☀︎
Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Les filles de Monroe » (Antoine Volodine)

Dans un monde réduit à l’environnement immédiat d’un hôpital psychiatrique géant, comment aider les filles du dissident Monroe, revenues en commandos de l’au-delà ? Le post-exotisme toujours au sommet de son art étrange.

x

Monroe

La fille resta suspendue un instant à la corniche qui courait le long du troisième étage, puis elle tomba et disparut dans l’obscurité luisante de la rue Dellwo. Elle s’appelait Rausch. Rebecca Rausch. Trente ans plus tôt, je l’avais follement aimée. Et ensuite, elle était morte.
Après la brève traînée noire de cette chute, il n’y eut aucun changement au cœur de la nuit. L’image sans couleur était très nette mais il ne s’y passait rien. Il avait plu. Des gouttes froides se rassemblaient sous les fils électriques qui reliaient les maisons et, avec régularité, elles se détachaient pour s’écraser beaucoup plus bas, sur les pavés ou sur les flaques, après un bref scintillement et, sans doute, une note cristalline. C’était une image fixe, mais rien n’empêchait d’y superposer une discrète bande sonore. Des tintements espacés d’après la pluie. En dehors de cela, aucun bruit ne donnait vie au décor. Deux lampadaires sur trois étaient éteints. Pas une seule lumière ne brillait derrière les fenêtres. Au milieu de la chaussée, les rails du tramway paraissaient en piteux état, émergés ou noyés selon les creux et les bosses du sol.
La fille était toujours là, en chien de fusil sur le pavé. Au bout de cinq minutes, elle remua.
Elle avait sur elle tout un attirail militaire, un sac ventral, une carabine à canon scié, un poste de radio, et elle avait mis fin à son immobilité. Si quelqu’un s’était trouvé à proximité, il aurait pensé qu’elle ressemblait à un très gros et très vilain scarabée en train de barboter dans la graisse boueuse de la nuit. Mais personne ne la regardait et, quand elle se fut mise à genoux pour commencer à ramper, elle frissonna, à la fois de douleur, de froid et de solitude.
– Putain ! marmonna-t-elle. Que j’aurais bien pu me casser une patte !
Comme bon nombre d’entre nous, elle appartenait à une espèce intelligente, du moins à une espèce suffisamment intelligente pour réfléchir à voix haute. Sur notre activité intellectuelle dans les moments où nous ne bougonnons pas, où rien ne sort d’entre nos lèvres, vétérinaires et thanatologues se disputent. Ces querelles sont d’un autre âge. En réalité, ni le langage ni la pensée ne sont nécessaires pour vivre ou pour survivre. La fille ne pensait peut-être pas en permanence, mais elle agissait.

Depuis 1985 et la fabuleuse « Biographie comparée de Jorian Murgrave », fondatrice, l’édifice post-exotique se déploie patiemment pour notre plus grande joie savamment mâtinée de songe et de sombre. À la 45ème occurrence (alors que la fin annoncée de ce voyage-là, avec la 49ème pierre, qui sera intitulée, dit-on, « Retour au goudron », approche doucement), « Les filles de Monroe », publié en août 2021 au Seuil, renouvelle une fois de plus le premier miracle : s’inscrire dans une profonde cohérence, dans une implacable continuité, aux côtés des bylines russes modernisées d’Elli Kronauer (dont la voix s’est tue depuis 2001, avec « Mikhaïlo Potyk et Mariya la très-blanche mouette »), aux côtés des expérimentations parfois radicales de Lutz Bassmann (qui avait su s’échapper du « Post-exotisme en dix leçons, leçon onze » pour devenir auteur publié à part entière avec ses « Haïkus de prison » de 2008), aux côtés des tendresses étranges d’un absurde pourtant habité de sens et de poésie produites par Manuela Draeger lorsqu’elle prétend écrire « pour les enfants » (à partir de son « Pendant la boule bleue » de 2002) et de ses ajustements de haute volée dans des environnements beaucoup plus durs, lorsqu’elle se résout à interpeller plus directement les réputés adultes (tout récemment, par exemple, avec « Kree », dont la guerrière éponyme apparaîtra naturellement comme la plus directe cousine des « Filles de Monroe »), et aux côtés enfin des 21 textes précédents attribués à Antoine Volodine lui-même, et simultanément, toujours proposer un ajout, une surprise, une nécessité nouvelle. De la connivence éventuelle avec la lectrice ou le lecteur qui cheminerait depuis un certain temps dans l’œuvre, certes, mais jamais, au grand jamais, de redite, d’affèterie ou d’ornementation gratuite. Quant au deuxième miracle, il ne peut apparaître que dans une tentation de littérature comparée intérieure à l’édifice lui-même : pour qui cherche un point d’entrée en post-exotisme, chacun des 45 textes actuels peut endosser ce rôle vital, au prix parfois de menues contorsions revigorantes, et « Les filles de Monroe », crépusculaire en diable, ne fait pas exception à ce principe, bien au contraire.

x

ea3f34e8aa289a6c3318bf00bad6bd87

Ensuite plus rien n’advint, sinon quelques frémissements d’eau noire. La rue n’était guère moins figée que sur une photographie. On distinguait des portions de rails entre les flaques, un brouillard qui stagnait autour du réverbère, loin de l’endroit où Rausch avait perdu l’équilibre. Pas une seule fenêtre ne s’était, fût-ce très fugitivement, éclairée. Aucune bougie, aucune lampe de chevet, aucune lanterne. L’obscurité des maisons suggérait une absence de vie catastrophique. Ou la prédominance de formes d’existence trop liées à l’au-delà pour éprouver le besoin de lumière, aussi ténue fût-elle.
Après une demi-heure d’observation, l’odeur de la rue arriva dans la chambre. Elle rappelait celle des mouroirs.
Je fis un signe à Breton. Il regarda la rue à son tour, renifla et n’émit aucun commentaire.
– La fille est tombée, dis-je.
– Je sais, dit Breton.
– Elle a quitté l’espace noir, dis-je.
– Elle a réussi, confirma Breton. Elle est née.
– C’était Rausch, dis-je.
– Elle ou une autre, nuança Breton.
Dans le ravin lugubre à quoi ressemblait la rue Dellwo, la pluie avait cessé. L’eau glissait le long des câbles qui allaient et venaient sans logique entre les maisons, elle dégoulinait depuis les toits et elle rythmait la nuit, mais, à l’exception de ces multiples et parfois mélodieux flic-flocs, il n’y avait rien de particulier.
Puis, au fond de l’obscurité humide, dans un angle, la fille réapparut. C’était Rausch, il n’y avait aucun doute. On voyait surtout ce qu’elle portait sur le dos, du matériel militaire et des sacs qui encombraient sa silhouette et lui donnaient une apparence de bête difforme, mal réveillée, en lambeaux. Elle s’étira pour vérifier l’un après l’autre l’état de ses membres, puis elle eut un frisson ou un spasme et presque aussitôt elle se remit en marche. Il n’était pas facile de suivre son déplacement tant il se produisait loin et au cœur du noir. Elle allait sans presse, droit devant elle, apparemment indifférente à l’eau des flaques qui lui trempait les articulations et les extrémités.
– Elle va avoir du mal à s’intégrer, fis-je remarquer.
– Je suppose qu’elle va rester cachée un moment, dit Breton.
– Cachée ou pas, elle va voir du mal, soupirai-je.
Alors qu’elle venait de marquer une pause dans sa reptation, la fille prononça quelques mots. Puis elle s’ébranla de nouveau vers l’avant et, l’instant d’après, elle entra dans une zone très sombre dont elle ne ressortit plus.
– Qu’est-ce qu’elle a dit ? demanda Breton.
– Je sais pas, dis-je. Ça s’est perdu dans le noir.

x

Un-rapport-accablant-hopitaux-psychiatriques-rendu-public-mercredi-25-2016_0

Dans un hôpital entièrement (ou partiellement) désaffecté, où les pavillons abandonnés (ou encore en service) hébergent divers types de malades, physiques, mentaux (ou prétendus tels), sous l’œil sévère mais pas toujours clairvoyant de ce qui reste du Parti, de ses hiérarques, de ses fractions officielles, officieuses ou secrètes (les noms de ces 343 fractions « au temps de la gloire du Parti » seront fournis en annexe de l’ouvrage) et de ses sbires, efficaces ou non, disciplinés ou plus brouillons, Breton, l’un des pensionnaires – et on ne saura pas véritablement à quel titre il l’est -, avec son double inséparable, est forcé d’observer et éventuellement de rapporter, sous la pression policière, l’infiltration qu’il est seul à pouvoir détecter, par don ou par savoir-opérer d’équipement spécialisé, de combattantes venues de l’au-delà, envoyées par le dissident Monroe, ex-ponte du Parti jadis exécuté, combattantes infiltrées ici, donc, pour on ne sait exactement quelles missions inquiétantes. Un somptueux et délicat jeu du chat et de la souris s’engage ainsi entre l’observateur privilégié qu’est Breton, quelques comparses équivalents-guébistes méticuleusement malodorants que l’on croit pouvoir appeler Bronks ou Strummheim, un « limier morose qui fouinait parfois dans les dortoirs, seul ou accompagné par des blouses blanches ou des militaires du Parti » nommé Kaytel, une haut gradée du Parti répondant au nom ou au surnom de Dame Patmos, un informateur ambigu de la rue Tolgosane, également connu comme Borgmeister le chamane, quelques morts presque vivants inconfortablement installés dans l’escalier d’un immeuble décrépit, et, bien entendu, plusieurs filles de Monroe en cours d’infiltration.

Breton, au fil des années, s’était affaissé, et, alors que dans sa jeunesse il avait des apparences de sportif, et même les compétences musculaires qui vont avec, il aurait pu à présent passer inaperçu au milieu d’un groupe de septuagénaires menés à l’abattoir. Il tourna vers moi son visage desséché et jaune, sa physionomie de momie. Il se tenait près de la porte mais il n’avançait pas encore la main vers la poignée. Je haussai les sourcils et lui demandai muettement ce qu’il avait l’intention de faire. Sans desserrer les lèvres, il me montra son paquet de cigarettes, s’enroula une écharpe autour du cou et sortit.
J’en profitai pour aller boire un verre d’eau dans le coin toilettes. La chambre ressemblait à une chambre d’hôtel minable, avec un lit sans literie, à sommier de bois, conçu pour accueillir des dépouilles n’ayant aucune exigence de confort. Outre cette couchette particulièrement étroite, il y avait deux chaises, un coin penderie vide et une petite table basse sur laquelle nous avions installé un échiquier. Breton avait les noirs et il était en train de perdre. Il y avait aussi une table de nuit. Nous l’avions éloignée du lit. Nous posions dessus nos appareils d’observation quand nous ne nous en servions pas.
Alors que j’allais de nouveau me poster devant la fenêtre pour essayer de reprendre un contact visuel avec la fille, la porte s’ouvrit et Breton entra. Il n’était pas seul. Deux grands types l’accompagnaient. Il me semblait les avoir déjà aperçus dans une assemblée générale, peut-être des miliciens du Parti liés aux « Communards de l’éveil suprême » ou aux « Renonçants rouges », deux fractions que je n’ai jamais portées dans mon cœur. Ils avaient des têtes de gangsters et des manteaux qui leur descendaient jusqu’aux chevilles, le style guébiste. Ils étaient nimbés d’une fragrance pénible. Une mixture. Araignées de gare routière, déodorant de cabinets et frites. Breton avait l’air tendu et il cherchait mon regard. Il voulait m’avertir de quelque chose. Je ne compris pas ce qu’il voulait me transmettre.

x

Capture-decran-2016-10-27-a-10.51.32

Exploitant pour les transfigurer encore certains motifs privilégiés du post-exotisme, notamment celui de l’interrogatoire, goûté si l’on ose dire, avec d’autres types de saveurs, dans « Biographie comparée de Jorian Murgrave » bien sûr, mais aussi dans « Rituel du mépris », dans « Le nom des singes » ou dans « Le port intérieur », par exemple », « Les filles de Monroe » déploie une théâtralité particulière. Dans son vaste et captivant essai de 2007 (« Volodine post-exotique »), Lionel Ruffel insistait sur l’importance des dispositifs scénographiques utilisés par le post-exotisme, qu’ils soient dissimulés ou au contraire jetés en pleine lumière (blafarde ou non) : ici, sous la pluie ruisselante et parmi les odeurs peu engageantes de « brasserie pour petits budgets, de sous-sols et de tégénaires en périodes de ponte, de vieux coffres de voiture, de locaux industriels reconvertis en morgue, de mygales et cambouis, de tarentules et beignets huileux », Antoine Volodine nous offre, tout particulièrement dans certain escalier d’immeuble semi-abandonné, certaines des scènes les plus subtilement beckettiennes de son œuvre. Déjouant comme toujours les attentes (ce qui est à nouveau une performance en soi après environ 7 000 pages de post-exotisme, tous hétéronymes confondus) de la lectrice ou du lecteur, il crée sous nos yeux, parmi les pratiques chamaniques réelles et métaphoriques, parmi les reptations des combattantes et parmi les itinérances troubles de ce qui reste du Parti et de sa structure, une forme à nouveau mutante d’humour du désastre, dont la précieuse annexe en forme de liste de fractions partisanes (j’y compte personnellement parmi mes préférées les « Barrages contre les Pacifiques », la Fraction « Feu nourri », le Bloc « Train blindé » ou les « Ni Diable Ni Détails ») fournit une quintessence proprement hilarante.

Comme le sloganisait la plus formidable compagne de route du post-exotisme, Maria Soudaïeva : « Si tu ne peux plus chuchoter avec les yeux, harangue au tambour ! »

– Tu es un drôle d’oiseau, Breton, disait Kaytel. C’est quand même une sacrée aventure qu’on soit obligé de passer par toi pour en savoir plus sur Monroe.
Je me rengorgeais.
– Qu’on soit obligé de compter sur un détraqué comme toi, précisait-il.
Le terme de « détraqué » me paraissait manquer de rigueur scientifique, mais il en aurait fallu plus pour que je me dérengorgeasse.

x

image

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Les filles de Monroe » (Antoine Volodine)

  1. L’affamée de Raven Leilani

    « L’affamée » de Raven Leilani traduit de « Luster » par Nathalie Bru (2021, Vice Caché, Le Cherche Midi, 320 p.) est donc le second volume de la nouvelle collection « Vice Caché », qui fait donc référence au roman éponyme de Thomas Pynchon. Cette nouvelle collection fait suite à « Lot 49 », collection d’excellents auteurs américains, également aux Editions du Cherche Midi sous la direction de Claro et Arnaud Hofmarcher.
    De son vrai nom Raven Leilani Baptiste, elle est née dans une famille d’artistes vivant dans le Bronx à New York, puis à Albany. La famille fréquente les «Seventh-Day Adventist ». Elle étudie à New York University où elle obtient un MFA sous la direction de Zadie Smith, et où elle rencontre Katie Kitamura, qui vit maintenant avec Hari Kunzru et Jonathan Safran Foer. Une belle brochette de la nouvelle littérature américaine.
    Sa jeunesse passée dans les milieux religieux stricts l’ont profondément marquée. Elle raconte cet épisode intime de sa vie dans deux longs articles publiés dans « Esquire » en juillet 2020 « When I Left My Faith, I Went to Comic Con », puis en analyse l’impact dans « Vogue » le mois suivant « Turning My Back on the Faith that Saved Me ». Il faut avoir ducaractère pour écrire ces deux textes autobiographiques. Je tacherai d’en faire l’analyse.

    « L’Affamée » est son premier roman en 2020, qui reçoit le Prix de la fiction de « Kirkus Review ». Elle écrit aussi des nouvelles pour « Esquire », « The Cut » et « Vogue ». A la sortie du livre, Zadie Smith se fend d’un article complet dans « Harper’s Magazine ». Elle commence par son expérience d’enseignante en « Creative writing ». « Le jeune garçon le plus pompeux de la classe s’avère souvent écrire le pire roman. Parfois, les lecteurs les plus analytiques et les plus brillants font des écrivains curieusement rigides et ennuyeux. Et il n’est pas rare que la fille apparemment calme, qui parle rarement – mais regarde le livre dans sa main avec une étrange intensité – est parmi les meilleurs écrivaillons du lot. C’était le cas avec Raven Leilani ». On ne peut faire plus élogieux.
    L’histoire est celle d’un adultère entre Edie, une jeune noire afro-américaine de 23 ans, et Eric Walker, archiviste, une bonne quarantaine, marié à Rebecca, médecin légiste, et qui ont adopté Akila, ce qui signifie « intelligente », 12 ans, fillette de couleur. Ils se sont rencontrés sur un site de rencontre, se sont vus. Elle, donc, vit en colocation dans un taudis de New York, avec des souris et des cafards, des coupures fréquentes d’eau chaude ou d’électricité. Un loyer en plus de son prêt d’étudiante à rembourser. Elle est seule, malgré des rencontres passagères. « Je ne pouvais pas dire si j’aimais être seule, ou si je le supportais seulement parce que je savais que je n’avais pas le choix ». Elle est pourtant employée dans une maison d’édition. Elle « gagne à peine un salaire d’éditeur », essayant d’être une artiste à part entière. Lui, archiviste, en pavillon dans le New Jersey. Tout les sépare donc, en plus de la différence d’âge double. Cela pourrait donc être un roman banal. Ce n’en est pas, loin de là. Car Edie analyse parfaitement la situation. « Je ne peux pas être la première Noire d’un Blanc. Je ne peux pas supporter les morceaux de rap conscient maladroitement chantonnés, l’argot forcé, l’arrogance des hommes en chemise kenté (africaine) ». Ce n’est pas non plus la différence d’âge, ni les clichés. « La différence d’âge ne me gêne pas. Bien sûr, les hommes mûrs ont une situation financière plus stable et une compréhension différente du clitoris, mais il y a surtout le déséquilibre des pouvoirs, une drogue puissante. L’enfermement dans des limbes insoutenables entre leur désintérêt et leur expertise. La panique que leur cause l’indifférence grandissante du monde ».
    Commence alors entre Edie et Eric une aventure, quasi torride, mais tout autant ambigüe. Elle rencontre bientôt Rebecca qui lui propose de venir habiter chez eux pour s’occuper d’Alika, adolescente afro-américaine adoptée, un peu perdue dans ce milieu plutôt huppé. Edie finit tout de même par emménager dans la famille. « Je vis dans leur maison et je mange leur nourriture. Je suis à court d’argent et je ne sais pas combien de temps ils vont laisser ça se poursuivre ».
    Cela pourrait donc être un roman sulfureux, Heureusement, il y a des passages qui font que ce livre reste intéressant. Un humour toujours présent, EDie reste lucide « Voici un fait : j’ai de superbes seins, qui ont déformé ma colonne vertébrale. Plus de faits : mon salaire est très bas. J’ai du mal à me faire des amis et les hommes se désintéressent de moi quand je parle. Ça se passe toujours bien au début, mais ensuite je parle trop explicitement de ma torsion ovarienne ou de mon loyer ». Ou de sa jeunesse « Quand je parle de mon enfance, je ne parle que des parties heureuses. La VHS de « Spice World » I’ que j’ai reçue pour mon cinquième anniversaire, la Barbie que j’ai fondue au micro-ondes quand personne n’était à la maison ». Ou de sa vie de tous les jours « Lorsque nous avons parlé en ligne, nous avons tous les deux été obligés de travailler pour combler les blancs ».
    Humour, même dans leurs rencontres. « J’ai rendez-vous avec Eric dans une dizaine d’heures, ce qui veut dire que je dois manger le moins possible. Ne sachant jamais comment mon estomac va réagir, je dois m’affamer si je pressens que ça pourra peut-être finir au lit. Parfois le cul en vaut la peine, parfois non. Parfois, il y a une éjaculation précoce, il est 23 heures et le McDonald’s le plus proche doté d’une machine à sundaes en état de marche est à 20 minutes à pied. J’emporte une boîte d’olives noires pour le déjeuner et je mets du rouge à lèvres, en espérant que maintenir la couleur me donnera moins envie de manger ». Tout les différencie, on se croirait dans un sketch de Guy Bedos. « Il m’invite à danser, mais le morceau est mauvais. Je crois qu’il faut avoir été vivant dans les années 1980 pour aimer ce genre de musique. Je crois qu’il faut une cartographie neuronale particulière, un accès de nostalgie pour mettre du miel dans ce genre de morceau extraverti et sans aucune puissance érotique, parfait pour les galeries marchandes. Pourtant, je danse avec lui, mais la lumière m’empêche de me détendre ». Et en effet « il y a du disco. Les tubes : « YMCA », « Bad Girls », « Ain’t No Stoppin Us Now », des morceaux qui ont transcendé le genre pour en faire un concept, des chansons qu’on se passe moins pour les écouter que pour projeter nos souvenirs sur le vinyle ».
    Humour, caustique toujours, lors de la description du métier d’Edie, chargée du rayon « enfants » dans sa maison d’édition. « Je suis chargée de la coordination éditoriale pour nos éditions jeunesse, ce qui signifie qu’il m’arrive de demander aux assistants d’édition de vérifier comment les poissons rouges digèrent les aliments. J’organise aussi des réunions pour comprendre pourquoi les enfants ont totalement délaissé les ours pour les histoires de poissons ». Ou de son travail en général. « J’ai failli perdre une place au profit d’une femme qui monte à Union Square, mais heureusement sa grossesse la ralentit ».
    Et il y a des descriptions, courtes, mais fort poétiques. « La ville s’élève autour de moi dans un bouquet de poussière, de suie industrielle et de courge trop mûre, insistant sur sa propre énormité comme une fiction postmoderniste à grosse bite et toujours belle malgré sa connaissance d’elle-même. Ou encore « Rideau de brume autour de la scène. Cela est probablement dû à l’éclairage et à quelques machines à fumée discrètement placées, mais alors que le guitariste principal se livre à un bref aparté sur le système de transit d’Helsinki, je vois la composante humaine de l’humidité, le dioxyde de carbone et la poussée salivaire, la centrifugeuse de sel et de cheveux ».

    Publié par jlv.livres | 3 octobre 2021, 17:56

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Le post-exotisme en 45 volumes, et quelques. | Charybde 27 : le Blog - 30 septembre 2021

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :