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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Bubblegum » (Adam Levin)

Ce que nous disent sans doute le Net et les lolcats, écrit sans le Net et sans lolcats. Un chef-d’œuvre époustouflant d’ambition et de drôlerie songeuse, par l’auteur des « Instructions ».

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Depuis l’enfance, Belt Magnet entend les objets inanimés (qui ont donc bien une âme, fût-elle rudimentaire, à l’insu de – presque – toutes et tous) et leur répond, le plus discrètement possible, pour éviter les ennuis. Jusqu’au moment où, cédant aux complaintes de certains habitants métalliques des pelouses privées et des squares municipaux de la bonne ville de Wheelatine, située à quelque distance au sud de Chicago, il devient le « tueur de balançoires », abrégeant leurs souffrances rouillées à grands coups de batte de base-ball. Dénoncé alors presque par inadvertance, il entre, choyé néanmoins par ses parents, dans une longue convalescence, soigné pour cette psychose évidente, bien que globalement plutôt inoffensive. Lorsqu’il entreprend à 38 ans de rédiger ses mémoires de romancier auteur d’un unique ouvrage, vivant seul avec son père, toujours à Wheelatine, après le décès déjà fort lointain de sa mère, c’est à un étonnant festival de souvenirs méticuleusement articulés, malgré l’impression convoyée avec ruse par les nombreuses digressions apparentes, que nous convie en son nom Adam Levin, presque dix ans après ses fabuleuses « Instructions ».

Publié en français en octobre 2019 dans une traduction de Maxime Berrée chez Inculte Dernière Marge, plusieurs mois avant se parution aux États-Unis, « Bubblegum », fort copieux avec ses plus de 1 000 pages, appartient, à l’égal des bien différents « Jérusalem » d’Alan Moore ou « Solénoïde » de Mircea Cǎrtǎrescu, à la redoutable confrérie de ces livres-univers qui se refusent à nous lâcher un instant, déployant leurs subtilités vénéneuses sous nos regards légèrement abasourdis de lectrice ou de lecteur.

Arrivé au bord du revêtement SafeSurf de l’aire de jeux, je me mis à courir. Je sautai par-dessus le tape-cul et la moto-jouet montée sur ressort, puis grimpai la rampe métallique du toboggan et m’assis au sommet. En dix courtes respirations, l’air frais et mes pulsations cardiaques accélérées transformèrent mon ennui en désespoir. J’espérais qu’un lapin enragé me morde, qu’une secte satanique me kidnappe, qu’une corne pousse au centre de mon front. Je n’étais plus publié et personne ne m’aimait. J’étais seul et isolé et sans importance. Un insignifiant sans but, un inutile. Moins qu’une rayure sur un pare-brise couvert de fiente.
Le toboggan s’adressa à moi.
⎢⎢ J’ai mal, dit-il. Mes boulons me démangent. J’ai l’impression qu’ils commencent à s’oxyder, j’ai peur. ⎢
Adossé au pont en rondins et en tuyaux d’un jeu en forme de navire de guerre de la guerre du Vietnam, le toboggan était une planche d’acier argenté totalement plate d’un mètre cinquante de large. Parce qu’il n’avait pas de barrières latérales, les parents angoissés du quartier, craignant des chutes prématurées, empêchaient les plus petits de le dévaler. Ma mère et mon père ayant fait partie de ces parents, j’avais dû attendre mes 8 ans pour que l’interdit soit levé, et alors je glissais sur le toboggan tous les jours jusqu’aux premières tempêtes de l’hiver, avec l’impression de vivre dangereusement – la pente était raide, rapide, encore plus qu’elle n’en donnait l’impression -, et il m’arrivait encore de le faire plusieurs fois par an, quand j’étais en proie à d’irrépressibles accès de nostalgie. Mais nous n’avions jamais discuté.

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Jouant à la perfection du filtre bizarrement déformant et totalement réjouissant fourni par un personnage principal résolument différent et prompt à sur-analyser aussi bien son environnement que ses interactions avec les autres, ses sensations que les phrases prononcées par lui et autour de lui (on envisagera certainement ici de belles résonances avec son jeune alter ego des « Instructions », précisément), Adam Levin déploie une fort impressionnante galerie de protagonistes, dont l’importance et le rôle exact demeurent longtemps dissimulés dans les brumes d’une narration ô combien rusée et redoutablement hilarante, intercalant le passé et le présent chaque fois que nécessaire, pour mieux déchiffrer une certaine logique du monde.

Adam Levin utilise brillamment, et comme en se jouant, un arsenal touffu de techniques littéraires post-modernistes, maniant les juxtapositions de supports et les collages palimpsestes avec un brio consommé (il reconnaissait, lors d’une rencontre à la librairie Charybde le 4 octobre dernier, une certaine facilité dans ce domaine pourtant délicat, ayant baigné toute sa jeunesse dans les lectures formatives des maîtres à jouer que peuvent être pour cela Thomas Pynchon, Robert Coover, John Barth ou William H. Gass, pour ne citer qu’eux). Cette maîtrise technique somme toute époustouflante est ici entièrement au service d’une narration subtile et caustique, où la drôlerie côtoie en permanence le tragique potentiellement vertigineux. Dans ce monde contemporain qui n’est donc pas tout à fait le nôtre, puisqu’il ne connaît pas l’Internet, par exemple, et que le plus important phénomène de consommation de ce capitalisme tardif-là est celui des Curios, robots animalisés dont la mignonnerie peut rendre, si ce n’est véritablement fou, en tout cas étonnamment vorace, Adam Levin nous propose avec Belt Magnet un guide pour la route analogique et un compagnon de fortune et d’infortune parfaitement hors du commun, et pourtant incroyablement familier, à nos côtés.

Dans la salle de bains, je me suis penché sur les toilettes pour viser, histoire de ne pas salir le siège ou l’abattant. J’en ai mis un peu sur l’abattant, beaucoup sur le siège. Des gouttelettes ont atterri sur le carrelage et sur le côté de la baignoire. J’ai nettoyé avec du papier avant de retourner dans ma chambre attendre que la sensation de pincement dans mes reins s’évanouisse.
Là, j’ai entendu mon cure faire du bruit dans son CoussiNid. La chasse d’eau avait dû le réveiller. J’ai soulevé le capot du nid et trouvé le cure assis à côté de sa déjection arrière.
« Bonjour, Blank. »
Il a joué au sourd. J’ai répété mon salut et il s’est allongé sur le ventre en fermant les yeux. (…)
Quand je suis revenu dans la chambre, Blank faisait toujours semblant de dormir.
« Blank. »
Rien.
Je refusais de perdre une guerre des nerfs avec un Curio. J’avais un panier de basket monté sur une porte de placard et, après avoir retrouvé le ballon gonflable qui allait avec, j’ai commencé à faire des lancers debout au pied du lit. En moins d’une minute, Blank est sorti du nid, monté sur la table de chevet à côté de mon oreiller et, comme je continuais à l’ignorer, a sauté sur l’édredon avant de venir tout près de mes pieds.

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Adam Levin nous prouve ici à nouveau qu’il sait manier comme bien peu d’auteurs le rire pour nous interroger en profondeur. Jouant en touches fines qui s’insèrent harmonieusement dans une narration à la fois fluide et complexe, il nous offre un absurde qui n’est pas absurde et une normalité qui n’est peut-être pas si normale, au coeur de ces Etats-Unis alternatifs qui en révèlent naturellement beaucoup, et par des angles inattendus, de la trame émotionnelle et socio-politique qui nous habite et nous façonne, à notre insu ou non. Et il pratique son art en mobilisant les composantes les plus anodines comme les plus significatives d’une culture médiatique envahissante qui nous baigne doucement et nous dérobe parfois crûment la vision de l’essentiel : et c’est ainsi que se construit une lecture passionnante et nécessaire.

Étant donné qu’elle provient de la culture pop, je ne suis pas certain que la phrase « entendre la matrice » ne sera pas bientôt trop anachronique pour être comprise des futurs lecteurs, mais comme elle décrit précisément ce que je veux dire, je ne suis pas non plus assez certain du contraire (évidemment) pour ne pas employer la phrase « entendre la matrice » ici, et donc, dans un esprit de compromis, j’ai décidé d’ajouter cette note en bas de page.
Matrix – un chef-d’œuvre de cinéma d’action de science-fiction paranoïaque dopée aux effets spéciaux des sœurs Wachowski, sorti en 1999 – relate l’histoire de Neo, un talentueux câlinoculteur / designer amateur de formules (joué par Benedict Cumberbatch), qui a un don très spécial : il peut entendre et – quand le film avance et que Morpheus (joué par Edward James Olmos) le prend sous son aile – perturber « la matrice » des communications entre Curios, qui dans le film ne sont pas d’adorables petits robots comme le pense le reste du monde (et le public du film, bien sûr), mais plutôt des éléments constituants, pareils à des drones autonomes, d’un système de vie artificiel de grande ampleur semblable à une ruche (« Ce ne sont que des fourmis améliorées ! » s’exclame Morpheus juste avant qu’un petit escadron de sublimes Curios à la beauté quasi surnaturelle le force, à cause de leur adorabilité irrésistible, à surcharger par la bouche sur une dizaine d’entre eux, très vite, jusqu’à ce qu’il s’étouffe et meure). Le but de ce système artificiel pareil à une ruche, comme Neo finit par le découvrir (en écoutant la matrice) est de continuer à séduire (et donc à réduire en esclavage) les êtres humains pour qu’ils les aident à se reproduire et à se nourrir, jusqu’au moment où un savant humain créera une formule permettant au système artificiel de muter en une entité complètement autonome (c’est-à-dire « non parasitaire »), et alors les Curios, étant adorés de tous les animaux non félins, régneront sur le monde après avoir massacré les chats.

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