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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Ceux qui trop supportent » (Arno Bertina)

Au plus près de la lutte sociale pour la survie et pour la fierté, une compréhension humble et intime de ce qui peut et doit nous mouvoir, contre tout ce qui serait promis et inévitable.

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Bertina

On est habitué à désigner les lieux par des noms propres – dans la langue du jour, « Guéret » est une préfecture du Limousin ; on a oublié que ces deux syllabes ont indiqué, longtemps, une friche ou une jachère, partout en France. Au contraire, quand le nom d’une ville est aussi un adjectif, les bâtiments, les jardins et les rues peinent à s’imposer nettement ; si vous dites « La Souterraine » par exemple, ils sont contestés ou bousculés par une entité chargée d’ombres et de nuit, de roches et de terre.
Mieux : le jour où j’apprendrais à situer La Souterraine en Creuse, je ne pourrais m’empêcher de noter à quel point les deux noms travaillent dans le même sens… Peut-être ai-je même été tenté de dire « ça sent l’sapin », mais le département dépend de la sylviculture, et du douglas, économiquement… On aurait pensé que je jouais avec les mots alors que non ; j’entendais bien quelque chose de perdu, empruntant au cimetière et au cercueil, et le vrombissement d’une vie capable de jaillir, à un moment ou à un autre – à l’air libre.
Il ne faudrait pas trancher, mais soigner l’ambivalence ; en se battant pour sauver l’usine de La Souterraine, les GM&S activaient un ferment acide : on est chez Racine, quand la noblesse des décisions est la condition de la tragédie ; et dans Shakespeare quand les gagnants sont des minables, des bandits, des criminels.

Quatre ans après son grand roman « Des châteaux qui brûlent » (dont une nouvelle adaptation théâtrale est en cours grâce à Anne-Laure Liégeois, après celle de Julien Campani en 2020), et après deux précieux intermèdes de bouleversant récit documentaire intime (« L’âge de la première passe », 2020) et de fascinante mise en fiction collective d’un intense travail de terrain (« Boulevard de Yougoslavie », 2021, avec Mathieu Larnaudie et Oliver Rohe), Arno Bertina revient sur ce qui s’affirme de plus en plus comme l’un de ses champs d’action privilégiés, à savoir la défense acharnée conduite par des salariés contre la fermeture absurde et avide de leur usine, triste balise de notre contemporain s’il en est. À la différence du fictif (mais très documenté) élevage/abattage de poulet finistérien du précédent roman, le travail au corps et au cœur des témoignages et des analyses pratiqué dans « Ceux qui trop supportent », publié en octobre 2021 chez Verticales, concerne une situation bien réelle, celle de la société GM&S, sous-traitant automobile (principalement au profit du groupe PSA), spécialisée dans l’emboutissage et installée à La Souterraine, la deuxième ville de la Creuse, société placée en redressement judiciaire en 2016 et confrontée depuis à d’épiques et le plus souvent fort crapuleux « repreneurs », dans un contexte de licenciements massifs, de fermetures programmées et d’aides détournées, dans un silence cauteleux de la part des donneurs d’ordre et d’une partie des pouvoirs publics.

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À l’entrée de la petite zone industrielle, un chêne, quelques haies, deux prairies.
La tonalité bucolique prend fin quelques mètres plus haut ; support de pancartes sur lesquelles on a écrit avec des bombes de toutes les couleurs, la grille de l’usine bruisse de la colère des salariés du site qui semble dévasté : par endroits le bitume est presque retourné, des pneus ont été brûlés ici, du caoutchouc qui a fait là et là une croûte épaisse… Des restes de structures métalliques attendent qu’on les jette dans une benne… Sur la guérite de pesée des camions de livraison, sur les murs des bâtiments… des graffitis partout. Disent la colère et l’inquiétude. Dénoncent d’anciens propriétaires – cinq noms qui me seront bientôt familiers. Incriminant l’État complice de ces patrons voyous, etc. Mais personne ou presque, et n’étaient ces graffitis, un silence inattendu.
GM&S comme « Grand Moment de Solitude » dit une affichette.
J’arriverais après la bataille ?
Nous sommes le 13 septembre 2017, j’entre dans le petit local syndical où j’ai rendez-vous avec Yann Augras et Vincent Labrousse.
– Un café ?
– Non merci.
– Alors c’est parti.
Yann va me montrer l’usine, en m’expliquant les presses, l’emboutissage et la cataphorèse. Les stratégies industrielles et les escroqueries qui ont mené la boîte au bord du dépôt de bilan.
Une énième AG de combat doit avoir lieu ensuite. L’actualité de l’entreprise : plus de 100 salariés recevront leur lettre de licenciement dans une semaine – le repreneur ne les reprend pas. Si l’on ajoute les départs volontaires et les mises à la retraite, on arrive à 157 ou 160. Mais ceux qui sont repris ne se font pas d’illusion : il ne disparaîtra pas, le couperet pendu au-dessus de leur tête depuis deux ans au moins.
Quel que soit le répit consenti à ceux qui restent, dans six mois ou dans trois ans il tombera effectivement.

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Dans le panorama mouvant et morcelé d’une littérature prolétarienne contemporaine toujours à renouveler, pour tenter de franchir les murailles épaisses de l’intérêt individuel bien compris et de l’indifférence, et bien que son œuvre, dans son ensemble, s’en irrigue profondément sans se réduire à un combat, ce qui distingue peut-être Arno Bertina – et qui, disons-le tout net, fait une partie de sa grande force de pénétration -, assez loin finalement des envolées épiques n’hésitant pas à mettre en jeu la caricature (et devant tant sans doute aux scénographies plus anciennes d’un René-Victor Pilhes) de Gérard Mordillat, plus proche certainement de la complicité d’un François Bon envers la vie matérielle, de l’intériorité en confrontation douce d’un Joseph Ponthus, de l’attention extrême portée aux tenants et aboutissants d’une Élisabeth Filhol, ou du sens technique de la lutte d’un François Muratet, c’est peut-être bien son extrême pudeur et son humilité respectueuse, s’informant le moment venu en capacité à instiller le sens du temps, y compris dans des situations d’urgence extrême et de lutte potentiellement acharnée. Comme il nous l’avait déjà montré avec tant de talent dans « La borne SOS 77 » et dans « Numéro d’écrou 362573 », et beaucoup plus récemment – et avec quel éclat feutré ! – dans « L’âge de la première passe », Arno Bertina recueille de tout près de la parole vraie, prend le temps de la comprendre et pas seulement de la saisir (et on se souvient de la modestie intelligente de sa tentative d’appréhension de cet enjeu dans son journal de résidence de 2013, « SebecoroChambord »), pour pouvoir lui donner juste ce qu’il faut de contexte, sans glose et sans tentation essayiste, et de se mettre ensuite en situation de traduire pour nous, au plus profond, le mélange de résignation et de rage qui caractérise désormais certaines luttes indispensables.

Michel rentre donc du boulot pour trimer encore : monter une cloison en carreaux de plâtre, par exemple, pour faire deux chambres dans une seule, les deux grandes se disputant souvent.
Alors arrive un moment où le corps ne suit plus.
Tant que l’entreprise carbure, on peut se sentir payé de cette fatigue, voire de cet épuisement – puisque cette « gloire » ruisselle sur les employés qui, en retour, se donnent pour entretenir cette réputation. Ce cercle vertueux c’est l’attachement de la feuille à l’oxygène, comme celui de l’homme à ses poumons : on se sent vivre.
Son licenciement il y a une semaine ne change rien à l’affaire : il a commencé ici à l’âge de vingt-quatre ans et il en a désormais cinquante-deux ; il a passé plus de temps dans l’usine qu’hors de ses murs.
Et on sait aujourd’hui que la voiture et son pot d’échappement détruisaient le monde dans le moment même où ils nous les donnaient – si l’on pouvait être fier de travailler dans l’industrie automobile, jusque dans les années 80, ce n’est plus le cas aujourd’hui, la planète est asphyxiée.

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À l’heure où plus que jamais une mondialisation pour nantis, dont l’industrie automobile a pu être particulièrement emblématique, secrète des requins affairistes à l’affût de tours de passe-passe à effectuer avec l’argent public, des spécialistes des ripailles versaillaises et de l’évasion en étui de contrebasse, des délocalisateurs, relocalisateurs et reclasseurs en tout genre dont le mantra de « mobilité » masque toujours bien mal la volonté de réduire de véritables personnes à des flux aussi volatils que ceux, rêvés, des capitaux, « Ceux qui trop supportent », dussent-ils parfois offusquer le chaland et le préfet aux ordres par la combustion de quelques pneumatiques et la menace éventuelle d’explosions de carburants, nous rappellent que la violence exercée presque en permanence aujourd’hui par l’alliance, opportuniste ou structurelle, d’une puissance publique dévoyée et d’un capital jamais rassasié, n’a pas grand-chose de légitime, quand bien même elle se draperait, comme à l’accoutumée, dans la légalité.

Quand on parle de l’attachement de tel ou tel à son travail, c’est toujours sans se risquer à justifier ce lien (paradoxal) à un système de contraintes – il faudrait pourtant argumenter : c’est quoi cette fierté qui contrebalance un peu le désir de liberté ou la contestation du travail salarié comme système coercitif (l’exploitation de l’homme par l’homme) ? En écoutant Yann et les autres, je touche du doigt l’explication : ce n’est pas un placebo, ou le simple fait d’être accepté par d’autres, au sein d’un groupe, mais bien la joie de se montrer intelligent – à ses propres yeux déjà. Dans cette usine comme ailleurs, ils sont nombreux à avoir quitté le système scolaire avec un CAP ou un BEP, à vivre avec l’idée, exprimée ou enterrée, qu’ils n’ont pas réussi, scolairement, n’ayant pas tous le bac, etc. (Quand je vais dire, plus tard, à Yann, qu’il est très intelligent, il va se défausser et transmettre la patate chaude à ses collègues : « Vous pensez qu’j’suis intelligent ?! » Si l’on s’est construit sans être valorisé à cet endroit précis de sa personne…) Voilà ce que ramasse le mot « fierté » : la surprise et la joie de s’être sorti d’une situation nécessitant de l’intelligence plutôt que des réflexes ou du courage ou de la force. Les polytechniciens de Renault les ont plantés avec une voiture qui n’a pas séduit – malgré les enquêtes de consommation qu’ils ont dû multiplier, en amont, mobilisant les compétences de leurs salariés sortis d’HEC ? Les Creusois survivront à ce mini-naufrage en utilisant leur intelligence. S’ils n’étaient pas parvenus à le faire, la dette contractée pour acheter ces machines n’aurait pu être épongée, et elle aurait étranglé GM&S Industry. La mort qui approchait, ils lui ont fait peur et elle a reculé. Voilà la fierté et l’attachement à une usine, à un outil de travail, et à un collectif : quand ces trois instances te permettent de manifester cette intelligence à laquelle toi-même tu as du mal à croire, et que tout le monde te dénie au-dehors, y compris le président de la République (« fainéants », « fouteurs de bordel », « analphabètes », « des gens qui ne sont rien », etc.).

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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