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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « If » (Marie Cosnay)

Faux souvenirs et états-civils fuyants, pour une enquête subtile et  mystérieusement poétique dans les toiles ambiguës du rapatriement et de l’accueil des réfugiés.

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Le souvenir d’enfance n’existe pas et le château d’If n’existe pas. L’enfance n’existe pas. Le château d’If comme le souvenir comme l’enfance n’existent pas, le temps qui passe, n’en parlons pas.

Il y a là une ville, Marseille, au Vieux Port mal gardé par cet imposant château d’If, qui se rachète néanmoins en lui prêtant toute sa stature de mythe : évasion et vengeance. Ville de départ et d’arrivée, ville de transit, ville principale de débarquement (avec Nice et Port-Vendres) des rapatriés en 1962-1963. De l’autre côté de la Méditerranée, l’Algérie qui fut française. De possibles faux souvenirs d’enfance, une volonté farouche de trouver les filaments d’une fiction, et un homme ordinaire, tendu en apparence entre les deux rives, qui se dérobe à la recherche et à la compréhension : Mohamed Bellahouel.

Le château d’If, la première fois j’avais dix ans, tout y était fiction ; même l’Empereur, ses Cent-Jours, sa rechute. Tous ces personnages enfermés, fiction.
Tous ces personnages enfermés dans des îles ou des tours, personnages enfermés dans des îles des tours des pays de cocagne, tous personnages déportés qui tournaient comme tourne l’Histoire, hurlaient en vain ne hurlaient plus, souffraient de même ne souffraient plus, pleurés d’abord puis plus pleurés du tout, vaincus vainqueurs dans le même panier, vaincus d’abord pleurés puis pleurés plus du tout, ceux qui croyaient, avaient cru, même pas, à peine, si je cherchais leur trace passionnément, trace de leur ongle dans la pierre, de leur nom dans l’archive, je les mettais en doute comme en doute ce qui chaque fois hérissait le temps, le dressait, l’excitait, c’est-à-dire je mettais en doute les affaires des hommes.
Jamais celle des oyats, des dunes, oliviers multicentenaires, jamais celles des ifs des cimetières.
Mais les affaires des hommes en tant qu’ils étaient hommes et vivants.
Les affaires des hommes vivants.
Pas les affaires des hommes morts défaits devenus ifs oyats poussières et humus pour oliviers centenaires.
Mais le temps des affaires des hommes.
Je mettais en doute qu’il y eût un temps, un fil de temps fait de moments consécutifs dans les affaires des hommes, et je mettais en doute qu’il y eût un temps dans mes propres affaires, tant qu’on y était.
L’enfance faisait des phrases mais les phrases ne faisaient jamais l’enfance.
Pareil pour la mort, l’instant de mourir faisait des phrases, c’est tout.
J’en étais là de mon rapport au temps.

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Bône

Embarquement de réfugiés à Bône (Annaba) en 1962

Autour de la quête méticuleuse de l’identité, de la vérité et de la signification possible du rapatrié Mohamed Bellahouel – dont le statut exact demeurera longtemps mystérieux -, Marie Cosnay a bâti, dans ce récit hybride publié aux éditions de L’Ogre en janvier 2020, l’une de ces enquêtes rares, dont elle a le secret, mais dont elle dissimule souvent les ressorts dans sa fiction poétique (ainsi en était-il, encore récemment, avec « Cordelia la guerre » ou avec « Épopée »). Une enquête qui résonne étrangement, bien que leurs objets diffèrent largement, avec celle conduite par Claro à propos d’une certaine « Maison indigène », naviguant et oscillant elle aussi autour du lien entre France et Algérie, mais se préoccupant moins essentiellement de poésie et de combat que de refuge et d’adaptation, à l’heure où ces mots séculaires ont repris plus que jamais leur brûlante actualité.

Dans l’ombre ambiguë du comte de Monte-Cristo et de souvenirs d’enfance qui n’en sont peut-être pas, d’une mise en fiction qui se dérobe et de registres d’état-civil recélant autant d’impasses et de fausses pistes, Marie Cosnay, en se souvenant aussi de la terrible apostrophe de Gaston Defferre (« Qu’ils aillent se réadapter ailleurs »), tisse une toile surprenante pour, comme l’avaient conduit aussi à leur manière le Mehdi Charef du beau « Le harki de Meriem » ou l’Olivier Martinelli de « L’ombre des années sereines », et selon l’heureuse expression des éditeurs de L’Ogre, « redensifier le réel », à l’heure où le refus, net et sans fioritures, des simplifications permanentes, s’impose à nouveau en matière de refuge et d’accueil. Si les souvenirs fuient en permanence l’enquête dans « If », la mémoire tenace se rappelle aujourd’hui à nos certitudes comme à leurs absences.

Le général de Londres ne répondra pas aux questions qui se posent vaguement, comme les Jouhaud, Zeller et les autres ne répondront jamais à la question que personne ne leur pose mais qui, s’ils étaient moins aveugles ou moins amoureux des mots d’autrefois, devrait s’imposer à eux quand ils constatent la différence entre leur belle et archi-puissante idée d’égalité et le racisme concret qui a structuré jusque-là et structure, plus que jamais au moment où ils se vivent en crise, toutes les facettes de la vie coloniale. Vie coloniale qu’ils bénissent au nom de l’universel et de la fraternité.

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À propos de Hugues

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « If » (Marie Cosnay)

  1. damned, un des rares livres de Marie Cosnat que je n’ai pas (encore) lu

    C’est dans le même esprit que « Jours de Répit à Baigorri » (2017, Creaphis Editions 72 p.). C’est un tout petit volume (12*17 cm), pas très épais, mais dense, de par l’écriture et le continu. Cela se passe à Baigorry, (Baïgorri en basque) petit village du Pays Basque, un petit millier d’habitants, qui a accepté de recevoir une cinquantaine de jeunes migrants pendant les trois mois de l’hiver 2015. Ils viennent d’Irak, de Syrie, d’Afghanistan, ou encore du Soudan ou d’Érythrée. Ils sont là dans le cadre d’un programme de « répit » après un séjour dans « la Jungle de Calais ». Ils sont là pour apprendre la langue, et surtout les dissuader d’aller en Angleterre. Pourquoi ce village ? Car il a une longue tradition d’accueil, les Belges pendant la dernière guerre, les Bosniaques, et les Espagnols juste avant, fuyant le franquisme.
    Marie Cosnay, dont l’engagement pour ces causes est connu, a pris des notes de ces moments, ayant donné des cours. « La joie que le projet suscitait était communicative, peut-être devait-on tenir à ça, se tenir à ça, à la joie qui se répandait, une joie contre les terreurs et les resserrements ».
    Un essai avait été tenté avec la ville proche de Bayonne. « Les personnes, bénévoles ou pas, jusqu’à l’hôpital de Bayonne sollicité, avaient fait preuve de ferveur. Je ne sais pas vous, mais le mot ferveur, dans le débat public, je ne l’ai pas entendu souvent ». On entendait aussi qu’à d’autres endroits, il avait fallu l’intervention des forces de l’ordre pour protéger les migrants. « Dès novembre, on apprenait que certains séjours se passaient mal, des maires disaient avoir été mis devant le fait accompli, sans aucun pouvoir de décision ». Le mythe des voleurs de poules est, hélas, toujours présent. Mais rapidement, on se rend compte que la communication ne suit pas. La ville est trop grande, les gens sont trop seuls. « Notre espérance, au niveau d’un village, d’un groupe, se construisait. C’est peu, c’était peu, mais ça change et ça changeait tout». Les relations se construisent, et le regard change. « Il est possible de regarder l’autre et d’être regardé, de se laisser, sous le regard, transformer un peu ».
    Le maire du village constate « il faut trois conditions pour que l’expérience fonctionne. Une mairie consentante. Des locaux dignes. La dernière condition : l’ancrage dans un lieu, avec habitude de bénévolat et de solidarités ». Marie Cosnay insiste sur la ferveur « La ferveur est communicative. La ferveur, un affect qui ne trompe pas son monde, est communicative. Elle se vit dans la présence. Elle est le contraire de la peur. Elle est donnée par le réel, par ce qui se passe de bon quand nous sommes ensemble. Dans le réel qui dépasse les fantasmes ».
    Les résultats de ces rencontres. « Ce qu’on entend aujourd’hui ? Que c’est bon de penser aux autres. Que ça empêche de déprimer. Et puis on a cette impression qu’on fait un bon truc. Qu’on vit dans un monde ». « Quelqu’un est garant de ce qu’on partage. Parce qu’on n’apprend pas, ne répète pas, ne partage pas n’importe quoi. Il y a quelque chose qui garantit ce qui va être appris, su, répété ». En conclusion « Personne ne savait encore comment se passerait l’aventure mais voilà, c’était possible. Ce n’était pas facile, mais c’était possible qu’un village dise : oui, nous pouvons offrir un moment de répit à des personnes qui sont sur les routes depuis des années, avec un but – qui est d’ailleurs plus un nom qu’un but : Angleterre. Qu’un village propose : ils sont dehors, on a ici de quoi loger, alors oui, bien sûr, les peurs, vécues de loin, bien sûr. Mais quoi, dans le réel ? Comment ça marche, en vrai ? ».
    Par contre, les rapports à l’administration ne sont pas aussi chaleureux. Et comme l’écrit Marie Cosnay « le ministère de l’Intérieur ne demande rien, toujours rien à ce jour, à l’association Atherbea, qui a organisé l’installation des gars au VVF de Baigorri – alors que celle-ci a quelque chose à partager de l’expérience réussie qu’elle a faite ». Il serait peut être utile que l’éditeur envoie un Service de Presse au Ministre.
    Bref un tout petit livre, 72 pages seulement, dont toutes les phrases sont positives. Et de plus l’écriture, celle de Marie Cosnay, est remarquable.

    « Comment on expulse, responsabilités en miettes » (2011, Editions du Croquant, 118 p.), c’est toujours un petit livre qui narre l’expulsion d’une famille du Kosovo à l’aéroport de Biarritz en novembre 2008. Le père, la mère et trois enfants. Les enfants sont portés dans l’avion, la mère s’évanouie et il faut que les forces de l’ordre la porte à bord. On peut se demander où est la force, où est l’ordre. Comme l’indique Marie Cosnay, les responsabilités sont en miettes. Plus personne n’est vraiment maître de ses comportements, peut être mêmes contraires à ses convictions intimes. « Il faudrait donner un nom à chacune de ces personnes, rétablir la chaîne des responsabilités. Trouver les noms de chacun des membres des escortes, des pilotes d’avion, des médecins qui établissent des certificats médicaux, des gendarmes qui donnent le signal à l’avion de décoller. Etablir une sorte de tableau des responsabilités, un tableau de listes des tâches qui mènent à ce que des enfants soient emportés et que des parents s’évanouissent au seuil de l’embarquement ». Et de rappeler ce qu’ont fait ou dit d’autres personnes dans des circonstances analogues. « C’est qu’en ne faisant pas ce que je faisais, j’aurais été responsable de ce que je réprouvais ».
    C’est à ce moment que l’expérience de Marie Cosnay et sa pratique des auteurs antiques devient intéressante. Elle évoque Socrate lors de son procès. « Le testament qu’il laisse à ses amis est celui-ci : ayez souci de vous-mêmes, occupez-vous de vous-mêmes. S’occuper de soi-même, c’est être capable de se demander ce que fabrique son âme et comment elle se lie à la vérité ». Puis vient Thésée qui accueille Œdipe à Athènes alors que ce dernier craint d’être expulsé. Le vieil Œdipe, aveugle, que conduit sa fille Antigone. Un grand moment dans la tragédie grecque. Relire à ce propos le « Antigone » de Henry Bauchau (1997, Actes Sud, 368 p.), celui que je préfère et qui donne la vision de la fille, suivi du « Œdipe sur la Route » du même Henry Bauchau (1992, Actes Sud, Babel, 416 p.).
    Résultat de la politique, quelque peu téléguidée par l’Occident, du Printemps Arabe, aux conséquences souvent désastreuses. « L’homme en grande fragilité prétend au ciel, aux mers, aux routes, en même temps il installe devant les villes de quoi se rappeler qui il est, de quel savoir de lui-même tout dépend, sa santé et celle des villes. Ce qu’on n’avait pas prévu, c’est que les mers, faute de passages navigables, se transforment en cercueils ».

    « Entre Chagrin et Néant » (2009, Laurence Teper, 160 p.), toujours de Marie Cosnay, et sur le même thème. C’est le récit d’audiences de personnes étrangères devant le Juge des Libertés et de la Détention de Bayonne. Ces personnes que l’on désigne le plus souvent comme des « sans papiers ». Et que le Juge place dans des Centres de Rétention Administrative. C’est donc une responsabilité collective qui est engagée, en notre nom en fait, mais que l’on ne porte pas. « C’est en mon temps et en mon nom que des milliers de migrants d’Asie et d’Afrique sont enfermés dans les prisons modernes de l’Europe – et chaque semaine une vingtaine, ou davantage, à quelques kilomètres de chez moi, c’est-à-dire ici, à l’endroit où par le plus grand des hasards il m’est arrivé de naître, enchaînée à une histoire et à l’Histoire ». Et pourtant ces migrants ne sont pas partis de leur pays par simple goût du voyage. L’attrait du pays riche, l’espoir d’être sûrement riche aussi, très vite. Et puis la rencontre de la réalité, l’absurdité du système policier et judiciaire. La tentation, ou parfois plus souvent l’obligation de devenir clandestin « Échapper à l’identification, c’est ainsi, parfois, échapper à l’expulsion ». Avec parfois des situations absurdes de migrants qui veulent retourner chez eux, mais qui sont arrêtés et expulsés. « On ne peut pas ne pas noter l’absurdité administrative qui empêche les gens de quitter le territoire français – alors qu’ils le quittaient – pour les en expulser au nom de l’État français».
    Absurdité du système qui ne sait que renforcer la relation entre l’administration et le jugé, ce dernier toujours en situation de dominé. « Plus les audiences s’enchaîneront, plus j’entendrai qu’en l’absence de documents d’identité et en l’absence de garantie de représentation sur le territoire français, il n’y a pas d’alternative à la mise en rétention ». Et par-dessus tout, la banalité des faits et leur répétition, qui devient une habitude. D’où l’indifférence. « Je sais que je dois, au fur et à mesure des audiences, éviter de m’habituer. Il est facile de se protéger ; malgré soi on résiste à l’émotion. On adopte, sans la décider, contre l’émotion, une sorte de fermeté. Le témoignage serait une forme supportable d’action, de réaction. Je me mets en garde. Ce n’est pas suffisant. Je me mets. Ce n’est pas suffisant. Je me mets en garde au fur et à mesure des audiences. De semaine en semaine, ne pas s’habituer ».

    Trois petits livres, tous de Marie Cosnay, donc avec son écriture facilement reconnaissable. La situation des migrants, vue souvent comme un sentiment à partager, ceci afin de redonner espoir, de déjouer les pièges administratifs, et de réconcilier les migrants avec une administration devenue aveugle aux problèmes humains. « A Calais on détruit les moindres signes de vie auto-gérée. Les jardins, les fleurs./ On ne veut rien voir ni savoir ». Le résultat du point de vue de l’administration « Les préfets ne savent pas non plus ce qui va se passer, si l’expérience va se poursuivre. On devait accueillir 30.000 personnes. La Turquie a accueilli 2 millions et demi de réfugiés. On en est à 10.000. On ne nous demande rien. On ne tient compte d’aucune expérience ».

    Publié par jlv.livres | 3 avril 2020, 08:52

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Marseille 73  (Dominique Manotti) | «Charybde 27 : le Blog - 5 juillet 2020

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