler est un exorcisme. Elle n’est pas une sorcière mais on adit qu’elle en est une et c’est un secret épouvantable, qu’elle ne sait pas traiter elle-même : « En suis-je une pour de bon ? »
De mon côté je comprends la gravité sans y comprendre quoi que ce soit. Les autres filles ne doivent surtout pas savoir qu’elle a cette réputation, ou qu’on l’a un jour dite sorcière, autrement elle serait immédiatement et violemment rejetée du groupe, mise au ban, et certainement ASI n’aurait d’autre solution que de la renvoyer.

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « L’âge de la première passe » (Arno Bertina)

  1. Perrudja de Hans Henny Jahhh

    Perrudja crit

    Attaquer « Perrudja » par la face ouest, le redescendre par le coté est, celui du 4 de couverture. Autant de difficultés, que de satisfactions, et tout cela sous les auspices de José Corti. Il se dit que le directeur de l’époque Bertrand Filaudeau, non germanophone de surcroit, a été conquis après une traduction orale de 15 à 20 minutes par Andréa Lauterwein. Il faut dire qu’elle fait alors son DEA, avant d’entamer sa thèse sur Paul Celan. On a les sujets de thèse que l’on se donne. Manquerait plus qu’un petit tour du côté d’Arno Schmidt. Ce ne sont plus les trois sommets des Alpes Suisse : Jungfrau, Eiger, Mönch, mais cela y ressemble fort. Manque encore le couple Huguette et René Radrizzani, mais de leur maison à Pully, à côté de Lausanne, ils voyaient ces trois sommets. Il est amusant de constater que Walter Muschg, un autre « découvreur » de Hans Henni Jahnn était aussi un jeune universitaire suisse de 30 ans, qui l’interviewe entre mi-octobre et fin-décembre 1933 dans « Entretiens avec Hans Henny Jahnn » (1995, José Corti, 208 p.).

    Donc « Perrudja » qui en fait signifie « Perryddja » c’est-à-dire Pierre le Disloqué, un « non-héros » dont Hans Henny Jahnn (HHJ) va écrire la bibliographie (1995, José Corti, 802 p.) traduit par Jean-Claude Marcadé et Reinold Werner. Bibliographie est un grand mot pour ce récit publié en 1929, déjà en deux volumes (1929, Gustav Kiepenheuer, 431/436 p). Il devait être suivi d’un second tome, que les évènements pré et post Seconde Guerre, et surtout l’avènement du nucléaire, ont fait passer à la trappe. Il concernait « les derniers mois de la vie de notre Perrudja ». La présente édition contient cependant une bonne centaine de pages intitulées « Perrudja II » qui sont des fragments de ce second tome non terminé. Les éditions originales sur papier vélin, tirées à un millier d’exemplaires sont encore quelquefois disponibles, mais à un millier d’euros.
    Le texte commence par une longue histoire de chevaux en Norvège. Un jeune étalon bai, effrayé et dégouté par les juments noires, passe de mains en mains, avant d’aboutir chez Perrudja. Un vieux monsieur qui s’appelait Gaustad avait un étalon de couleur bai. La pauvre bête devait « saillir chaque jour quatre ou cinq de ces juments laides et rongées par le chagrin, ce qu’il accomplissait docilement comme un sacrifice ». Même « en face d’une jument de trois ans, celle-ci était resté vierge ». Les phrases s’accélèrent. « Le propriétaire éclata de rire. Description d’une demoiselle-cheval pucelle. Ils commencèrent à se disputer ». Le vieux monsieur meurt. Entre temps, l’étalon a boudé une autre jument, celle de Lars Grisung, de la lignée anciennes des Faltung dans la vallée du Gutbrand. Et à la suite d’un pari, l’étalon revient à Perrudja. « Perrudja est jeune. Perrudja est très jeune. Perrudja n’est pas mais. Perrudja a une bouche farouche et rouge. Perrudja a les yeux foncés. Perrudja esta la chevelure brune, très abondante. Perrudja a une poitrine indomptée ». Conclusion « Perrudja aura un cheval ». « Et des pensées glissèrent par-dessus ces paroles. Un fils de roi chevauchait sur les hauts plateaux. / Sur un cheval noir, je parcours les forêts. Immenses. Une source éclot dans la mousse verte. Mes tétins sont ronds. A quoi servent les tétins d’un homme ? ». On le voit le style est très particulier, et l’on est encore qu’à une quinzaine de pages du début. Suit alors un très beau chapitre qui est l’occasion de montrer l’arrivée de l’automne, mais surtout l’hiver et le printemps de ce pays du nord. Pays d’adoption (1914-1918) par HHJ et son compagnon Gottlieb Harms, période pendant laquelle il développe ses thèmes, les soupes, les poissons montagnes de la région, les villes de l’Afghanistan, les villes d’Afrique. On pense aux rivières du monde énumérées par Joyce dans « Finnegans Wake », qui ne paraîtra que bien plus tard. Suivent les différentes sortes de safran, ou de chenilles. « Beauté = jouissance. La vérité de Dieu. Jouis vis ris séduis souris cueillis aime âme / Le jaune va bien à ma peau »
    Retour au roman chevalin. « Perrudja devint valet chez le paysan, il dressa les chevaux jusqu’au moment où le poulain fut sevré ». Suit une chanson/poème pour saluer le tout. « Les sabots étaient nettoyés, cirés, limés, polis avec de l’argile. Cris pendant la nuit de noces / Pekate ! Allo Metemka ! Allo. Lliteipa ! Allo ! Fölleki ! Allo ».
    On en arrive au chapitre VIII. Pourquoi cette distinction ? Le livre est bizarrement constitué d’une quarantaine de chapitres dont les titres démarrent avec « Le cheval » et qui se poursuivent en ajoutant à chaque fois un nouveau sur-titre (« Roi sassanide, un garçon pleure, … »). Cela commence bien au chapitre I, puis plus rien et quelquefois saute d’autres chapitres ? Et on arrive au chapitre VI, justement intitulé « Roi sassanide ». Je n’ai pas trouvé de raison à ce découpage. Le texte comporte aussi des extraits de partitions de musique, avec les notes, des poèmes ou des chants. Le texte est sur le mode narratif, mais saute d’un coup à la première personne, ou au dialogue. Il y a une influence sensible de James Joyce, notamment des mots qui s’entre-mêlent et sont en miroir les uns des autres. « Jeunes putains, vieilles bigotes, jeunes bigotes, vielles putains / Esprit – palette d’un peintre inconnu. / (L’âme – mon corps) / Esprit – feuille de vigne de l’âme ». Un peu plus loin, ces paroles en miroir se répondent, entrecoupées d’une dizaine de lignes de texte. « Ciel jaune safran / Améthyste violette / Pierre de lune noire et grasse » puis « Vin jaune safran, / Verre améthyste ; Lèvres noires mourantes ». Et on en arrive au nom du poulain à venir. Choix délicat entre « l’étalon Raksh », « Patsoutsou, homme à quatre ailes avec des cornes au front, tempête du sud-est, voix des taciturnes ». Ce sera finalement « Shabdez [qui]°voulait dire « la Nocturne » ». « Il s’agissait sûrement d’une jument de robe noire » « encore que le poulain fût bai foncé ». « Shabdez est un lieu entre Houlwan et Qarmisin, au pied de la montagne Bisoutoun, nommée d’après un cheval qui appartenait à Khosrô ».
    Puis « vint pour Perrudja une période de tranquillité. Comme par le passé, il ne s’occupa que de son cheval ». Il a maintenant un valet Hjalmar, qui bientôt va se marier avec Lina et auront un enfant. Et Shabdez aura « la compagnie d’un étalon pour calmer son agitation ». Le texte retrouve son allure poétique et le style s’en ressent aussitôt. « Mer pareille à du verre. Pareil à un cierge le soleil. Le vert des arbres se maintenait. Les chiens agitaient leur queue. Les chevaux mangeaient. Les nègres riaient. Des libellules planaient ; nénuphars : blancs, verts, jaunes. Fleurs de lotus à sept pétales. Escargot sur la bordure d’une feuille. Jonc coupant. Dunes. Le sable ruisselant. Un livre. Aux lettres mortes. Cimetière des mots. Pas de juge. Des prisons vides ».
    Arrive la recherche de Signe « Je dois chercher Signe ». On l’a déjà croisée bien plus tôt, sans trop savoir où cela menait. Signe, l’autre fille de Einar Skaerdal, l’ainée s’appelle Anna, et « Hein, le troisième, un garçon ». « Hein était le plus aimé de tous. Parce qu’il serait un jour un homme » Signe, « au tournant de ses treize et quatorze ans, elle vécut sa première perfection ». « A dix-neuf ans, elle se fiança à Thorstein Hoyer ». Enfin, ne comprendre que « elle ne lui donna que sa parole ». Cent pages plus loin, c’est Perrudja lui-même « le propriétaire de la forêt [qui] avait projeté de demander Signe en mariage seulement au printemps ». Suit un long développement des relations pas très faciles entre Thorstein, Perrudja, avec Hein au milieu qui finira blessé et soigné par Perrudja. Long chapitre, mais retour à un style narratif plus classique, la splendeur de la nature, la patience du chasseur, l’attention du lecteur soutenue. Tout cela par unique envie de Signe de manger du foie d’élan. Ce que femme désire, les hommes soupirent. Thorstein en meurt. Mais c’était « une brute. Qui avait plus souvent baisé que pissé. Cela fut mis au procès-verbal. Déposition du frère de la fiancée ». Quant à Signe « elle fit partir de ce même jour ses fiançailles avec Perrudja »
    Les préoccupations de HHJ vis-à-vis des armes ou de la société, commencent, à propos d’un jeune savant : « Ainsi est donnée la possibilité [… ] d’introduire des procédés catalyseurs qui transforment notre air atmosphérique en un mélange gazeux mortel. C’est à désespérer, c’est à désespérer ». Belle société que tout ceci. « Des militaires de tout rang. Des ecclésiastiques de toute confession. Des industriels de l’industrie de guerre. Des rois de l’acier. Des magnats du pétrole. Des inventeurs de gaz toxiques. Des armateurs et des propriétaires de chantiers navals. La racaille sans foi ni loi du grand capital et de la bourgeoisie ». En réponse à cela « La dictature du prolétariat, on pourra confisquer les gaz toxiques. Et les substances explosives. Les ouvriers vont pouvoir être maîtres des usines ». « Je crois à la victoire du communisme ». On est en 1929. Avant il y aura la grande récession et après, le pouvoir sera confisqué au peuple.
    « Et à nouveau les images passèrent dans son cerveau. Bottes rouges en cuir de Russie sur les jambes nues de Signe. Toute sa vie à lui. Comme chez un homme qui se noie ». « Le cheval. Roi sassanide. Un garçon pleure. Les autres animaux. Les hommes au cœur noble ou l’histoire de l’esclave. Le valet et la servante. Le cercle. Alexandre. Demandes et Limbes. Les rivaux. La police montagnarde. Noces. Règlement de compte. Les mangeurs de confiture. Le discours du français ». Ce sont tous les titres des chapitres précédents. Ce n’est plus de l’inter-textuel, mais de l’intra-textuel. Et des suites de noms « Babeltaob, Ngaregour, Ngaou, Ouguelpelou, Ngordouas… ».
    Arrivent un français, Pujol, puis Grigg et le docteur Bourdinot, on suppose mandatés par « les chantiers navals de la Guy Forttescu Burrell de Gruchy Industrial Finance Corporation et de la Bigo & Heron Dunstan Edbrooke Banking Control Organisation Ltd ». Est-ce que Perrudja est vraiment « l’homme le plus riche ici- bas ? ». Avec quel type de société ? En accord avec ses idées ? Et surtout « Est-ce que Signe se retrouvera un jour dans le même lit que moi ? ». On saura en fin de dernier chapitre ce qu’il advient de Signe. En fait cela fait longtemps que Hein a pris le pas sur Perrudja. Tentations et désirs sexuels, hétéros et/ou homos, frustrations, désir inavoué de l’inceste avec sa sœur Signe, implications louches, voire jalousie envers Thorstein. Tout y passe. 1929, année de la parution de « Perrudja », c’est aussi l’année de naissance d’une fille pour le couple Hans Henny Jahn et de Ellinor Philips. Elle s’appellera Signe. 15 jours après, c’est un fils, Eduard, qui naitra du couple Gottlieb Harms et Sybille Philips, demi- sœur de Ellinore.

    Restent les fragments du « Perrudja II », 120 pages subdivisées en sept chapitres, finalement publiés de façon posthume en 1968 sous le titre « Perrudja II – Fragment aus dem Nachlaß » (1968, Heinrich Heine Verlag, 162p.). Ces fragments étaient initialement prévus se passer en Afrique. En effet, la publication de « Perrudja » incluait un long reportage en Abyssinie, d’où Jahnn devait envoyer des reportages. L’accueil, modeste, de la parution, et surtout l’évolution de la situation en Allemagne feront que cette partie, qui aurait pu être une sorte de vie idyllique en communauté, est restée inachevée. L’Allemagne après-guerre et les conditions politiques achèveront de couler l’entreprise. C’est aussi ce qui va arriver au projet utopique, sous le commandement de Grigg, avec la fin pitoyable d’un baleinier, maculé du sang de l’animal. Si en plus, on s’attaque aux animaux…
    Des nouvelles des personnages tout d’abord. On retrouve Perrudja et Hein, leur histoire peut continuer. Signe est là aussi, plus discrète. Pujol le français, le docteur et Grigg se sont adjoint à Matthieu. Le printemps nordique est aussi au rendez-vous dès le premier fragment. Il permet les belles descriptions de la nature. « Le soleil était chaud. La mousse dégageait un parfum de tourbe, de coléoptère bleu ». Et des souvenirs des plaisirs exubérants ? « Je voudrais que la petite, ma bien aimée, soit présente au moment où l’étalon en chaleur, courtisant la femelle, hennit ». Le reste de l’univers reste toujours aussi mystérieux. « Nous ne savons rien du soleil. Nous ne savons rien des lunes. Nous ne savons rien des planètes ? Les longues vues sont des jouets ineptes. Les avions-fusées ne toucheront jamais l’œil de Dieu ». Seul point positif « Dieu se trouve dans le tout petit. Dans le point le plus infime, le plus tenu de la matière ». Reste le rêve. « Toute une année solaire s’était éteinte. Refaisait surface comme les bancs de sable dans la mer au moment du reflux. L’homme qui au bout de vingt-quatre heures perd toute souvenance mais qui, en rêvant, est rejeté dans le passé écoulé ».

    A relire ce texte, on comprend, enfin mieux, son architecture, et son style. Lecture pas très facile, il est vrai, mais James Joyce va plus loin. Je comprends fort bien qu’un lecteur, allemand de surcroit et luthérien un peu raide, soit d’emblée confronté à un problème de compréhension. Où l’auteur veut-il en venir ? Pas évident de répondre à cette question au début du vingtième siècle. On sort à peine du romantisme, et même les « Sturm und Drang » font pale image à côté. Cela reste du style pré-établi et quasi conventionnel. Et puis il y a cette vague qui commence en réactio au siècle des lumières avec le « Gegen- Aufklärung », qui proclame sa conception unique de la germanité comme étant opposée à la dépendance vis-à-vis de Rome.
    Cela se renforce avec Hölderlin qui imagine une Grèce allemande, ou plutôt souabe « poétiquement habitée » des « dieux ». Il ne faut donc pas s’étonner si ces « Grands Hymnes » débouchent sur une mise en valeur, un « tournant patriotique » à la gloire de l’Allemagne, particulièrement de cette partie occidentale et méridionale. Pour le Danube, qui retrouve son ancien nom « Ister », le fleuve est double à sa naissance. C’est un peu comme un orgue avec de nombreux tuyaux dont le flux s’amalgame. Cela n’a pas dû plaire à Hans Henny Jahnn qui s’y connaissait en orgues.
    Sous-jacent à ces idées, il y a le concept du « Sonderweg », qui incarne un parcours spécifique à l’Allemagne, avec une monarchie constitutionnelle dotée d’un empereur et d’un chancelier forts, opposés au régime parlementaire occidental. L’administration, étatique, est construite selon une hiérarchie rigide. Puis viendra, tout logiquement, la période brune.

    Publié par jlv.livres | 3 avril 2020, 08:41

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