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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Scherbius (et moi) » (Antoine Bello)

Le mystère à multiples fonds d’une imposture pathologique… et d’une singulière relation patient-psychiatre. Vertigineux.

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Scherbius

– Serai-je autorisé à lui rendre visite ? demandai-je.
– Vous n’aurez pas cette peine. Le procureur de la République a levé les charges, à condition que notre homme suive un traitement psychiatrique. Le gouvernement ne souhaitait pas donner à cette affaire une trop grande publicité, si vous voyez ce que je veux dire. Les services du Premier ministre m’ont adressé Scherbius, sans réaliser que la pathologie dont il souffre n’a aucun rapport avec mes travaux. Tandis que les vôtres…
– Portent sur l’hypnose, la dissociation, le somnambulisme, des domaines relativement connexes, encore que je n’ai pas besoin de vous rappeler que l’imposture n’est pas un diagnostic psychiatrique, au sens où l’entend le DSM…
– Peuh, le DSM ! renifla Monnet.
Je souris.
– Je ne suis donc pas le seul à mépriser cette émanation déplorable de l’impérialisme américain…
– Oh que non !
– À la décharge de ses auteurs, trop peu de cas d’imposture ont été recensés à ce jour pour qu’on puisse parler d’une véritable pathologie. L’usage veut qu’on les classe par nature : escroquerie, diplômes imaginaires, faux états de service, j’en passe et des meilleurs.
– Scherbius ne semble tirer aucun bénéfice de ses supercheries.
– Aucun bénéfice pécuniaire peut-être, mais soyez sûr qu’elles répondent chez lui à un besoin impérieux.

Alexandre Scherbius apparaît tout d’abord dans la vie de Maxime Le Verrier, jeune psychiatre en quête de reconnaissance universitaire et financière, comme un cas rare d’imposteur pathologique, qui vient d’être percé à jour par un concours (malheureux pour lui) de circonstances, alors qu’il prétendait accueillir, au nom de la République, un chef d’État africain en visite, au bas de son avion à Villacoublay. Entamant le suivi thérapeutique de ce Lorrain d’origine qui, après quelques traumatismes familiaux, a exercé les métiers, sous diverses identités dont il inventait les références au fur et à mesure, de maître-nageur, de moine trappiste, de sergent recruteur de l’armée de terre, de professeur de latin ou encore de gardien de prison, le psychiatre, découvrant les multiples personnalités de son patient, ne se doute pas alors que cette relation clinique va changer fondamentalement sa vie, à plus d’un titre.

 

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Mes confrères, spécialistes des troubles addictifs, à qui je rapporte ce récit, ne dissimulent pas leur scepticisme. Tous les compteurs de cartes qu’ils ont rencontrés finissent au bout d’un moment par en faire leur métier. Ils engrangent des gains croissants jusqu’au jour où les casinos, repérant leur manège, leur ferment définitivement leurs portes. En déjouant ce piège, Scherbius apporte une nouvelle preuve de sa volonté stupéfiante.

En vingt-deux ans de publication, avec à son actif dix romans (le onzième – et premier -, « Amérique », constituant un cas particulier) et un recueil de nouvelles, Antoine Bello peut à chaque nouvelle occurrence stupéfier lectrices ou lecteurs par les champs d’échos qu’il est capable de susciter, en puisant dans des registres extrêmement variés, que sous-tendent toujours, de manière plus ou moins visible, les thématiques qui lui sont chères. En convoquant l’essence même de la psychiatrie clinique, ancienne et contemporaine (les réminiscences de la Pitié-Salpêtrière de Charcot sont somptueuses – et nous rappellent au passage la nécessité de lire, encore et toujours, Perrine Le Querrec, et tout particulièrement, en l’espèce, son « Jeanne L’Étang » de 2013), en la confrontant sauvagement aux troubles des personnalités multiples et à l’imposture compulsive orchestrée de main de maître, Antoine Bello nous offre un formidable roman à rebondissements (les grands feuilletonistes du XIXe siècle et du début du XXe siècle figurent d’ailleurs, sans hasard, en bonne place dans les évocations rusées qui parsèment ces 430 pages), jouant d’enchâssements complexes et de révélations subtiles, au fil du récit, pour créer sous nos yeux, in fine, tout autre chose – que je me garderai bien de vous dévoiler ici.

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Car ce n’est pas le moindre des paradoxes de Scherbius : bien qu’enseignant sans diplôme, il se sent investi d’un magistère sacré. Encore aujourd’hui, il se rappelle chaque élève et rumine les conseils qu’il aurait dû lui donner. « Bouchard confondait Hegel et Engels. La petite Alvarez ne comprenait pas la différence entre une allégorie et une parabole ; pourvu qu’elle ne soit pas tombée sur Platon à l’oral, parce que là, adieu la moyenne ! »
On sent que le métier d’enseignant est, de tous ceux qu’a exercés Scherbius, le seul à l’avoir comblé. « Transmettre à un gosse le goût de la lecture, lui révéler les secrets de la matière, l’initier à une autre langue, je n’imagine pas mission plus gratifiante », avoue-t-il, en réprimant difficilement son émotion. Faut-il voir dans ce plaidoyer le regret de n’avoir pas lui-même bénéficié d’une meilleure formation ? Une attaque voilée contre son père, absent pendant les années cruciales de l’adolescence ? Le besoin de donner un sens à une vie qui en paraît singulièrement dénuée ? Un peu des trois, sans doute.
Après cinq ans de bons et loyaux services, Scherbius tourne le dos à l’Éducation nationale. « Écrivez, s’il vous plaît, que je n’ai rien coûté au contribuable », insiste-t-il. De fait, contrairement à certains fonctionnaires qui économisent des mois pour tâter du frisson de la roulette, Scherbius écume les casinos pour s’offrir le luxe d’enseigner le dessin à des collégiens.

Si « Les mille et une vies de Billy Milligan » (1981) de Daniel Keyes, « Le roi des imposteurs » (1959) de Robert Crichton, ou encore « Catch Me If You Can » (1980) de Frank Abagnale Jr. sont naturellement ici des points de passage obligés, que le spécialiste Le Verrier nous commente d’ailleurs avec fougue et opinions arrêtées lorsque son propos le demande (et même, parfois, par pure obsession potentiellement révélatrice), c’est dans la puissance des résonances internes à son œuvre qu’Antoine Bello se montre ici le plus redoutable. Après Sliv et Lena (« Les falsificateurs », 2007 – et ses suites, « Les éclaireurs » en 2009 et « Les producteurs » en 2015), Achille Dunot et Claude Brunet (« Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet », 2010), Dan et Vlad (« Roman américain », 2014) ou encore Walker et Shepherd (« L’homme qui s’envola », 2017), il poursuit et approfondit, d’une manière proprement machiavélique, son exploration des duels à distance que peuvent mener deux esprits humains. Comme dans la trilogie des « Falsificateurs », dans « L’homme qui s’envola » et bien entendu dans « Mateo » (2013) – qui s’y consacre presque intégralement, il continue à interroger les significations intimes et politiques de la parabole des talents. Enfin, et peut-être surtout, se démasquant au fil des pages avec un rare brio et une jubilation communicative, reprenant depuis un tout autre angle les sillons de « Éloge de la pièce manquante » (1998) et de « Ada » (2016), multipliant les clins d’œil borgésiens qu’il affectionne depuis ses débuts avec « Les funambules » (1996), il nous force à la fois discrètement et puissamment à nous questionner, encore et encore : qui parle ici ? Qu’est-ce qui transforme l’écrit en littérature ? Comment la vie même s’articule-t-elle avec elle ? Et c’est ainsi que ce roman, paru chez Gallimard en mai 2018, est grand.

Ces incohérences pourraient sembler anodines si elles ne venaient s’ajouter à une longue liste de bizarreries. Une hypothèse audacieuse s’échafaude en moi, qu’il sera bientôt temps de soumettre à l’épreuve de la science.

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À propos de charybde2

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