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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Images de la fin du monde » (Christophe Siébert)

À la chute de l’URSS, entre Ukraine et Russie, Mertvecgorod est devenue indépendante. Désormais terminus du crime, de l’ordure et du spectaculaire marchand, il faut paradoxalement la visiter pour mieux saisir ce qui nous hante et nous guette, dans l’impressionnante sauvagerie de son humour noir.

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Siebert

Nikolaï le Svatoj poursuit son ascension aux côtés du Clan des cinq, dont le passé marginal le séduit : issus des classes populaires ils ont connu aussi bien la délinquance que la prison. Mais il devient encombrant et ses anciens amis décident de le supprimer. La tentative d’assassinat dont il fait l’objet dans la nuit du 16 au 17 décembre 1993 échoue. Leur cible laissée pour morte prend la fuite et disparaît de la circulation jusqu’en 2008. Personne ne sait avec certitude où Nikolaï se trouve ni ce qu’il fait au cours de cette traversée du désert. Le découvrir sera l’un des buts de mon enquête.
Lorsqu’il revient quatorze ans plus tard sur le devant de la scène il est méconnaissable : physique d’athlète, crâne rasé, look à mi-chemin du gourou gay et du dandy nazi. À plus de soixante ans il en paraît à peine trente. Certains doutent au début de sa véritable identité mais son charisme est intact et même si ses idées ont beaucoup changé, c’est sûr, le Svatoj est de retour et il bande toujours autant, dans tous les sens du terme, pour les laissés-pour-compte.
Il s’exprime essentiellement sur Rutube – pionnier du genre, énormément d’habitants de la RIM suivent sa chaîne. Ses vidéos longues et mises en ligne à un rythme soutenu sont suivies par plusieurs centaines de milliers d’internautes (score impressionnant pour un pays qui compte huit millions d’habitants). Il y évoque aussi bien ses nouvelles idées politiques, à savoir l’avènement d’une RIM forte dirigée d’une main de fer par un néo-tsar, que sa vie sexuelle frénétique et violente (il régale son auditoire de nombreuses histoires de backrooms, de fist-fucking et de domination) ou son nouveau culte du corps. On peut aussi y voir à partir de 2015 des démonstrations de force effectuées par ses soldats.
Il redevient une épine dans le pied des oligarques qui tiennent la ville, sauf que désormais il milite pour leur disparition. Le pouvoir, par paresse ou mépris, refuse de sévir. Lorsqu’en 2015 le Svatoj fonde le Sit, le Clan des cinq le prend comme une déclaration de guerre, mais ne lance aucune représaille. Il se contente de déclarer l’organisation illégale. Euphémisme : si Nikolaï tombait entre les mains de la police une balle dans la nuque résoudrait le problème. Toutefois, tant que personne ne prend la peine de réellement le traquer, cette menace reste théorique. Ce paradoxe donne d’ailleurs lieu aux rumeurs les plus délirantes : le Svatoj fréquenterait les bars branchés et interlopes de Mertvecgorod et même les vernissages les plus huppés sans que rien ne lui arrive, baiserait avec tout le gratin, aurait déjà tué plusieurs personnes dans le cadre de ses jeux pervers, etc. Jusqu’à la dernière en date, celle qui me conduit à Mertvecgorod : le Sit posséderait désormais un drone de combat et compterait bien s’en servir.

Lorsque l’Union Soviétique s’est effondrée, il y a eu quelques territoires suffisamment éloignés des grandes capitales nationales, suffisamment corrompus, suffisamment riches pourtant de ressources plus ou moins secrètes – et globalement illicites ou presque -, pour que des officiels et des seigneurs du crime, économique ou non – en attendant que de véritables oligarques s’y proclament -, puissent en établir discrètement mais officiellement l’indépendance. À la frontière de la Russie et de l’Ukraine, la ville de Mertvecgorod, devenue la République Indépendante de Mertvecgorod (RIM), est la plus célèbre et la plus peuplée, avec ses 8 millions d’habitants (selon sa fiche Wikipédia, dont l’abrégé vous est offert en annexe 1, page 325 de l’ouvrage) de ces créations apparues pas tout à fait ex nihilo, mais par l’application logique des forces du marché, qu’on les estime ici dévoyées ou non.

Sauf que, bien entendu, malgré les importants volumes de documentation (disponibles en annexes de l’ouvrage et surtout sur le site de l’auteur, ici) créés durant les années de travail préparatoire, Mertvecgorod n’existe pas – en tout cas, pas au sens où nous l’entendons généralement. Publié en 2020 chez Au Diable Vauvert, un an après « Métaphysique de la viande », « Images de la fin du monde » nous en propose néanmoins une formidable radiographie agencée, mêlant divers moyens d’enquête (depuis celle d’un journaliste occidental jusqu’à celle de policiers ou para-policiers locaux, en passant par toutes sortes de récits, d’observations, de rapports officiels ou officieux) qui constituent autant de « Chroniques de Mertvecgorod » (le sous-titre de l’ensemble) dont les résonances orchestrées entre elles constituent de facto un véritable roman.

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À la sortie de l’aéroport international de Mertvecgorod je suis frappé par le spectacle des trafiquants : vendeurs de cigarettes de contrebande, dealers, rabatteurs d’hôtels, de taxis ou de bordels, putes, maquereaux et autres fournisseurs de chair fraîche, pickpockets, harceleurs divers et embrouilleurs de toutes sortes se succèdent sur les voyageurs tels les escouades d’insectes nécrophages (ainsi que les appellent les médecins légistes) sur une dépouille encore fraîche.
Comme la plupart des nouveaux arrivants je remarque ensuite le ciel, l’odeur et les drones. Le premier n’existe pas, masqué de couches noires, grises et marron qui bouchent la lumière et roulent comme de la suite. La deuxième, mélange de produits chimiques et de graisses industrielles, donne l’impression d’évoluer avec une benne à ordures renversée sur la tête. Quant aux troisièmes, il s’agit d’énormes engins de guerre rôdant au-dessus des passants avec la lenteur effrayante de requins, suffisamment bas pour qu’on distingue sur leurs flancs les logos des compagnies de sécurité : tête de loup hurlant, faucon toutes serres dehors, lion cabré, ours à la gueule sanglante, etc.
Grimaçant, ralenti par mon énorme sac à dos et ma valise remplie ras-la-gueule, je slalome entre les hommes d’affaires blasés et les zonards et m’engouffre dans un taxi.
– Le Nefrit, s’il vous plaît. Prospekt 215, numéro 33.
Prospekt veut dire « rue » ou « avenue », en russe. L’hôtel m’a été suggéré par l’aide de camp de Nikolaï.
– Vous parlez russe ? Putain, c’est rare. Z’avez pas l’air d’un touriste.
– Je suis journaliste.
– Ah. Un fouille-merde. M’étonne pas.
– Vous n’aimez pas les journalistes ?
– Chaque fois qu’un scribouillard se pointe chez nous c’est pour remuer le fond des chiottes, à croire que vous adorez ça, vous autres. Quand c’est pas le trafic de déchets c’est les meurtres de femmes et quand c’est pas ça c’est autre chose. De vrais charognards. C’est quoi votre truc à vous ?
– Nikolaï le Svatoj. Vous suivez ses vidéos ?
– Ça m’arrive. C’est pour lui que vous venez. Alors ça c’est pas banal, au moins.
L’aéroport se situe à une vingtaine de kilomètres de la ville. Plus nous approchons, plus l’aspect du ciel et la puanteur de l’air empirent. L’anthracite et le brun se veinent de kaki, d’ocre et d’orangé. Ce qui s’étale au-dessus de nos têtes ressemble à un lac d’hydrocarbures irisé de reflets graisseux et remué en profondeur par d’inquiétants remous. L’odeur se charge de nitrate, de caoutchouc, de rouille, de soufre et d’autres trucs indéfinissables. Seul un œnologue de la crasse pourrait venir à bout de toutes ces nuances. Le chauffeur a remarqué la drôle de gueule que je tire. Il me sourit largement dans son rétroviseur sale.
– Bienvenue à Mertvecgorod !

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Pour donner forme et outrance à l’important matériau fourni dans notre réalité par la décomposition et la reconstruction partielle selon d’autres critères de ce qui fut l’empire soviétique, Christophe Siébert a su transformer et réinterpréter à merveille, de façon très personnelle, l’amoncellement de réel et d’imaginaire issu de l’implosion / explosion de 1991, à Moscou et sur l’ensemble des 22 millions et demi de kilomètres carrés qui furent l’Union soviétique. Si l’écrivain et politicien Édouard Limonov (dans une version puissamment retravaillée au corps, naturellement) fournit la matrice de l’un des personnages-clé de « Images au bout du monde », on trouvera ici également toutes sortes de bribes magnifiquement trafiquées, portant clin d’œil (notamment lorsque leurs auteurs donnent leur nom à certains personnages) du côté de Vladimir Kozlov et de sa banlieue de Koursk hallucinée, de Vladimir Sorokine bien sûr (des failles de l’âme russe traitées à l’explosif dans « Roman » à la quête nationale et sexuelle du « Lard bleu », en passant par la mise en scène sauvage d’un mysticisme sectaire hors normes dans la trilogie « La glace » / « La voie de Bro » / « 23 000 »), voire de Zakhar Prilepine et de ses « Chaussures pleines de vodka chaude » et des investigations ukrainiennes conduites en son temps par Thierry Marignac (« Renegade Boxing Club » et « Milieu hostile », surtout), ou même de Valery Zalotoukha et de son « Dernier communiste ».

La tournure que prennent les événements m’inquiète et me fascine à parts égales.
Nikolaï rejoint les cages et le drone. Nous formons un demi-cercle face à lui. Je me débrouille pour me placer dans les premiers rangs. Je ne veux pas perdre une miette du spectacle. Et tant pis si les esprits croient que je fais partie du carré VIP. J’aurais encore plus de trucs étranges à raconter dans mon article.
Il doit être minuit et demi quand le premier sacrifice a lieu.
Le Svatoj tranche la tête du serpent d’un grand coup de sabre et je comprends que les autres animaux ne sont pas là pour décorer. Le corps décapité pisse le sang. Nikolaï asperge le drone avant d’abandonner la dépouille au sol. Cris de joie parmi les adeptes. L’ambiance se réchauffe d’un cran. D’ailleurs merci la défonce qui monte doucement mais sûrement, je ne sens presque plus le froid.
La tête de serpent circule parmi nous. Chacun dépose ses lèvres sur la plaie et passe à son voisin. Je ravale un haut-le-cœur et me lance. À Rome, fais comme les Romains – et à l’asile, comme les tarés. C’est poisseux et heureusement insipide. Je me frotte la bouche avec l’avant-bras. Quand tout le monde a eu droit à son baiser sanglant Nikolaï récupère la tête et je me demande s’il va l’embrasser aussi… non, lui c’est le chef, il doit faire un truc un cran au-dessus. Je ne m’attendais tout de même pas à ce qu’il la bouffe. Acclamations. Dans un film de Kusturica ce serait le moment de sortir les mitraillettes pour tirer en l’air. Je réprime une nausée, la cérémonie continue.

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Mertvecgorod s’est installée à une soigneuse distance de deux autres cathédrales issues en tout ou partie d’une interprétation créative, politique et poétique de la réalité post-soviétique, celle du post-exotisme (car l’œuvre collective d’Antoine Volodine, de Lutz Bassmann, de Manuela Draeger et d’Elli Kronauer peut se lire de plus d’une manière, au long cours, comme un formidable « À la recherche de la révolution perdue ») et celle de Yirminadingrad (car « Yama Loka Terminus », « Bara Yogoï », « Tadjélé : récits d’exil » et « Adar », en traquant sous l’impulsion décisive de Léo Henry et de Jacques Mucchielli les tenants et aboutissants de l’immense cité fictive des rivages nord de la mer Noire, font bien d’une déliquescence apparemment localisée le bréviaire d’une vraie compréhension poétique et politique du monde contemporain).

Si Mertvecgorod se place résolument sous le signe de l’avidité et de l’ordure, le sexe y joue un rôle essentiel (Christophe Siébert, par ailleurs éditeur d’une collection de pornographie chez La Musardine, connaît bien ce sujet) : sexe ayant basculé sans ambiguïté du côté du crime pur et simple (il mentionne ce fait terrible avec finesse dans un bel entretien avec La Spirale, ici), mais aussi et peut-être surtout sexe se heurtant aux mécaniques de domination envahissant l’intime, et devant y réagir (à Mertvecgorod, ce ne peut globalement être que dans le désespoir). Dans cette voie, il n’y a peut-être aujourd’hui que Jean-Marc Agrati, celui du « Chien a des choses à dire » et de ses continuations par d’autres moyens, qui sache aussi bien saisir que Christophe Siébert le caractère profondément explosif de ce que le spectaculaire marchand a fait de nos désirs.

Conçu avec un extrême brio pour simultanément horrifier et enchanter par son traitement spécifique de l’imagination de la déliquescence et du déchet civilisationnel, « Images de la fin du monde » déstabilise en grand dans un formidable éclat de rire jaune et noir.

Ces matins-là je me tiens sur le seuil de l’énorme édifice désaffecté et transformé en squat. Son état d’abandon rend l’endroit propice à la rêverie. J’aime écouter le sifflement du vent, le brouhaha, les éclats de voix que l’écho transforme en stridences métalliques, les aboiements qui ravagent l’espace comme de soudaines tempêtes sonores, la pluie qui martèle l’immense structure organisée en deux niveaux séparés par une mezzanine qui abritait avant une galerie commerciale et sert maintenant de caisse de résonance. J’observe la vie qui y grouille. Les vieux toxicos et les bandes d’adolescents en fugue, efflanqués et le regard mauvais, les types louches en maraude ou en planque, les violeurs en série et les psychotiques luttant contre leurs pulsions, les femmes battues fuyant leur mari et qui font sonner les radars de tous les pervers du secteur. Il suffit d’un œil un peu exercé pour déterminer sans erreur qui appartient à quelle catégorie.
Je sais comment m’y déplacer pour ne pas attirer l’attention. De toute façon ici chacun vaque à ses propres affaires : se piquer à mort, suriner un type endormi pour lui faire les poches, violer une fille de quinze ans qui a fui la violence familiale ou simplement picoler en parlant tout seul. Ca ne regarde personne. Les chiens, presque aussi nombreux, paranoïaques et agressifs que les gens, veillent au grain. Ils s’assurent que nul ne pénètre l’espace vital. Chaque individu isolé, chaque couple, chaque famille, chaque grappe de gens m’apparaît comme une bulle de lumière grisâtre au milieu d’une obscurité épaisse et froide comme une galaxie morte. Éclairés par des braseros de fortune, des feux de palettes, des torches électriques ou des néons reliés à des groupes électrogènes pour les plus organisés, ils constituent des petits mondes impénétrables. Ici, contrairement à ce que pensait John Donne, il n’y a que des îles.

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