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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture bis : « Frères sorcières » (Antoine Volodine)

Le pouvoir brut du récit, l’arrangement de la mémoire, la performance de la vocifération. Le post-exotisme dans toute sa splendeur noire et rusée.

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Comme nous l’avions noté ici même à propos des « Haïkus de prison » de Lutz Bassmann, comme le décortiquait en profondeur Lionel Ruffel dans son « Volodine post-exotique », et comme le rappelle fort justement ma collègue et amie Charybde 7 dans sa superbe lecture de « Frères sorcières » sur ce même blog (ici), à propos de la forme littéraire particulière qu’est l’entrevoûte, l’un des ravissements permanents que provoque la fréquentation du corpus post-exotique est bien le jeu diabolique qu’entretiennent précisément les choix des formes narratives, par Antoine Volodine et par ses hétéronymes, Lutz Bassmann, Manuela Draeger ou Elli Kronauer (pour ne citer que celles et ceux dont nous disposons effectivement des publications), que ces formes soient d’abord existantes avant d’être transmutées et trafiquées de l’intérieur (les haïkus, les assemblages de pièces de dossier hétéroclites de « Biographie comparée de Jorian Murgrave », les confessions du « Nom des singes ») ou créées ex nihilo pour un ensemble d’objectifs spécifiques (shaggå, romånce, novelles ou entrevoûtes, murmurat, tels que peut-être elles sont dévoilées dans « Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze »), jeu diabolique avec la propagation propagandiste et poétique d’une réalité toujours plus incertaine, dont les strates s’entremêlent d’une manière d’abord indéchiffrable par le secours de la seule raison, raison des vaincus, raison des emprisonnés, raison des nomades ou raison des chamanes en perdition.

Plus tard, j’ai eu l’occasion de jouer dans cette pièce, les compagnies qui m’avaient acceptée en leur sein renâclaient à la montrer de bout en bout au public, elles préféraient en représenter de courts extraits, et encore, avec des coupures qui réduisaient le rôle des slogans étranges et, à mon avis, appauvrissaient affreusement la narration. Je connais par cœur l’intégralité du texte, et aujourd’hui encore on pourrait me confier n’importe lequel des rôles de femmes, celui des prostituées, je veux dire de l’une des prostituées, ou celui de la narratrice magiquement placée au cœur de l’action, de la narratrice folle, ou celui de la divinité gueuse qui s’efforce d’apaiser la douleur des filles. N’importe quel rôle. Je n’aurais pas de mal à l’interpréter. J’ai en mémoire la quasi-totalité des répliques et toutes les salves de vociférations étranges. Dans l’ordre, dans le désordre, peu importe. Je connais cela depuis mon enfance sur les routes, depuis mon enfance de fille du théâtre.

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Eliane Schubert, longtemps membre d’une petite troupe de théâtre itinérant, la Compagnie de la Grande-Nichée, ayant longtemps opéré aux confins khorogonais de l’union conseilliste et égalitariste déchue de l’Orbise (dont on connaît certaines circonstances de la déchéance par « Terminus radieux », notamment), que ce soit sous ce nom ou sous un autre (« Les identités n’ont aucune importance / C’est vous qui le dites »), est soumise à un interrogatoire. On sait, depuis « Biographie comparée de Jorian Murgrave », et plus encore depuis « Le port intérieur », l’importance capitale de cette figure du questionnement policier dans la poétique globale du post-exotisme. Il faudra les 110 pages de cette première partie (« Faire théâtre ou mourir ») de « Frères sorcières » (publié en janvier 2019 au Seuil) pour saisir peut-être certains des enjeux essentiels de cet interrogatoire – ou de cet accouchement chamanique, déjà.

On connaît les problèmes d’instabilité dans des groupes guerriers constitués de bric et de broc.
Oui, on connaît. Passez.

(…)

Vous ne maîtrisez pas ce que vous dites. Reprenez votre histoire sans déraper dans une métaphysique qui vous dépasse. Reprenez.

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C’est que, profondément ancrée dans la mémoire d’Eliane Schubert, et y ayant résisté à toutes les probabilités d’effacement, on trouve une étonnante litanie guerrière qui interroge en profondeur, à nouveau et décisivement, la performativité du langage, qu’il soit théâtral ou non. Certainement influencées par les « Slogans » (2003) de Maria Soudaïeva, traduits justement par Antoine Volodine, connues sous leur version de 2004, composée avec le musicien Denis Frajerman pour l’unité de fiction radiophonique de France Culture, ces 49 (bien entendu) séries de « Vociférations », sous-titrées cantopéra, forment la deuxième partie de « Frères sorcières ».

Des exemples de ces slogans étranges.
Oui. Une seconde. Rien ne presse. L’une et l’autre, ma mère Gudrun Schubert et ma grand-mère Wilma Schubert, avaient appartenu à des compagnies dont le répertoire comprenait des saynètes classiques et des fabulettes de boulevard, mais, en plus, rompant avec toute tradition dramatique, une pièce anonyme composée de courtes vociférations, avec des appels au meurtre et des mots d’ordre conçus pour un peuple de fin du monde. Quand je dis un peuple de fin du monde je pense avant tout à un auditoire de chamanes ou d’insectes, principalement femelles et mentalement hors limites. Cet oratorio sans équivalent n’était pas souvent monté par les troupes qui le jugeaient déconcertant pour leur public et difficile à mettre en scène. Ce qui est sûr, c’est qu’il s’agissait d’une œuvre torrentueuse, psychiquement dérangeante, obsédante. Elle laissait des traces chez celles qui s’en emparaient, elle modifiait en profondeur, durablement, le monde intérieur des comédiennes qui y tenaient un rôle.

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L’un des enjeux centraux de l’interrogatoire d’Eliane Schubert (en même temps que l’accession potentielle à la reconnaissance d’un statut) et de l’ensemble de « Frères sorcières » est bien en effet celui du pouvoir de la parole et du récit contre la défaite et contre l’oubli, enjeu qui atteint son paroxysme avec la troisième partie de « Frères sorcières », intitulée « Dura nox, sed nox », qui explore en un fougueux monologue intérieur, en une unique phrase de 120 pages, les pérégrinations à travers les éons, entre les mondes et les bardos, entre les vies et les morts, entre les mémoires et les palimpsestes, d’un chamane presque tout-puissant, chamane dont la lectrice ou le lecteur, au prix d’un peu d’attention, reconnaîtra s’il le désire de nombreuses incarnations ayant occupé la scène, au centre ou en périphérie, dans beaucoup d’ouvrages du corpus post-exotique – fournissant ainsi, comme une sorte de bonus rageur et essentiel, un canevas explicatif non négligeable à certains télescopages de noms et de situations entrevus auparavant en cheminant dans les phrases du vaste « À la recherche de la Révolution perdue » que constituent toujours, de facto, les 43 textes publiés à ce jour par Antoine Volodine ou par ses hétéronymes connus.

Le manque d’électricité, l’usure des matériels et l’absence de techniciens qualifiés avaient définitivement éliminé la télévision et les communications électroniques. Quant au cinéma, qui avait été tué par celles-ci un siècle plus tôt, il n’en avait pas profité pour renaître de ses cendres. Là où nous allions, le théâtre était une des rares formes d’art qui continuaient à vivre envers et contre tous. Les sections locales de la propagande ne cachaient pas leur irritation en face de cette persistance anormale, mais elles conservaient à l’esprit quelques bribes qui les obligeaient à nous soutenir en tant que valeur culturelle à l’agonie. Notre choix de saynètes du Moyen Âge ou de sketches d’agit-prop, par quoi nous ouvrions toujours nos spectacles, correspondait à la régression du goût de l’époque, et, de toute façon, à une méconnaissance abyssale des classiques, qui nous touchait tous. Dora et Sorj étaient moins incultes, et moi-même, qui venait d’une famille de comédiennes, j’avais en tête quelques titres de pièces qui sans doute, mais je ne sais où et jouées par qui, devaient encore faire les délices des fins lettrés, s’il y en avait encore quelque part. Mais les nouveaux venus dans la Compagnie, et bien entendu le public, faisaient preuve d’une ignorance tout à fait conforme au climat intellectuel qui avait commencé à régner sur le monde, et pas seulement au Khorogone. Je fais partie de cette génération et je ne cherche pas à me considérer comme une créature à part, mais au moins j’avais conscience que l’histoire de la culture s’était déchirée et qu’ensuite, ensuite, il n’y aurait rien. Pour nous tous, pour Dora et Sorj, il était de notre devoir de derniers humains de maintenir quelque chose grâce au théâtre.
Inutile de prendre un ton apocalyptique.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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