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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « If » (Marie Cosnay)

Faux souvenirs et états-civils fuyants, pour une enquête subtile et  mystérieusement poétique dans les toiles ambiguës du rapatriement et de l’accueil des réfugiés.

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Le souvenir d’enfance n’existe pas et le château d’If n’existe pas. L’enfance n’existe pas. Le château d’If comme le souvenir comme l’enfance n’existent pas, le temps qui passe, n’en parlons pas.

Il y a là une ville, Marseille, au Vieux Port mal gardé par cet imposant château d’If, qui se rachète néanmoins en lui prêtant toute sa stature de mythe : évasion et vengeance. Ville de départ et d’arrivée, ville de transit, ville principale de débarquement (avec Nice et Port-Vendres) des rapatriés en 1962-1963. De l’autre côté de la Méditerranée, l’Algérie qui fut française. De possibles faux souvenirs d’enfance, une volonté farouche de trouver les filaments d’une fiction, et un homme ordinaire, tendu en apparence entre les deux rives, qui se dérobe à la recherche et à la compréhension : Mohamed Bellahouel.

Le château d’If, la première fois j’avais dix ans, tout y était fiction ; même l’Empereur, ses Cent-Jours, sa rechute. Tous ces personnages enfermés, fiction.
Tous ces personnages enfermés dans des îles ou des tours, personnages enfermés dans des îles des tours des pays de cocagne, tous personnages déportés qui tournaient comme tourne l’Histoire, hurlaient en vain ne hurlaient plus, souffraient de même ne souffraient plus, pleurés d’abord puis plus pleurés du tout, vaincus vainqueurs dans le même panier, vaincus d’abord pleurés puis pleurés plus du tout, ceux qui croyaient, avaient cru, même pas, à peine, si je cherchais leur trace passionnément, trace de leur ongle dans la pierre, de leur nom dans l’archive, je les mettais en doute comme en doute ce qui chaque fois hérissait le temps, le dressait, l’excitait, c’est-à-dire je mettais en doute les affaires des hommes.
Jamais celle des oyats, des dunes, oliviers multicentenaires, jamais celles des ifs des cimetières.
Mais les affaires des hommes en tant qu’ils étaient hommes et vivants.
Les affaires des hommes vivants.
Pas les affaires des hommes morts défaits devenus ifs oyats poussières et humus pour oliviers centenaires.
Mais le temps des affaires des hommes.
Je mettais en doute qu’il y eût un temps, un fil de temps fait de moments consécutifs dans les affaires des hommes, et je mettais en doute qu’il y eût un temps dans mes propres affaires, tant qu’on y était.
L’enfance faisait des phrases mais les phrases ne faisaient jamais l’enfance.
Pareil pour la mort, l’instant de mourir faisait des phrases, c’est tout.
J’en étais là de mon rapport au temps.

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Bône

Embarquement de réfugiés à Bône (Annaba) en 1962

Autour de la quête méticuleuse de l’identité, de la vérité et de la signification possible du rapatrié Mohamed Bellahouel – dont le statut exact demeurera longtemps mystérieux -, Marie Cosnay a bâti, dans ce récit hybride publié aux éditions de L’Ogre en janvier 2020, l’une de ces enquêtes rares, dont elle a le secret, mais dont elle dissimule souvent les ressorts dans sa fiction poétique (ainsi en était-il, encore récemment, avec « Cordelia la guerre » ou avec « Épopée »). Une enquête qui résonne étrangement, bien que leurs objets diffèrent largement, avec celle conduite par Claro à propos d’une certaine « Maison indigène », naviguant et oscillant elle aussi autour du lien entre France et Algérie, mais se préoccupant moins essentiellement de poésie et de combat que de refuge et d’adaptation, à l’heure où ces mots séculaires ont repris plus que jamais leur brûlante actualité.

Dans l’ombre ambiguë du comte de Monte-Cristo et de souvenirs d’enfance qui n’en sont peut-être pas, d’une mise en fiction qui se dérobe et de registres d’état-civil recélant autant d’impasses et de fausses pistes, Marie Cosnay, en se souvenant aussi de la terrible apostrophe de Gaston Defferre (« Qu’ils aillent se réadapter ailleurs »), tisse une toile surprenante pour, comme l’avaient conduit aussi à leur manière le Mehdi Charef du beau « Le harki de Meriem » ou l’Olivier Martinelli de « L’ombre des années sereines », et selon l’heureuse expression des éditeurs de L’Ogre, « redensifier le réel », à l’heure où le refus, net et sans fioritures, des simplifications permanentes, s’impose à nouveau en matière de refuge et d’accueil. Si les souvenirs fuient en permanence l’enquête dans « If », la mémoire tenace se rappelle aujourd’hui à nos certitudes comme à leurs absences.

Le général de Londres ne répondra pas aux questions qui se posent vaguement, comme les Jouhaud, Zeller et les autres ne répondront jamais à la question que personne ne leur pose mais qui, s’ils étaient moins aveugles ou moins amoureux des mots d’autrefois, devrait s’imposer à eux quand ils constatent la différence entre leur belle et archi-puissante idée d’égalité et le racisme concret qui a structuré jusque-là et structure, plus que jamais au moment où ils se vivent en crise, toutes les facettes de la vie coloniale. Vie coloniale qu’ils bénissent au nom de l’universel et de la fraternité.

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Discussion

5 réflexions sur “Note de lecture : « If » (Marie Cosnay)

  1. damned, un des rares livres de Marie Cosnat que je n’ai pas (encore) lu

    C’est dans le même esprit que « Jours de Répit à Baigorri » (2017, Creaphis Editions 72 p.). C’est un tout petit volume (12*17 cm), pas très épais, mais dense, de par l’écriture et le continu. Cela se passe à Baigorry, (Baïgorri en basque) petit village du Pays Basque, un petit millier d’habitants, qui a accepté de recevoir une cinquantaine de jeunes migrants pendant les trois mois de l’hiver 2015. Ils viennent d’Irak, de Syrie, d’Afghanistan, ou encore du Soudan ou d’Érythrée. Ils sont là dans le cadre d’un programme de « répit » après un séjour dans « la Jungle de Calais ». Ils sont là pour apprendre la langue, et surtout les dissuader d’aller en Angleterre. Pourquoi ce village ? Car il a une longue tradition d’accueil, les Belges pendant la dernière guerre, les Bosniaques, et les Espagnols juste avant, fuyant le franquisme.
    Marie Cosnay, dont l’engagement pour ces causes est connu, a pris des notes de ces moments, ayant donné des cours. « La joie que le projet suscitait était communicative, peut-être devait-on tenir à ça, se tenir à ça, à la joie qui se répandait, une joie contre les terreurs et les resserrements ».
    Un essai avait été tenté avec la ville proche de Bayonne. « Les personnes, bénévoles ou pas, jusqu’à l’hôpital de Bayonne sollicité, avaient fait preuve de ferveur. Je ne sais pas vous, mais le mot ferveur, dans le débat public, je ne l’ai pas entendu souvent ». On entendait aussi qu’à d’autres endroits, il avait fallu l’intervention des forces de l’ordre pour protéger les migrants. « Dès novembre, on apprenait que certains séjours se passaient mal, des maires disaient avoir été mis devant le fait accompli, sans aucun pouvoir de décision ». Le mythe des voleurs de poules est, hélas, toujours présent. Mais rapidement, on se rend compte que la communication ne suit pas. La ville est trop grande, les gens sont trop seuls. « Notre espérance, au niveau d’un village, d’un groupe, se construisait. C’est peu, c’était peu, mais ça change et ça changeait tout». Les relations se construisent, et le regard change. « Il est possible de regarder l’autre et d’être regardé, de se laisser, sous le regard, transformer un peu ».
    Le maire du village constate « il faut trois conditions pour que l’expérience fonctionne. Une mairie consentante. Des locaux dignes. La dernière condition : l’ancrage dans un lieu, avec habitude de bénévolat et de solidarités ». Marie Cosnay insiste sur la ferveur « La ferveur est communicative. La ferveur, un affect qui ne trompe pas son monde, est communicative. Elle se vit dans la présence. Elle est le contraire de la peur. Elle est donnée par le réel, par ce qui se passe de bon quand nous sommes ensemble. Dans le réel qui dépasse les fantasmes ».
    Les résultats de ces rencontres. « Ce qu’on entend aujourd’hui ? Que c’est bon de penser aux autres. Que ça empêche de déprimer. Et puis on a cette impression qu’on fait un bon truc. Qu’on vit dans un monde ». « Quelqu’un est garant de ce qu’on partage. Parce qu’on n’apprend pas, ne répète pas, ne partage pas n’importe quoi. Il y a quelque chose qui garantit ce qui va être appris, su, répété ». En conclusion « Personne ne savait encore comment se passerait l’aventure mais voilà, c’était possible. Ce n’était pas facile, mais c’était possible qu’un village dise : oui, nous pouvons offrir un moment de répit à des personnes qui sont sur les routes depuis des années, avec un but – qui est d’ailleurs plus un nom qu’un but : Angleterre. Qu’un village propose : ils sont dehors, on a ici de quoi loger, alors oui, bien sûr, les peurs, vécues de loin, bien sûr. Mais quoi, dans le réel ? Comment ça marche, en vrai ? ».
    Par contre, les rapports à l’administration ne sont pas aussi chaleureux. Et comme l’écrit Marie Cosnay « le ministère de l’Intérieur ne demande rien, toujours rien à ce jour, à l’association Atherbea, qui a organisé l’installation des gars au VVF de Baigorri – alors que celle-ci a quelque chose à partager de l’expérience réussie qu’elle a faite ». Il serait peut être utile que l’éditeur envoie un Service de Presse au Ministre.
    Bref un tout petit livre, 72 pages seulement, dont toutes les phrases sont positives. Et de plus l’écriture, celle de Marie Cosnay, est remarquable.

    « Comment on expulse, responsabilités en miettes » (2011, Editions du Croquant, 118 p.), c’est toujours un petit livre qui narre l’expulsion d’une famille du Kosovo à l’aéroport de Biarritz en novembre 2008. Le père, la mère et trois enfants. Les enfants sont portés dans l’avion, la mère s’évanouie et il faut que les forces de l’ordre la porte à bord. On peut se demander où est la force, où est l’ordre. Comme l’indique Marie Cosnay, les responsabilités sont en miettes. Plus personne n’est vraiment maître de ses comportements, peut être mêmes contraires à ses convictions intimes. « Il faudrait donner un nom à chacune de ces personnes, rétablir la chaîne des responsabilités. Trouver les noms de chacun des membres des escortes, des pilotes d’avion, des médecins qui établissent des certificats médicaux, des gendarmes qui donnent le signal à l’avion de décoller. Etablir une sorte de tableau des responsabilités, un tableau de listes des tâches qui mènent à ce que des enfants soient emportés et que des parents s’évanouissent au seuil de l’embarquement ». Et de rappeler ce qu’ont fait ou dit d’autres personnes dans des circonstances analogues. « C’est qu’en ne faisant pas ce que je faisais, j’aurais été responsable de ce que je réprouvais ».
    C’est à ce moment que l’expérience de Marie Cosnay et sa pratique des auteurs antiques devient intéressante. Elle évoque Socrate lors de son procès. « Le testament qu’il laisse à ses amis est celui-ci : ayez souci de vous-mêmes, occupez-vous de vous-mêmes. S’occuper de soi-même, c’est être capable de se demander ce que fabrique son âme et comment elle se lie à la vérité ». Puis vient Thésée qui accueille Œdipe à Athènes alors que ce dernier craint d’être expulsé. Le vieil Œdipe, aveugle, que conduit sa fille Antigone. Un grand moment dans la tragédie grecque. Relire à ce propos le « Antigone » de Henry Bauchau (1997, Actes Sud, 368 p.), celui que je préfère et qui donne la vision de la fille, suivi du « Œdipe sur la Route » du même Henry Bauchau (1992, Actes Sud, Babel, 416 p.).
    Résultat de la politique, quelque peu téléguidée par l’Occident, du Printemps Arabe, aux conséquences souvent désastreuses. « L’homme en grande fragilité prétend au ciel, aux mers, aux routes, en même temps il installe devant les villes de quoi se rappeler qui il est, de quel savoir de lui-même tout dépend, sa santé et celle des villes. Ce qu’on n’avait pas prévu, c’est que les mers, faute de passages navigables, se transforment en cercueils ».

    « Entre Chagrin et Néant » (2009, Laurence Teper, 160 p.), toujours de Marie Cosnay, et sur le même thème. C’est le récit d’audiences de personnes étrangères devant le Juge des Libertés et de la Détention de Bayonne. Ces personnes que l’on désigne le plus souvent comme des « sans papiers ». Et que le Juge place dans des Centres de Rétention Administrative. C’est donc une responsabilité collective qui est engagée, en notre nom en fait, mais que l’on ne porte pas. « C’est en mon temps et en mon nom que des milliers de migrants d’Asie et d’Afrique sont enfermés dans les prisons modernes de l’Europe – et chaque semaine une vingtaine, ou davantage, à quelques kilomètres de chez moi, c’est-à-dire ici, à l’endroit où par le plus grand des hasards il m’est arrivé de naître, enchaînée à une histoire et à l’Histoire ». Et pourtant ces migrants ne sont pas partis de leur pays par simple goût du voyage. L’attrait du pays riche, l’espoir d’être sûrement riche aussi, très vite. Et puis la rencontre de la réalité, l’absurdité du système policier et judiciaire. La tentation, ou parfois plus souvent l’obligation de devenir clandestin « Échapper à l’identification, c’est ainsi, parfois, échapper à l’expulsion ». Avec parfois des situations absurdes de migrants qui veulent retourner chez eux, mais qui sont arrêtés et expulsés. « On ne peut pas ne pas noter l’absurdité administrative qui empêche les gens de quitter le territoire français – alors qu’ils le quittaient – pour les en expulser au nom de l’État français».
    Absurdité du système qui ne sait que renforcer la relation entre l’administration et le jugé, ce dernier toujours en situation de dominé. « Plus les audiences s’enchaîneront, plus j’entendrai qu’en l’absence de documents d’identité et en l’absence de garantie de représentation sur le territoire français, il n’y a pas d’alternative à la mise en rétention ». Et par-dessus tout, la banalité des faits et leur répétition, qui devient une habitude. D’où l’indifférence. « Je sais que je dois, au fur et à mesure des audiences, éviter de m’habituer. Il est facile de se protéger ; malgré soi on résiste à l’émotion. On adopte, sans la décider, contre l’émotion, une sorte de fermeté. Le témoignage serait une forme supportable d’action, de réaction. Je me mets en garde. Ce n’est pas suffisant. Je me mets. Ce n’est pas suffisant. Je me mets en garde au fur et à mesure des audiences. De semaine en semaine, ne pas s’habituer ».

    Trois petits livres, tous de Marie Cosnay, donc avec son écriture facilement reconnaissable. La situation des migrants, vue souvent comme un sentiment à partager, ceci afin de redonner espoir, de déjouer les pièges administratifs, et de réconcilier les migrants avec une administration devenue aveugle aux problèmes humains. « A Calais on détruit les moindres signes de vie auto-gérée. Les jardins, les fleurs./ On ne veut rien voir ni savoir ». Le résultat du point de vue de l’administration « Les préfets ne savent pas non plus ce qui va se passer, si l’expérience va se poursuivre. On devait accueillir 30.000 personnes. La Turquie a accueilli 2 millions et demi de réfugiés. On en est à 10.000. On ne nous demande rien. On ne tient compte d’aucune expérience ».

    Publié par jlv.livres | 3 avril 2020, 08:52
  2. « If » que j’ai maintenant lu

    “If” est un livre de Marie Cosnay (2020, If, L’Ogre, 200 p.) avec en couverture, le plan du château d’If, en face de Marseille. Pourquoi le château d’If (plutôt que If tout court) ou l’inverse ? Surtout que la première phrase du livre enlève tout doute à ce sujet. « Le château d’If n’existe pas », suivi de « le château d’If comme le souvenir comme l’enfance n’existent pas ». Allez y comprendre quelque chose. Et de plus le second paragraphe, la ligne 4 du premier chapitre traite de François Ier. Qu’est-ce que François comte d’Angoulême, alors âgé de 2 ans, fils de Louise de Savoie, 19 ans et déjà veuve vient faire dans cette histoire, alors qu’il arrive au château d’Amboise avec sa sœur, 6 ans, bientôt grand-mère du bon roi Henri IV (elle ne le sait pas encore). Mais Marie Cosnay, bonne professeur, rassure ses lecteurs. « François Ier est un nom et pas un temps », car « pour la façon de parler qui seule existe, une lettre de Christophe de Fourmillon à Nicolas Berthereau évoque M. de Fourmillon, premier capitaine nommé au château que jamais personne alors n’appelle If mais Hic, Yct, Ist ou Id ». Le lecteur est enfin renseigné, il n’y a rien à retenir, tout est à inventer. Il suffisait de l’écrire. C’est du château d’Amboise, et du Clos Lucé, que Leonardo Da Vinci a puisé son inspiration et sa créativité. Comme quoi ce sont les terroirs qui font les grands devins. Et donc nommer un vaillant capitaine au château d’if (ou d’Hic, ou d’Ist, ou d’Id) assurera la protection de la ville de Marseille « à trois kilomètres de l’entrée du Vieux Port » qui à l’époque ne s’appelait pas ainsi mais les Tercenaux, qui servaient d’Arsenal aux Galères du Roi. Bon, c’est bien joli tout cela, mais cela n’empêchera pas la grande peste de Marseille en 1720. Par contre, toujours les relents d’Amboise et des bords de Loire, il restera un fumet de créativité qui inspirera Alexandre Dumas, qui fait le tour de l’Ile d’Elbe en bateau avec le prince Napoléon, le fils de Jérôme Bonaparte et un vieux loup de mer. Tour de l’ile de Montecristo, au large de la Corse et de l’Italie, les trésors cachés de Toscane, le retour de Napoléon de son ile. Bref le compte rendu fidèle « T’as vu Montecristo ? » de tout guide assermenté aux touristes fortunés qui scrutent les ascensionnistes de l’ile sans jamais voir personne. Finalement, Edmond Dantès sera arrêté dès qu’il arrive à Marseille, et partira moisir au château d’If, sans dormir à cause de l’abbé Faria, son voisin de cachot qui creuse son tunnel avec un couteau pour s’évader.

    Un siècle et demi plus tard, c’est au tour de Marie Cosnay de découvrir le château d’If. « J’avais dix ans, je lisais « Le Comte de Monte-Cristo », il y était question des fils qui payent pour les pères, des fils qui payent éternellement, les fils des pères qui avaient fait les salauds payaient, tout jeunes les fils pouvaient en mourir, c’est ce qui arrivait au petit Villefort, il mourait empoisonné, les familles s’empoisonnaient ». Et donc, très logiquement pour narrer l’histoire de Mohamed Bellahouel, rapatrié d’Algérie, qui arrive à la Joliette. Et Marie Cosnay va « planter l’œil d’un enfant de cinq ans, en 1962, dans l’œil du château-prison ». Mais, comme elle l’a écrit plus tôt « le souvenir comme l’enfance n’existent pas ». En effet le père va disparaitre « partout je chercherai son père, père au cœur de l’Histoire disparu des histoires ».

    Restent 150 pages pour rechercher un père qui a disparu, d’un château qui n’existe pas. Entre temps, on aura depuis longtemps oublié le passage sur l’ile du Rhinocéros indien que Manuel Ier de Portugal avait reçu en cadeau du sultan du Cambay, sur la côte occidentale de l’Inde. Bestiole de fort belle taille que le roi du Portugal, n’ayant pas encore lu Ionesco, offre ensuite au Pape Léon X en 1516. On retiendra facilement la date du cadeau, juste après Marignan qui voit François Ier se réconcilier avec le Pape, mais sans cadeau, et en lui soustrayant Léonard de Vinci.
    Pourquoi donc ces noms « If » (ou Hic, Yct, Ist ou Id). Surement pas pour des scrabble anciens. D’autant plus qu’il n’y a pas de tels arbres sur l’ile. Il y fait trop sec, tout juste bon pour faire pousser un figuier sauvage et quelques pins. L’if (taxus baccata) est connu en tant que seul conifère sans résine, ni cônes. Comme il pousse très lentement, il vit vieux pouvant dépasser 2 millénaires. Une condition pour cela, c’est que les ivaies, ou forêts d’ifs, ne soient pas coupées pour en faire rapidement des arcs et des flèches. Souplesse et robustesse, liées à l’imputrescibilité du bois en ont fait un matériau remarquable pour la confection des arcs et arbalètes. Nos chevaliers rescapés de la bataille de Crécy, en 1346 durant la guerre de Cent Ans, s’en souviennent, qui furent décimés par les anglais et leurs « longbows ». Et de plus, les flèches et le suc de l’arbre, sont toxiques, car contenant des alcaloïdes comme la taxine. La toxicité vaut pour tous les mammifères, y compris animaux, dont le cheval. Par contre le taxol et le taxotère sont efficaces pour les traitements de certains cancers. C’est de là que vient l’association des ifs à la vie et à la mort, et leur présence dans les cimetières. « L’if c’est l’arbre qui se tient debout entre deux mers, c’est aussi l’arbre qui dit le deuil » écrit Marie Cosnay. On pourra donc tranquillement lire le livre de Robert Bourdu et Yves Larvor « L’If » (1999, Actes Sud, Le nom de l’arbre, 96 p.) pendant qu’il pousse.

    Curieuse architecture que cette forteresse, au fort carré parfait de 28 m de côté, mais avec trois tours seulement, dont un donjon le plus en retrait de la côte. Et surtout, le tout est à l’abri de la haute mer par la position des autres iles du Frioul, dont la plus longue, l’ile Ratonneau n’abrite qu’un fort plus petit. De plus, si la hauteur du donjon (22 m) permet de surveiller la mer, elle rend l’artillerie de l’époque assez inopérante. Ce qui obligea Vauban à faire construire des batteries côtières basses, ainsi qu’une maison de garde, la caserne Vauban. Mais il reste cette association entre les chiffres 3 et 4. A noter, une curieuse association entre if, géographie et religion dans la sculpture récente de François Bouillon, un « Y d’If » ou « Spirale du Temps » qui orne le cloitre de la cathédrale Saint Mammès à Langres dans la Haute Marne. Il s’agit d’une spirale à 4 centres, construite donc à partir d’un carré centré sur un petit puit où se trouve une branche d’if en Y, et sur laquelle sont bornées des séries de Y, en couple ou tête-bêche pour signifier les sept jours. La forme des Y est censée représenter la Trinité avec ses trois branches. La spirale évoque l’infini, comme le mathématicien Jacques Bernouilli l’a fait graver sur sa tombe avec l’épigraphe « Eadem mutata resurgo » (je réapparais à l’identique). On retrouve cette spirale à quatre centres sous la forme d’une volute ionique dans la décoration des statues de l’ordre ionique, en tant que développante du cercle.

    Quant au symbolisme de l’Y, il faut y voir une liaison entre le plateau de Langres et un des très rares point triple hydro-géographique du Monde. On connait les lignes de partage des eaux qui délimitent les bassins versants vers l’un ou l’autre des océans. A côté de Langres, trois lignes de partage des eaux séparent un bassin tourné vers la Mer du Nord, d’un autre vers l’Atlantique, et un troisième vers la Méditerranée. Signe particulier de ce village, Récourt, est qu’il est situé sur le passage d’une ancienne voie romaine, de Langres à Bourbonne les Bains, et au pied d’un Mont Mercure (443 m d’altitude tout de même, par rapport à un plateau à 370 m). Comme quoi, les romains étaient déjà bons connaisseurs de l’hydrographie et de l’hydro-thermalisme.

    Et avec tout cela, on en a oublié le nom même du père, Mohamed Bellahouel, à moins que ce ne soit Jean, qui arrive à Marseille en 1962. Avec sa femme, mais est-ce Bianca Fiorentino l’italienne ou Noémie Sendra l’Espagnole qui a eu des enfants avant d’épouser Mohamed. Mais il y en a eu combien de dossiers avant de reconstituer la généalogie ? « C’est décidément l’homme du vide que nous suivons ».

    Alors que reste t’il 60 ans après de ce couple avec enfants qui est arrivé et a vu le château d’If ? Que reste t’il de ces couples, avec enfants eux aussi, qui sont restés à Bab El Oued ou à Ghardhaïa aux maisons jaunes et bleues au pied de la colline autour de la Grande Mosquée. Les noms sont oubliés, tout comme ce qu’ils ont fait, ou pas fait. Les tours du château sont toujours debout, elles, même si la pluie s’en mêle. « Le château d’If dans la nuit et sous la pluie, alors que nous nous tenions collés aux vitres de la navette qui allait du port à l’île et de l’île au port, disparaissait ». Les responsables politiques et militaires sont oubliés, on ne retient que le « Je vous ai compris » que l’on n’a pas compris. « les autres ne répondront jamais à la question que personne ne leur pose ». Pas bien compris son rôle, non plus le général Bugeaud. « L’armée est tout en Afrique. Elle seule a détruit, elle seule peut édifier ». De lui on ne retiendra que la casquette « faite avec du poil de chameau ». Pour la prise de la smalah d’Abd-el-Khader, il faudra attendre Pierre Dac pour se remémorer l’épisode. Mais fallait-il attendre autre chose du politique, prometteur de lune, ou du militaire, de la Grande Muette ? « Le vase de la fiction est brisé, le temps disparaît en boucles à répétition, le corps épuisé sous les éléments ou motifs des années d’avant, malgré l’épuisement ou avec ou en fonction même de l’épuisement, doit aller chercher les éléments ou les motifs, les faire surgir, tant bien que mal, ce sera toujours ça ».

    Publié par jlv.livres | 15 mai 2021, 16:54

Rétroliens/Pings

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