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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « J’appelle mes frères » (Jonas Hassen Khemiri)

Un attentat en Suède, et ce qu’il révèle brutalement des tensions d’une société.

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J’appelle mes frères et je dis : Il vient de se passer un truc complètement fou. Vous avez entendu ? Un homme. Une voiture. Deux explosions en plein centre.
J’appelle mes frères et je dis : Non personne n’a été arrêté. Personne n’est suspecté. Pas encore. Mais ça va commencer. Préparez-vous.

C’est par ces mots terribles, par ce dont ils rendent compte comme par ce qu’ils annoncent, que commence le quatrième roman de l’écrivain suédois Jonas Hassen Khemiri, publié en 2012 et traduit en français en 2014 chez Actes Sud par Marianne Ségol-Samoy. Comme dans le « Pornographie » du Britannique Simon Stephens, il s’agit bien de saisir dans une poétique rudesse l’état d’une société à un instant t, au moment où un attentat « islamiste » vient brutalement jouer le rôle, entre autres, de révélateur des noires tensions accumulées autour des migrations et des intégrations durant les dernières dizaines d’années en Europe.

J’appelle mes frères et je dis : Ne vous faites pas remarquer pendant quelques jours. Restez chez vous. Éteignez les lumières. Fermez les portes. Orientez les persiennes de manière qu’on ne puisse pas vous voir à l’intérieur. Débranchez la télé. Éteignez votre portable. Jetez le journal directement dans la poubelle à recycler.
Attendez que les choses se soient calmées.
Répétez pour vous-mêmes : Nous sommes innocents. Parce que vous l’êtes. Votre conscience est propre. Vous n’avez rien à voir avec tout ça.
Attendez les nouvelles consignes.

En « appelant ses frères » dès qu’il est informé de l’attentat tout juste survenu, que ces frères soient réels, métaphoriques ou purement imaginaires, le narrateur Amor ouvre une série de monologues et d’étranges dialogues téléphoniques, convoquant en témoins et répondants les amis d’enfance et les membres de la famille, Shavi le complice devenu père de famille, Ahlem la cousine sportive qui fut videuse de boîte de nuit, devenue bouddhiste, Valeria l’amie d’enfance et amour (malheureux) de sa vie, ou même Karolina la démarcheuse téléphonique de « Droits des animaux », ou la grand-mère Myra, échanges à la fois tordus, oppressants, décalés et partiellement surréalistes, empreints d’une extrême nostalgie aussi (à moins qu’il ne s’agisse plutôt d’une paradoxale anti-nostalgie), car il fut une époque différente peut-être (réalité ou reconstruction ex-post d’une enfance, on ne le saura guère), époque où des jeux et des farces s’accordaient avec des manies curieuses telles que celle de donner à ses proches des surnoms issus du tableau périodique des éléments chimiques. Entre chaque chapitre et chaque interlocuteur, Jonas Hassen Khemiri renouvelle et fait subtilement muter l’appel initial « à ses frères », ritournelle protectrice, mantra combattant ou prière haranguée.

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J’appelle mes frères et je dis : Oubliez ce que j’ai dit. Fuck le silence ! Fuck l’anonymat ! Enlevez vos habits anonymes et portez des jupes en raphia fluorescentes. Décorez-vous le corps avec des boules de Noël scintillantes. Étalez-vous de la peinture phosphorescente sur le visage.
Soufflez dans des sifflets, hurlez dans des porte-voix. Occupez les galeries marchandes, marchez en tête dans les manifs. Tatouez-vous « No discrimination for life » en lettres gothiques noires sur le ventre. Soyez le plus visibles possible pour qu’ils comprennent qu’il existe des forces d’opposition. Défendez le droit de tous les idiots à être idiots jusqu’à ce que vous n’ayez plus de voix. Jusqu’à ce que vous mouriez. Jusqu’à ce qu’ils comprennent que nous ne sommes pas ceux qu’ils croient que nous sommes.
Parce que nous ne sommes pas comme eux. Nous n’avons pas la nostalgie d’un passé hypocrite. Nous entrons la tête haute dans un avenir sans frontières strictes en sachant fermement qu’on ne peut pas remonter le temps.
Répétez-vous à vous-mêmes :
Nous n’avons pas peur.
C’est vrai, non ? Non ?

Il a été très tôt remarqué que la plupart des textes romanesques de Jonas Hassen Khemiri se prêtent merveilleusement à l’adaptation théâtrale, au point qu’il a lui-même entrepris d’en adapter directement certains (« Invasion ! », en 2008, a même été écrite d’emblée en pièce de théâtre, et a été suivie depuis par deux autres pièces). La compagnie française Les Entichés, sous la conduite de Mélanie Charvy, a adapté « J’appelle mes frères » en français en 2015, et sera présente à la librairie Charybde mardi 28 mars prochain à partir de 19 h 30 pour des lectures et discussions autour de leur nouveau spectacle, « Provisoire(s) », et de de textes d’Erri De Luca et d’Arno Bertina (qui sera également présent).

J’appelle mes frères et je dis : Il vient de se passer un truc complètement fou. J’étais en train de rentrer chez moi et j’ai vu un type très suspect. Il avait les cheveux noirs, un énorme sac à dos et son visage était recouvert d’un foulard palestinien.
J’appelle mes frères et je dis : Il m’a fallu une fraction de seconde pour comprendre que ce que j’avais vu, c’était mon propre reflet dans la vitre.

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