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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « La femme à refaire le monde et autres nouvelles – Prix du Jeune Écrivain 2019 » (Collectif)

La cuvée 2019 du Prix du Jeune Écrivain : onze très bons textes et, grâce à Millie Duyé, une nouvelle exceptionnelle.

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Depuis sa création en 1984 à Muret (Haute-Garonne), le prix international du Jeune Écrivain de langue française récompense chaque année une douzaine (sur plus de mille textes reçus) d’autrices et d’auteurs de nouvelles, âgé(e)s de 16 à 26 ans. Parmi les 97 lauréates et lauréats de ces trente-cinq dernières années ayant poursuivi leur travail en littérature après ces débuts prometteurs, on peut noter un bon nombre de noms fort appréciés sur ce blog, parmi lesquels, par exemple, Kaouther Adimi, Antoine Bello, Miguel Bonnefoy, Marie Darrieussecq ou Jean-Baptiste Del Amo.

Les bras de l’homme se relâchent à nouveau. Sa main se dépose sur le carnet entre mes jambes. Cette fois, il ne la ramène pas. Il dort profondément. Je ne peux pas lui enlever la main de là, je ne peux pas toucher un inconnu. Avec mon crayon, je trace une ligne pointillée le long de son gras de bras. Je lui prépare une chirurgie d’une nuit. J’imagine mon crayon se transformer en scalpel, et pendant qu’ils dorment, je passe tous les passagers au bistouri.
L’autobus s’arrête. On est au milieu du parc de La Vérendrye. L’homme à côté de moi se réveille, le bras pointillé. Il n’y prend pas garde, ouvre le coffre au-dessus de sa tête, prend son manteau, couvre son début de chirurgie et descend de l’autobus. Il part dans la forêt. J’ignore où il peut aller. On dirait qu’on l’a fait descendre parce qu’on pressentait que j’allais lui taillader le bras. Je suis pourtant bien intentionné : je veux refaire le monde.
Avant de ranger mon scalpel, je poursuis la lettre à ma mère dans mon carnet. Maman, je me ferai refaire la face. Si je veux refaire le monde, il faut bien commencer par moi. (Antoine Charbonneau-Demers, « La femme à refaire le monde »)

Du haut de ses vingt-cinq ans, Antoine Dain (« Où iraient se cacher les trésors si les épaves flottaient ? ») met en scène un narrateur qui explique vigoureusement pourquoi il n’aime pas raconter des histoires (avec un aplomb hilarant) pour mieux nous offrir une de ces histoires vraies, autour du fait de gagner au Loto, qui laissent abasourdi par la beauté de leurs paradoxes. À vingt-sept ans, Aylin Manço (« Les Noms d’oiseaux ») renouvelle avec beaucoup de brio et de poésie paradoxale le motif de la bande de collégiennes en internat et de l’interprétation des menstruations comme éventuel passage à un âge adulte. Aziza Barkatullah n’a que vingt-quatre ans, mais sa nouvelle (« L’Ombre »), hantée par les folies génocidaires, dit mieux que bien des auteurs chevronnés le salut et l’abandon dans la fuite éperdue. Poignante, lancinante et superbement exécutée, celle de Marie Bouvier et de ses vingt-deux ans (« Le Voyage ») laisse peut-être un peu plus un léger goût de déjà-lu, quant à son thème (les lettres, envoyées ou non, d’un soldat en Algérie) que d’autres textes du recueil. Le texte de Gabriela Gallagher ( » La Toux »), dix-huit ans, dans un Liban multi-religieux où la scène, toute en dilemmes moraux et en humour noir, prend place en plein quartier maronite, m’a peut-être un peu moins convaincu. Les deux nouvelles qui concluent le recueil, « L’Écumeur » de Elorn Goasdoué (vingt ans), petite merveille d’anticipation autour du traitement socio-médical des risques caniculaires et « Le Magellan » de Gaëtan Maran (vingt-deux ans), véritable condensé de postulats science-fictifs à base d’exploration spatiale, d’hypothèses scientifiques à vérifier absolument et de paradoxes de l’espace-temps en pure fiction, montrent joliment que les jurés de ce prix éclectique se soucient fort peu des frontières étroites entre les genres littéraires que l’on voudrait trop souvent, ailleurs, imposer aux forceps.

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Jeu de dés quand six heures sonnent, les plus jeunes s’échappent en rampant dans les chambres fraîches. Tout est d’un brun de sucre de canne. Les cousins dans les lits ont la peau jaune, un peu poisseuse. Dans cette proximité familiale embarrassante, Enna dort. Ses draps sont froissés. Son visage est pris dans la toile de ses cheveux noirs. Sa chemise est repliée sur ses cuisses.
Distrait, Antoine, le plus vieux des cousins, balaye le dortoir des yeux. Il a soif et se passe compulsivement la langue sur les lèvres. Il se tient en oblique, le dos contre un grand miroir au mercure, un livre de contes à la main. Les odeurs humaines excitent ses narines. Enna dort toujours.
(…) La deuxième vache meurt dans l’après-midi. Tout au fond du champ, sa grosse carcasse repose elle aussi dans sa propre merde. Les autres bêtes ne semblent pas en deuil, leurs yeux sombres et nymphiques cillent doucement à l’ombre d’un saule. Cette fois l’animal a les côtes à l’air libre. L’entaille en forme de croissant à son flanc évoque un large sourire. Au soleil, le sang frais luit encore dans les massifs de fumeterres.
L’alcool rassemble les adultes, il faut savoir qui tue les vaches. Les doigts épais des oncles serrent les verres embués, leurs poings cognent la table, leurs articulations craquent. Furtives au milieu de l’assemblée, quelques mains de femmes aux ongles scintillants passent pour ramasser les assiettes. On met des bouts de viande dans la gamelle des chats.
Les oiseaux ont un piaillement qui rend sourd. Sous les feuilles coagulées d’un prunier, les adlescentes allongées ferment les yeux, le corps tendu. La ligne de leurs muscles ressort avec douceur, tout en ombre sur le hâle duveteux des cuisses et des épaules. Elles semblent invulnérables, pourtant il y a un couteau entre les plis de la robe d’Enna. Accroupie dans les drupes écrasées, elle guette la nuit qui tombe.
La lame est tiède sous le drap. Enna tremble et tâche de reprendre son souffle. Elle ferme les yeux, attend que l’ombre d’Antoine revienne la couvrir. Elle serre le poing autour du manche, le couteau pointe contre l’étoffe. Le ronflement des autres se fait musique d’ambiance. Les hirondelles sifflent dans le ciel par la fenêtre entrouverte. C’est le milieu de la nuit et Antoine ne viendra pas. Enna sort de la chambre. (Alice Crouzery, « Bouphonies« )

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Quatre textes se hissent pour moi au-dessus de ce lot d’une belle qualité. « La femme à refaire le monde » d’Antoine Charbonneau-Demers (vingt-trois ans) crée un étonnant labyrinthe instantané dans les identités de genre et le volontarisme vis-à-vis d’un monde qui doit changer, avec cette nouvelle brûlante qui donne son titre à l’ensemble du recueil. « Les Petits Êtres de l’ombre » de Ducarmel Alcius (dix-neuf ans) nous offre avec un désarmant mélange de tendresse et de brutalité un fort cruel conte de sortie de l’enfance, dans un ambigu faubourg haïtien. « Femme-feuille » d’Anne-Marie Duquette (vingt-six ans) construit un troublant songe végétal et enfantin, un devenir ligneux, plein de malentendus et de sous-entendus, d’un bouillonnement de désir pré-adolescent, qui se glisse avec une inquiétante élégance dans l’ordinaire d’une garde d’enfant. « Bouphonies » d’Alice Crouzery (dix-sept ans) déconstruit et reconstruit d’une manière particulièrement diabolique la notion même de « vacances à la ferme », en y introduisant subrepticement, au cœur des familles ainsi assemblées, détails mystérieux, horreurs potentielles et explications sournoises..

cet après-midi là le ciel était clair c’était l’été tapant j’avais chassé quarante-trois oiseaux dans la matinée ç’avait été une bonne journée je me reposais au pied de l’arbre j’avais même déboutonné mon veston quand tu es revenue de la maison avec de la limonade ta robe dansait dans la brise et s’ouvrait un peu devant tu m’as regardé tu m’as souri tu es venue près de moi et t’es allongée comme si c’était normal ton bras a frôlé le mien quand tu as déposé la cruche et les verres tu peux pas mentir j’ai vu la chair de poule dans le creux satiné de ton coude tu as fait comme si de rien tu t’es allongée en remontant tes jambes et le bas de ta jupe a glissé jusqu’à la mi-cuisse j’ai eu chaud par en dedans ça m’aurait pris plus que de la limonade pour me rafraîchir j’ai rien dit ne pas brusquer la feuille qui se pose non j’ai dit
– Tu peux dormir je suis là je suis là.
tu as souri tu t’es blottie dans les racines et la terre et tu as observé les branches je te soupçonne d’avoir guetté les oiseaux toi aussi (Anne-Marie Duquette, « Femme-feuille »)

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Un texte enfin justifierait presque à lui seul l’acquisition de ce recueil publié au printemps 2019 chez Buchet-Chastel : de Millie Duyé (vingt-cinq ans), on connaissait déjà le travail d’écriture théâtrale au sein de la belle troupe des Entichés. On découvre ici, avec les 30 pages de « Des cabanes », une formidable capacité d’écriture à plusieurs niveaux simultanés, dotant la narratrice enfant puis adolescente, en l’espace de quelques éclairs, des armes de mise à distance et d’ironie mine de rien lui permettant de dompter, par le double pouvoir de l’imagination et du bouillon culturel à haute intensité, les peurs bien trop réelles, qu’elles naissent des sauvageries de cour de récréation ou de celles, plus insidieuses, des familles en voie d’éclatement ou peinant à se recomposer.

Ma maison est au milieu d’une jungle de pommiers. Sur l’ordinateur de mon père, il y a un fond d’écran, très beau, la photo d’une grande étendue de collines vertes avec un pommier au centre. J’ai fait promettre à ma mère de m’enterrer près d’un pommier. Je pense beaucoup à ma mort, depuis celle de Mémé où tout le monde s’est disputé pour décider de son enterrement. Personne n’a demandé à Mémé ce qui l’aurait intéressée. Maintenant, c’est trop tard pour savoir. Je préfère bien m’organiser. Je pourrais partir à tout moment, mieux vaut vivre sur le terrain où l’on veut mourir. Je vis au milieu d’une grande jungle de pommiers avec des pommes dorées et des pommes toxiques – les pommes toxiques sont faciles à reconnaître, elles sont rouges avec des taches bleues. Ma maison est dans un pommier à pommes dorées et il faut d’abord se glisser dans le tronc, par un toboggan on y arrive facilement. C’est un passage ultra-secret que moi seule peux repérer. J’ai installé mon lit de coussins au sol. Comme les animaux, je dors à terre. J’aime imaginer que je suis un animal : un kangourou ou un ours polaire. Souvent, je suis un ours polaire juif qui fuit la guerre avec les Allemands. Je sais que je dois me cacher pour sauver ma peau parce que je suis un ours blanc qui se repère ultra facilement. J’aime les jeux terrifiants où on est pourchassé. Les gens pourchassés sont souvent des héros. (Millie Duyé, « Des cabanes »)

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Dès cette longue et belle nouvelle (car il se murmure déjà qu’un roman en aurait depuis lors découlé), Millie Duyé parvient à inventer le langage très personnel, nourri d’histoires racontées, de lectures effectuées et de fantasmes vécus, condensé dans le mixer haute vitesse d’une préparation jeu vidéo gonflée à la littérature, de l’enfant et de l’adolescente face à l’éclatement normalisé, d’une conjuration survivaliste enjouée qui se tient debout dans la tempête et y propulse une tendresse de compétition – comme le début d’une véritable saga du récit poétique intérieur.

Ma chambre est un univers autonome. Dans ma chambre, il y a tout un tas d’opérations magiques qui se mettent en place. Seuls mes frères et moi sommes témoins du secret. Ma mère et son amoureux n’y entrent jamais ou seulement pour dire bonjour – bonne nuit. C’est le règlement intérieur de notre chambre. Il s’énonce tout seul, pas besoin de le rappeler, les adultes l’entérinent d’office. Plusieurs fois, dans cette chambre, Dieu est venu me parler, à moi et à moi seule, et personne ne le sait. Depuis trois semaines, je laisse moisir des peaux de clémentine dans une boîte derrière mon lit pour observer scientifiquement leur décomposition et il n’y a que mes frères et moi qui soyons au courant de l’expérience. Le monde des adultes ne pénètre pas notre chambre. Le monde des adultes se trouve dans toutes les autres pièces de la maison mais pas ici. Partout sauf ici. Partout les adultes font leurs vies d’adultes et leurs discours d’adultes mais ici nous ne recevons pas leur fréquence. Il n’y a pas de réseau pour leur station radio. La chambre ne capte pas leurs histoires ou seulement par bribes, par intermittence quand leurs histoires sont vraiment très bruyantes, quand ils montent un peu trop fort le son.
(…) C’est un secret qui ne doit pas être révélé. Dans le monde des adultes, dire la vérité, la vraie, ne nous conduirait pas dans des bateaux-lits mais sur des divans à motifs de vieilles personnes riches qui poseraient des questions jusqu’à ce qu’ils trouvent une vérité la plus vraie possible pendant que nos yeux se transformeraient en rivière et nous feraient renier notre famille et quitter notre maison. (Millie Duyé, « Des cabanes »)

Comme le dit Georges-Olivier Châteaureynaud dans sa préface simple et élégante : « Après ces trente-quatre lumineuses premières années d’existence, il n’est pas interdit d’espérer, pour les trente-quatre prochaines, de belles moissons de textes, de nouvelles éclosions d’univers d’écrivains. C’est en tout cas le vœu que je forme. »

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À propos de charybde2

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