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Notes de lecture 2020, Revues

Note de lecture : « Arno Bertina sur les grands chemins de Svetlana Alexievitch » – Carnets de Chaminadour n°13 (Collectif)

Une impressionnante approche croisée et polyphonique des œuvres de Svetlana Alexievitch et d’Arno Bertina, et incidemment, de bien d’autres. Un régal.

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Depuis 2006, Guéret, au cœur du Limousin, est chaque fin septembre le lieu d’une fête littéraire réputée parmi les plus intenses qui soient : les Rencontres de Chaminadour, ainsi nommées d’après le surnom affectueux que Marcel Jouhandeau donnait à la préfecture de la Creuse, auteur qui fut le centre de la première manifestation, créée à l’origine par deux locaux, l’auteur Pierre Michon et le lecteur Hugues Bachelot.

Après avoir ainsi célébré en conférences et en table-rondes Pierre Michon (2007), Julien Gracq (2008), Jean Echenoz (2009), Pascal Quignard (2010), Olivier Rolin (2011), Sylvie Germain (2012) et Patrick Deville (2013), les Rencontres de Chaminadour ont fait évoluer leur formule, en proposant que les quatre jours de discussions honorent aussi un auteur plus ancien « dont l’héritage se reconnaît chez un écrivain d’aujourd’hui », conduisant ainsi aux associations Pierre Michon / Antonin Artaud (2014), Maylis de Kerangal / Claude Simon (2015), Mathias Énard / Blaise Cendrars (2016), Arno Bertina / Svetlana Alexievitch (2017) et Mathieu Riboulet / Jean Genet (2018), chaque édition étant magnifiée l’année suivante par la publication des Carnets de Chaminadour correspondants, intégrant l’ensemble des communications et des débats ayant eu lieu à Guéret l’année précédente.

C’est ainsi que ce treizième numéro des Carnets, conduisant, selon la formule désormais consacrée, Arno Bertina « sur les grands chemins de » Svetlana Alexievitch, a été publié en 2018 par l’association qui gère et soutient l’événement annuel.

Certains écrivains se posent la question de l’Histoire ; ils veulent comprendre le sens de la pièce dont ils sont les figurants, voire, pour certains, des acteurs de premier plan. Chateaubriand fut l’un et l’autre, par exemple, en son temps. Mais si nous le lisons toujours, c’est d’abord parce qu’il sut voir quelles forces faisaient disapraître la société dont il était un des hérauts, et parce qu’il sut également saluer le monde qu’il voyait naître. Ce rapport à l’Histoire et à l’actualité me fascine au plus haut point : je fais partie d’une vaste représentation que nous jouons à l’aveugle, dont j’aimerais connaître le mouvement général. Écrire  est le moyen dont je dispose pour essayer – les livres ont le pouvoir de nous rendre voyants, ou incandescents. Pour le monde soviétique, Svetlana Alexievitch est parvenue, à force d’obstination, à percevoir et à décrire cette lame de fond – en peu de livres. Pasternak disait qu’on ne voit pas plus l’Histoire en train de se faire que l’herbe en train de pousser. Peut-être n’est-ce pas complètement juste, peut-être est-il donné à certaines œuvres d’être portées par le souffle des empires que l’on bâtit, ou par l’onde de choc de ceux qui s’effondrent sous nos yeux.
C’est ce rendez-vous là que nous aimerions décrire, à Guéret, entre une œuvre et son temps, s’il explique la puissance de certains livres, et l’énergie folle qu’ils nous transmettent.
(Arno Bertina)

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Cette édition-ci, superbement conduite – sans préjuger naturellement de la qualité des autres -, nous offre une occasion rare de pénétrer dans l’atelier où s’élabore individuellement et collectivement une réflexion tonique, humble et pourtant audacieuse, sur les tenants et aboutissants de l’art contemporain d’écrire, en général, et sur les pratiques personnelles spécifiques, en particulier. Au fil de discussions souvent spectaculaires et toujours d’une grande sincérité, animées avec brio par Élodie Karaki, Alain Nicolas, Thierry Guichard ou Stéphane Bikialo, on verra se multiplier les angles et les approches croisées permettant d’éclairer aussi bien par exemple « La guerre n’a pas un visage de femme », « Les cercueils de zinc », « La supplication » ou « La fin de l’homme rouge », côté Svetlana Alexievitch, que « Anima motrix », « Je suis une aventure », « Des châteaux qui brûlent », « J’ai appris à ne pas rire du démon », « La borne SOS 77 » ou « Numéro d’écrou 362573 », côté Arno Bertina, tout cela grâce aux présences chaleureuses et pertinentes d’autrices et d’auteurs – Jean-Charles Massera, Vincent Message, Philippe Vasset, Yannick Haenel, Marie Cosnay, Hélène Gaudy, Mathias Énard, Emmanuel Adely, Mathieu Larnaudie, Yves Pagès, Maylis de Kerangal, ou encore Oliver Rohe, pour n’en citer que quelques-unes et quelques-uns – dont les œuvres sont ainsi également convoquées avec justesse, sous des intitulés aussi divers que « Éditer Svetlana Alexievitch, éditer Arno Bertina », « Archiver le présent »,  « Que faire de toutes ces voix ? », « Quelle langue écrire ? », « L’enquête, le document et le roman », « Littérature, dictature et démocratie : écrire face au pouvoir », « Écrire la guerre économique » ou « La littérature et le démon du négatif ».

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Pour parler un peu d’Arno et de son livre Des châteaux qui brûlent – parce que je pense que c’est assez lié à ce que vient de raconter Jean-Charles – j’ai l’impression que la question face à ces fictions assez écrasantes qui sont celles du storytelling, des entreprises, de certains dirigeants politiques, une question très ouverte et très irrésolue, est de savoir si on doit sortir de la fiction. Peut-être, c’est une première voie. Une deuxième serait de développer des contre-narrations qui pourraient être de même taille, de même ampleur, c’est-à-dire d’autres grands récits, mais orientés dans un sens tout à fait différent, et portés par des valeurs différentes. Ce n’est pas facile, mais ça pourrait donner le sentiment de lutter à armes égales. Ou, troisième possibilité, aller plus dans du micro. Je pense que le travail de Deleuze et Guattari allait aussi dans ce sens-là, c’est-à-dire penser qu’on va localement, et malgré ce côté plus nomade ou déterritorialisé, constituer des microrésistances, des petites zones, avec la croyance que dans un monde très très connecté, il y a une portée de l’exemple à l’ère de sa reproduction médiatique. C’est-à-dire que ce qui est fait à un endroit devient reproductible à d’autres. Il me semble que le dernier roman d’Arno brasse ces questions-là. C’est-à-dire : De quoi a-t-on besoin pour alimenter un mouvement social ? (Vincent Message)

Le tableau ne serait pas complet si l’on ne mentionnait pas l’étonnante discussion conduite entre Arno Bertina, Jean Guiloineau et une assemblée de lycéens de Guéret et de la région, ainsi que les trois conférences incisives préparées par Marielle Macé (« Toute une matinée ils furent rois », brillante performance par l’autrice de « Sidérer, considérer »), Oliver Rohe (« Écrire la guerre », où l’on retrouve la prodigieuse culture sachant se montrer à la fois humble et incisive de l’auteur de « Défaut d’origine ») et Arno Bertina lui-même (« L’atlas linguistique de la Franche-Comté », dont le titre constitue à lui seul l’un des plus beaux prétextes rencontrés pour évoquer la création littéraire – ce qui ne nous surprend plus de la part de l’auteur, depuis la lecture du passionnant journal de résidence qu’était son « SebocoroChambord »).

Accorder l’égalité énonciative comme une aumône, c’est la fausse issue du « donner la parole », donner la parole tout en lui refusant toute force. Je crois voir quelque chose de cet ordre aujourd’hui, même avec la meilleure volonté du monde, dans les moments publics où l’on réserve un temps de parole aux migrants lorsqu’il est question d’eux, qui est toujours un temps de témoignage, jamais l’attente d’une pensée. (Marielle Macé)

Une somme passionnante pour mieux saisir les facettes et les logiques des œuvres que l’on connaît déjà, une redoutable incitation à découvrir celles que l’on ne connaît pas encore, et une invitation de charme à découvrir comment la littérature naît – aussi – de l’entrechoquement des perceptions des autrices, auteurs, traductrices, traducteurs, lectrices et lecteurs, pour notre grand bonheur individuel et collectif.

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À propos de charybde2

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