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Notes de lecture 2022, Théâtre et littérature

Note de lecture : « Le renard envieux qui me ronge le ventre » (Millie Duyé)

Dans l’absurde caustique de la métaphore d’un renard spartiate et de ses enchâssements, toute la rage hilarante de la lutte contre les assignations de rôles sociaux et de genres inamovibles.

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Et moi je vais rester, souffrir, agir et vivre ;
Voir mon nom se grossir dans les bouches de cuivre
De la célébrité ;
Et cacher, comme à Sparte, en riant quand on entre,
Le renard envieux qui me ronge le ventre,
Sous ma robe abrité !
(Victor Hugo, in Les Voix intérieures, 1837)

Après avoir assisté en 2016 Mélanie Charvy, au sein de la compagnie Les Entichés, pour la création et la mise en scène de l’impressionnant « Provisoire(s) », Millie Duyé, selon une mécanique comparable d’écriture de plateau, nous offrait sa première composition solo, « Le renard envieux qui me ronge le ventre », créée en juin 2017 également par Les Entichés (peu de temps d’ailleurs avant que l’autrice n’élabore une certaine nouvelle qui devait conduire à son magnifique roman de 2022, « Cabane »), avant qu’une deuxième version de la pièce ne naisse à son tour en juillet 2021. Sous le signe initial de Victor Hugo et de Sparte, c’est pourtant ici une mécanique bien différente qui se développe et se ramifie sous nos yeux.

PROLOGUE : Le monologue du renard
ALEXANDRE – Je connais cette histoire d’un soldat qui recueille un renard. Je ne sais pas pourquoi je m’imagine que c’est en Russie. Je vois la route glacée et la buée que fait le souffle des hommes, le brouillard qui sort de leur bouche. Un soldat trouve un renard. Il trouve ce renard et le garde avec lui. Il fait froid je crois, parce qu’il le met dans sa veste pour le réchauffer. Oui, il fait froid. Il fait froid et c’est pour cela qu’il le prend avec lui, pour que le renard ne meure pas de froid. Et c’est aussi pour cela que nous sommes en Russie, parce qu’il fait froid. Mais quand j’y pense, c’est bête, parce qu’un renard est censé supporter le froid mieux qu’un soldat. Peu importe, il a ce renard et il le cache dans son ventre. Il le cache parce qu’il n’a pas le droit de garder un renard. C’est interdit pour les soldats. Alors il le cache contre son ventre, sous son manteau. Il se tient en ligne, au garde à vous avec d’autres soldats, devant son chef, et il garde ce renard caché en lui. Il ne faut surtout pas qu’il se fasse prendre avec le renard, personne ne doit savoir qu’il a ce renard dans son ventre. Sinon le soldat sera tué. Ou pire, chassé. Sauf que le renard meurt de faim, il meurt de faim et il commence à grignoter le ventre du soldat. Il mord le ventre du soldat, il griffe le ventre du soldat, il le déchire avec ses dents.

Jeanne, Sam, Guillaume, Sarah, Anna et Alexandre sont des enfants qui grandissent, s’approchant de ou dépassant la puberté. Autour d’eux, bien qu’ils ne soient que cinq actrices et acteurs inscrits sur la feuille de match, gravitent au fil de la pièce trois professeures (dont une principale), trois fillettes, le père et la mère de Sam, de Sarah, d’Alexandre, six hommes, un amoureux, un chef, un petit garçon, un copain de Guillaume, les voix de Guillaume, une fille, un homme du placard, une présentatrice de documentaire animalier et une de Vie rêvée, la femelle, le mâle et les enfants Pacha, une conseillère d’orientation, une cheffe de formation, deux examinateurs, des cuisiniers, une publicitaire, des amies d’Anna, des infirmières et des infirmiers, mais aussi et encore Josh, Naïma, Emy, Charly, Lory, Tomy, Quentin, Laetitia 88, Georgette et Joséphine Delarose.

Jeanne, Sam, Guillaume, Sarah, Anna et Alexandre, comme tous les enfants, ont beaucoup joué, et ont tissé serré de denses imaginaires mobiles, où la pop culture et le fantasme ont la part belle. Mais il leur faut désormais affronter des démons autrement plus redoutables que ceux de leurs scénarios spontanés : voici que se présentent à l’horizon, terriblement sûrs d’eux, les rôles sociaux et genrés à assumer, bon gré ou mal gré. Face à cette série d’injonctions, directes et indirectes, concernant aussi bien les garçons que les filles, sous des formes différentes mais aussi sous des formes communes, quelque chose de profondément tragique se joue dans les comédies apparentes.

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Scène 3 :
Deux hommes entrent et interpellent respectivement Sam et Jeanne. Les deux filles ne répondent pas. Les hommes répètent les mêmes interjections. L’Homme 1 s’adresse à Sam, l’Homme 2 à Jeanne.
HOMME 1 – Bonjour.
HOMME 2 – Charmante.
HOMME 1 – Salut !
HOMME 2 – Comment ça va ?
HOMME 1 – Bonjour toi.
HOMME 2 – Bonjour Mademoiselle.
HOMME 1 – Magnifique.
SAM – Là on disait qu’on mettait un scaphandre sur la tête et qu’on entendait plus rien.
HOMME 2 – Bonjour Mademoiselle.
JEANNE – C’est pas poli de pas répondre.
HOMME 2 – Bonjour ?
JEANNE – Peut-être qu’il veut juste me dire « bonjour » ? // Bonjour.
HOMME 2 – Vous êtes très charmante, Mademoiselle.
JEANNE – Euh…
SAM – Mets ton scaphandre !
JEANNE – Merci ?
HOMME 2 – Ça ne vous dérange pas si je fais un bout de chemin avec vous ?
JEANNE – …
HOMME 2 – Super. Je vous accompagne.
JEANNE – Peut-être qu’il veut juste m’accompagner parce qu’il est gentil ?
SAM – Non ! Mets ton scaphandre !
HOMME 2 – Alors c’est quoi ton petit nom ?
SAM – Ne lui réponds pas !
HOMME 2 – Comment tu t’appelles ?
JEANNE – Jeanne.

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L’agencement rusé de ces dizaines de scènes et de leurs éventuels interludes, comme la fougue de l’écriture de plateau domptant les improvisations jaillissantes, donnent une tonalité bien particulière, sauvage et inquiétante, à cette plongée dans les doubles et triples contraintes des années de formation, de ces passages hors de l’enfance où s’affirment la puissance d’un conformisme social, celle d’un patriarcat solidement installé, mais aussi celle des clichés de comportement viriliste et du bouillon de consommation effrénée d’objets et de faux affects qui caractérise encore si souvent notre contemporain, surtout amplifié par les réseaux sociaux exhibitionnistes.

D’une manière nécessairement plus instinctive et plus directement politique, on retrouve ici les belles traces de la poésie malicieuse et éruptive qui hante les pages de « Cabane », des passages et des transitions qu’il s’agit d’affronter du mieux possible lorsqu’il s’agit de grandir sans se conformer purement et simplement, sans moisir ni se renier.

SARAH – J’ai vraiment envie de faire de la cuisine. Qu’est-ce que j’y connais en service à la personne ? En esthétique ?
J’ai pas envie de faire de l’esthétique.
LA CONSEILLÈRE D’ORIENTATION – Le domaine de la cuisine est un domaine encore très masculin mais il y a de plus en plus de femmes/
LA PROFESSEURE PRINCIPALE – /Ce que j’aimerais souligner c’est qu’au vu du comportement de Sarah/
SARAH – /Quel comportement ?
LA PROFESSEURE PRINCIPALE – On ne va pas revenir là-dessus. Nicolas a encore mal à l’oreille /
SARAH – Il avait qu’à pas me toucher le/
LA PROFESSEURE PRINCIPALE – /Tu es une jeune femme avec beaucoup d’entrain. Tu es très vive/
SARAH – /C’est pas une qualité, ça, d’être vive ?
LA PROFESSEURE PRINCIPALE – Sarah, tu n’as pas envie d’être cassée ? Nous, on essaie de t’emmener vers un profil professionnel qui pourrait te correspondre.
SARAH – Mais ça me correspond d’aller en cuisine !
LA CONSEILLÈRE D’ORIENTATION – Elle a un très fort caractère.
LA MÈRE – Bon. Je vais parler.
On va faire une tentative.
Elle va faire un stage, elle va se planter, mais au moins elle aura fait son essai.
LE PÈRE (faiblement) – Tu peux pas dire ça.
LA CONSEILLÈRE D’ORIENTATION – Le but c’est d’orienter Sarah dans une filière qui lui fait envie. Si Sarah a de l’intérêt pour un secteur, il ne faut pas hésiter.
LA PROFESSEURE PRINCIPALE – Sarah a beaucoup de mal avec les garçons.
SARAH – J’ai toujours eu des copains garçons, ça n’a jamais été un problème, j’ai juste pas envie qu’il me mettent des mains aux fesses, c’est autre chose !
LA MÈRE – Sarah !
LA PROFESSEURE PRINCIPALE – Sarah, on ne va pas revenir là- dessus. Je te parle de problèmes de violence.
SARAH – Si on me touche le cul, je réponds ! Je vais pas baisser les yeux !
LA MÈRE – Bon ! Est-ce qu’on a une documentation sur un établissement ?
LA CONSEILLÈRE D’ORIENTATION – Oui !
LE PÈRE – Jusqu’à quand euh…
LA MÈRE – Exprime-toi, chéri.
LE PÈRE – Jusqu’a quand…euh… excusez moi, je cherche mes mots. LA MÈRE – Tu t’égosilles.
LE PÈRE – Jusqu’à quand.elle doit faire un choix ? Jusqu’à quand.elle peut changer d’avis ?
SARAH – J’ai un mois.
LE PÈRE – D’accord.
Tu ne vas pas changer d’avis ?
SARAH – Non, je vais pas changer d’avis

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Unknown

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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