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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Cabane » (Millie Duyé)

Récit poétique intérieur désespérément alerte et enjoué, conjuration survivaliste, par l’imagination et le théâtre des choses, de ce qui rôde et menace entre enfance et âge adulte : un très grand texte.

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Cabane

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La maison de mon père est trop grande. Je sais qu’on dit que c’est bien d’avoir une grande maison. Ma mère, elle, dit que c’est bien. Elle dit, il a de la chance ton père. Moi je pense que ce n’est pas nécessaire. Pas nécessaire d’avoir une grande maison si c’est pour ne rien en faire. Mon père, il a une grande maison vide. Il ne s’embarrasse pas des choses – ce qu’il dit. Il est pratico-pratique – ce que dit ma mère. Pratico-pratique, je ne sais pas bien ce que ça signifie, j’imagine que ce sont des gens qui n’ont jamais le temps parce qu’ils ne font que des choses très pratiques. C’est pour ça qu’elle le dit deux fois ma mère, car mon père n’est pas simplement pratique, il ne fait pas que pratiquer, il pratique des choses pratiques, il est pratico-pratique. N’empêche que d’avoir une grande maison c’est pratique. Pratique pour des choses. Avoir de grands animaux que personne ne peut avoir, par exemple. Comme des éléphants. Ou des bélugas. Mon père a nagé avec des bélugas et moi je me dis que pour une fois qu’il aime quelque chose, autant le mettre en pratique : avoir de grands aquariums, des aquariums géants pour les bélugas, ça, ce serait pratique.
J’ai déménagé. J’ai oublié comment mais j’ai aujourd’hui deux parents, bien différents. Chez mon père, il y a beaucoup de place ou beaucoup de vide. Tout dépend de quel côté on se place. Mon père parle de remplir l’espace, moi je ne vois que ce qui manque  : ma mère.
Je n’aime pas les maisons vides, je les aime encore moins quand elles sont grandes, parce qu’on s’y sent plus petit. Je ne grandis pas – ce que dit le docteur. Je m’assieds sur une chaise qui me fait suer des cuisses, ma peau collée au plastique, j’ai honte de transpirer chez un inconnu. Le docteur nous montre un graphique. Un graphique, c’est une page quadrillée représentant une courbe qui, selon le docteur, peut prendre des directions différentes, comme dans la vie.
D’après lui et d’après la courbe, je ne prends pas une direction ascendante. Je garde la tête froide. Je lui demande calmement si je rétrécis. Avec le sérieux des médecins qui annoncent les morts, il me répond par la négative et ajoute que je ne serai juste pas bien grande. Ma mère est ravie, ça n’a pas l’air de l’inquiéter du tout que je sois une future naine. En sortant, je lui dis que tout n’est pas perdu, sans doute le docteur se trompe, elle-même n’était-elle pas petite étant enfant ? Ma mère est très grande, si je suis bien sa fille, je le serai à mon tour. Tu es bien la fille de ton père – ce qu’elle dit. Je voudrais retourner chez ma mère pour ne pas finir toute petite. Je demande : Quand est-ce que tu reviens à la maison ?

Dans le désordre sans nom de la séparation de ses parents, entre nouveaux appartements, nouvelles écoles, nouvelles vies, la petite narratrice organise avec fougue la construction de repères bien personnels, puisant avec une redoutable détermination dans les trésors de la langue et de l’imagination, domestique ou scolaire, joliment littéraire ou joyeusement sang-mêlé, pour rétablir – ou peut-être, simplement, établir – un équilibre dynamique, une recette magique de survie allègre parmi les paysages du doute et de l’incompréhensible. La petite fille grandira, et quittera les terrains de jeu fournis par la cour de récréation pour ceux des premières amours, absolues mais insidieusement exposées à la comparaison secrète avec là d’où l’on vient, et d’un havre souverain, n’ayant décidément rien de gris, celui du théâtre : avec une inventivité intacte, voire amplifiée, tout au long de ce parcours initiatique qui relie la petite enfance à ce que l’on convient d’appeler, socialement, l’âge adulte, un univers drôle et combatif, acceptant et transmutant les grains de folie comme les énergies noires disponibles, prend forme sous nos yeux incrédules et de plus en plus enchantés.

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Encore heureux que je sois la fille de mon père, que j’aie son sens pratique – c’est ce que dit mon père – et que je sois créative – c’est ce que dit ma mère. Grâce à mon sens pratico-créatif, je peux construire une maison à ma taille. Encore heureux que mon père aille chez Ikea – mon magasin préféré – et que j’aie le droit d’avoir un lit spécial en hauteur, un lit super-posé – c’est comme ça que dit mon père. Il n’y a que les magasins Ikea – des boutiques pour les Suédois – qui fabriquent des lits super-posés. Mes amis, qui ne vont pas chez Ikea, ont des lits français qui sont juste posés et franchement pas super. Sous mon lit, je peux construire une maison, plus petite. Une maison de chaoui. Chaoui, c’est un mot que mon père dit. C’est joli, c’est un bon mot pour les gens petits. J’ai tendu un drap du haut du lit, coincé sous le matelas il forme les murs et j’ai installé ma maison en dessous. D’ici, les lattes du sommier donnent un effet poutres apparentes à mon plafond. Je peux y accrocher toutes sortes de choses, le linge qui sèche – j’utilise encore la machine de mon père, mais je compte bien, très prochainement, installer un système de lave-linge – les lumières, avec plusieurs lampes torches – il y a une prise dans le coin, derrière mon lit, mais je préfère être autonome en énergie si ma maison venait à voyager toute seule, si ma cabane devait se transformer en bateau, ou juste se déplacer comme ça nous arrive souvent dans ma famille. J’ai oublié lesquelles, mais cette année j’ai eu trois écoles et trois maisons différentes. Ça dépend de qui mène la barque entre mes deux parents. Je voyage et déménage en suivant toujours le vainqueur. Pour l’instant, c’est mon père qui gagne.
Je dois suivre les règles de sa maison. Ma cabane est dépendante des lois du terrain qui l’héberge. Ma cabane ne s’appartient pas. Je ne peux pas mettre de la paille ni adopter un bébé porc alors que ce serait le rêve.

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C’est dans une nouvelle à marquer d’une pierre blanche, « Des cabanes », que l’on avait découvert en 2019, déjà, cette formidable capacité d’écriture à plusieurs niveaux simultanés, dotant la narratrice enfant puis adolescente, en l’espace de quelques éclairs, des armes de mise à distance et d’ironie mine de rien lui permettant de dompter, par le double pouvoir de l’imagination et du bouillon culturel à haute intensité, les peurs bien trop réelles, qu’elles naissent des sauvageries de cour de récréation ou de celles, plus insidieuses, des familles en voie d’éclatement ou peinant à se recomposer.

Avec ce « Cabane », publié au Nouvel Attila en mars 2022, roman qui prolonge et amplifie la nouvelle d’origine (avec une impressionnante couverture provenant du travail unique de l’artiste Brooke DiDoNato), Millie Duyé (que l’on avait vue à l’œuvre au théâtre avec la troupe des Entichés, jouant magnifiquement Jonas Hassen Khemiri ou le « Provisoire(s) » de Mélanie Charvy, inventant « Le renard envieux qui me ronge le ventre », toute seule) parvient à inventer le langage très personnel, nourri d’histoires racontées, de lectures effectuées et de fantasmes vécus, condensé dans le mixer haute vitesse d’une préparation jeu vidéo gonflée à la littérature, de l’enfant et de l’adolescente face à l’éclatement normalisé, d’une conjuration survivaliste enjouée qui se tient debout dans la tempête et y propulse une tendresse de compétition – comme le début d’une véritable saga du récit poétique intérieur.

La cabane reconnaît son constructeur et n’appartient qu’à lui.
Comme dans les films d’espionnage, un passage s’ouvre automatiquement à mon approche : une trappe au centre du tronc, j’y engouffre tout mon corps, tête la première et me laisse glisser le long d’un toboggan. J’atterris en zigzaguant sur mon lit. Je l’ai aménagé avec des planches au sol. Comme pour les animaux, mon lit est rudimentaire. J’aime imaginer que je suis une bête : un kangourou ou un ours polaire. Souvent, je suis un ours polaire juif qui fuit la guerre avec les Allemands. J’aime les jeux terrifiants où on est pourchassés. Les gens pourchassés sont souvent des héros. Je dois me cacher pour sauver ma peau parce que je suis un animal blanc qui se repère ultra facilement.
Il n’y a pas de blanc dans ma maison. Le blanc c’est la couleur de mon père. La couleur de sa peau, qui n’est pas la même que celle de sa mère et de sa sœur. Il y a deux côtés dans la famille de mon père, les blancs et les mats. Mon père et mon grand-père sont blancs, et ma grand-mère et ma tante sont mates. C’est pareil chez les enfants, ma cousine est mate et moi je suis blanche. C’est un peu dommage, une peau sans couleur, mais il faut être heureux avec ce que l’on a – ce que dit mon père – Il y en a qui n’ont pas cette chance. Moi ça me rend triste de savoir qu’il y a des gens qui n’ont même pas de peau. Alors, oui, je suis contente au moins d’en avoir une.

Nous avons la joie d’accueillir Millie Duyé à la librairie Charybde, à Ground Control (81 rue du Charolais 75012 Paris), pour une lecture-rencontre-dédicace, ce jeudi 24 mars 2022 à partir de 19 h 30.

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Discussion

5 réflexions sur “Note de lecture : « Cabane » (Millie Duyé)

  1. une tres belle découverte

    « Braconniers » est un court roman (2012) ou une longue nouvelle de Alessandro Cinquegrani, traduit de l’italien par Laura Brignon (2022, Editions Do, 140 p.).

    « Braconniers » est un court roman (2012) ou une longue nouvelle de Alessandro Cinquegrani, traduit de l’italien par Laura Brignon (2022, Editions Do, 140 p.). il est toujours agréable de découvrir un nouvel auteur, et une maison d’édition qui affiche un court catalogue, avec des auteurs et titres intéressants. Entre autres, sans faire vraiment de la publicité, on pourrait nommer « Vol de Botjan » du slovène Florjan Lipus, traduit par Andrée Lück Gaye et Marjeta Novak Kajzer ou « Roman du Siècle » de José Carlos llop, traduit par Jean-Marie Saint-Lu, ou encore du même traducteur de « La Nuit Féroce » de Ricard Menendez Salmon. Belle maison d’édition de choses rares.

    Alessandro Cinquegrani est né à Trévise en 1974. Et il est diplômé en littérature de l’Université Ca’ Foscari Venezia. Avec une thèse intitulée « Le jeu d’échecs avec Dieu. Pour une métaphysique de l’œuvre de Gesualdo Bufalino ». Ce dernier est un écrivain italien (1920-1996), dont le nom est généralement associé à la « Génération des années trente » avec Umberto Eco. Son œuvre est critiquée dans sa relation entre sa maladie, la tuberculose, et sa lutte pour la vie. Il publie et a été réédité récemment « Le Semeur de Peste » traduit par Ludmilla Thévenaz (2020, Cambourakis, 208 p.) et « Les Mensonges de la nuit », traduit par Jacques Michaut-Paterno (2019, Cambourakis, 192 p.)
    Depuis cette thèse Alessandro Cinquegrani a publié une intéressante suite ou commentaire sur le film de Lars von Trier « Breaking the Waves », intitulée « Il sacrificio di Bess. Sei immagini su nazismo e contemporaneità » (Le Sacrifice de Bess), sorte de fonctionnalité exorciste conte le mal. C’est l’histoire d’un long combat entre femmes et hommes pour revendiquer le rôle du sentiment, de l’âme, du féminin dans le domaine exclusif de la pensée. Bess McNeil, jeune femme, mentalement fragile, vit en Ecosse et essaie de convaincre son entourage et les religieux de son village, épouser Jan Nyman, danois qui travaille sur une plateforme pétrolière. « Allô, mon Dieu, ici Bess, où êtes-vous ?». Et Dieu lui répond « Je suis là, mais tu me demandes tellement souvent que je prends du retard dans mes autres boulots ».
    Un autre titre de Cinquegrani « Pensa il Risveglio » (Pensez à l’éveil), écrit neuf années après « Braconniers » relate la disparition de Lorenzo, réalisateur de cinéma, alors que le tournage de son film était pratiquement terminé. Au cours du récit, on découvre des fragments de vie et des visions, quasi des cauchemars, dans lesquels apparaissent des noms, tous liés à la shoah. Ainsi on découvre d’Albert Speer, architecte du Reich, ministre chargé de l’emploi de main-d’œuvre concentrationnaire, et confident d’Hitler. On découvre aussi Josef Mengele, le médecin expérimentateur d’Auschwitz. On comprend mieux le scénario au vu du titre du film « Nostalgie de l’eau », mais qui en fait devait s’appeler « Albert Speer est mort ».
    Retour à « Braconniers » (Cacciaori di frodo), dans lequel, tous les matins, Elisa, une femme sort de sa maison de cantonnier, pour faire douze kilomètres le long de la voie ferrée désaffectée pour attendre de se jeter sou le train. Peu après son mari, Augusto, fait également le trajet pour essayer de la retrouver
    « Voilà, fini les pneus, fin le traitement des déchets, fini l’orgueil du Nord-Est prospère et efficace, me dis-je en parcourant la voie ferrée. Tout est fini, terminé, tout a explosé comme une bombe atomique ou une bulle de savon, laissant des mesures indélébiles, des solitudes sur mesure, me dis-je en marchant sur la voie désaffectée ».
    Idem pour Augusto, le mari. « moi je promène mon nuage en laisse, une poignée de mètres cubes d’expiations amères tenues en laisse, et je parcours la voie ferrée, douze kilomètres paraît-il, plus ou moins douze kilomètres à parcourir pour arriver au tournant trop serré et, derrière le tournant, trouver ma femme couchée sur les rails, qui attend que le train vienne faire rouler sa tête en bas de la digue, dans le fleuve ». Ou encore « ils comptent bien leurs pas les types qui ont de la rage à revendre, me dis-je, les psychopastables et les psychopanets de mes deux, mais moi non, je ne compte pas mes pas en parcourant la voie ferrée, me dis-je en parcourant la voie ferrée » dans laquelle on reconnait la patte et l’écriture de Krasznahorkai.
    « Tous les matins [sa femme] sort de la maison avant l’aube, dans sa chemise de nuit blanche d’avant l’aube, parcourt les ténèbres dans sa chemise de nuit blanche agitée par le vent dans la nuit avant l’aube, se couche dans sa chemise de nuit sur la voie ferrée désaffectée et attend que le train fasse rouler sa tête en bas de la digue, dans le fleuve, je me demande si elle sait que cette voie est une voie désaffectée, un de ces massacres absurdes de l’Italie centraliste de Rome et, putain de Dieu, cette voie ferrée désaffectée construite sur la digue du fleuve c’est comme un gratte-ciel sur des sables mouvants à la con, je me demande si elle le sait quand elle attend tous les matins que le train fasse dévaler sa tête en bas de la digue, dans le fleuve, si un frisson la secoue, si son cœur pilonne ses tempes, s’il cogne, s’emballe ou se tait, suspendu à son nuage d’expiations trop amères tenu en laisse »
    On l’a compris, le style et surtout l’écriture de Cinquegrani diffère de celle des romans ordinaires. Des phrases longues, avec peu ou pas de ponctuation. Des répétitions. Cela ressemble fort à l’écriture de Laszlo Krasznahorkai, ce qui vaut compliment.
    En toile de fond la guerre, celle de 1918, celle de position entre Italiens et Autrichiens « Le Piave murmurait calme et placide au passage des premiers fantassins le 24 mai. Le Piave. Deux fronts. Italiens, Autrichiens. Tu te postes au milieu des branchages. Tire au moindre mouvement. Guerre de position. Tu le vois en face, l’ennemi. Tu le vois en face, le trouduc. Italiens et Autrichiens, me dis-je en parcourant les douze kilomètres de voie ferrée désaffectée avec mon nuage en laisse, mon nuage d’expiations amères en laisse. Tire au moindre mouvement. L’ennemi, un ennemi, se dirige vers le fleuve. Tu le vois en face, le trouduc. Tire au moindre mouvement, tu le vois en face, le trouduc, tire. Peut-être qu’il va chercher de l’eau, peut-être qu’il va chercher de l’eau avec un seau, le trouduc dans le viseur, au centre du viseur, à l’intersection des deux lignes du viseur, le crâne écrabouillé du trouduc, il suffit que tu presses la détente, il suffit que tu presses cette con de détente, me dis-je en parcourant les douze kilomètres de voie ferrée désaffectée pour aller récupérer ma femme couchée sur la voie désaffectée, qui attend que le train fasse rouler sa tête en bas de la digue, dans le fleuve. Tire au moindre mouvement. Italiens et Autrichiens, front contre front ». Cela fait référence à la chanson qui fut un succès en 1918, suite à la « La leggenda del Piave » (La Légende du Piave). La chanson célèbre la revanche des troupes italiennes sur les autrichiens, le tout sur le front de la Vénétie. On trouve de beaux récits de cette guerre, quelque peu oubliée dans les romans de Mario Rigoni Stern « Sentiers Sous la Neige » (2000, La Fosse aux Ours, 160 p.) ou « Requiem pour un alpiniste » (2022, Les Belles Lettres, 170 p.)
    Et pendant cette guerre, le Piave continue son flot. « Et le Piave murmurait calme et placide au passage, et les soldats autrichiens et italiens se lèvent, des milliers et des milliers de soldats se lèvent et marchent vers le fleuve. Italiens et Autrichiens, front et front, debout, vers le fleuve. Et des milliers et des milliers de soldats marchent vers le fleuve, me dis-je en marchant sur les traverses, ils marchent vers le fleuve, l’exode des hommes minuscules vers le fleuve empoisonné, et ils se déshabillent, les hommes minuscules, tous les hommes se déshabillent en marchant vers le fleuve empoisonné, me dis-je en marchant, et ils se baignent dans le fleuve, un après l’autre ils se baignent dans le fleuve, un après l’autre ils se dissolvent dans le fleuve et deviennent un petit nuage de fumée, me dis-je en promenant mon nuage en laisse, un petit nuage de fumée dissous dans l’acide, un après l’autre, des milliers et des milliers de soldats, et ils laissent une tache couleur rouille dans le fleuve, une tache couleur rouille que le courant emporte, me dis-je en marchant en haut de la digue ».
    Retour ensuite à Elisa, à la voie ferrée. « Peut-être qu’Elisa ne sait pas que la voie est désaffectée ». Mais est-elle vraiment désaffectée ? Puis au mari, Augusto, qui marche, pense et se souvient. « fini les pneus, fin le traitement des déchets », « moi, spécialiste en traitements de déchets toxiques, pétrole et caoutchouc », « ce château de caoutchouc, pneus Michelin, Goodyear, Bridgestone et ainsi de suite empilés les uns sur les autres ». Souffrance de cet homme, Augusto, qui vit avec sa femme Elisa dans une maison abandonnée, située près d’une voie sans issue dans une région non spécifiée du Nord-Est de l’Italie, sur les rives d’un fleuve qui transmet les échos de guerres lointaines et de braconniers qui s’y cachaient pour échapper à la loi.
    On assiste tout de même à une belle description de sa famille, le père, la femme, le frère, et par hasard l’enfant. En groupe « Mon frère jumeau Cesare, fils d’un père fasciste néonazi et d’une mère catholique intégriste » ou en détail « Mon cinglé de frère, mon connard de frère jumeau communiste extrémiste révolutionnaire anarchiste et imbécile », « j’ai eu un père, envoyé en prison par mon frère Cesare, qu’une tumeur au cerveau lui a cramé le cerveau et en a fait un zombie et que mon frère Cesare ne l’a jamais revu ». On voit que l’on passe allègrement de la famille à l’Italie avec ses composantes politiques.
    Quant au fils, ici nommé souvent l’enfant ou Daniele, tous ensembles « nous formions une famille, une famille dis-je, une famille normale, me dis-je, moi qui n’avait jamais eu de famille normale à proprement parler ». Quant au fils, Daniele, il a été défenestré, de lui-même ou de la faute de sa mère. Pour le commissaire de Padoue, « A dix-huit mois, l’enfant était capable de monter sur la chaise et ensuite de se pencher par-dessus le parapet, à votre avis ? ». Pour le père, « C’était un enfant très précoce, mais moi je ne l’ai pas vu une seule fois monter sur cette satanée chaise. […] Des cris, du vacarme ».
    Huit courts chapitres numérotés, comme il se doit de « un » à « huit » au cours desquels on assiste peu ou prou à une réécriture du mythe de Cain et Abel « Ce monstre, disait-elle, elle la philanthrope contre le misanthrope, Mary Poppins contre le Capitaine Crochet ». Finalement, qu’est-il arrivé au fils, déjà acrobate à dix-huit mois. Est-ce une raison pour faire tous les matins douze kilomètres à pied le long de la voie ferrée désaffectée, mais est-ce sûr ? Après tout 12 + 12, cela fait 6 heures de marche aller et retour, plus le temps de poser sa tête sur le rail et attendre qu’elle roule en bas de la digue, vers le fleuve. Saura t’on jamais ce qui (ceux qui) se cache dans les buissons avant la digue. « Ces braconniers, hommes très dangereux et desquels il est bon de se tenir à distance, circulent essentiellement le long des fleuves, où ils campent la nuit, faisant cuire leurs aliments dans de grandes marmites posées sur des feux de camp. Les braconniers se nourrissent souvent d’enfants bouillis, qu’ils capturent et dévorent en permanence »
    « tu n’as pas peur de toi, de comment tu es et de comment nous sommes et d’où nous irons, de ce que nous ferons, tu n’as pas peur, toi, de te souvenir et du passé, tu n’en as pas peur, tu n’as plus peur, tu n’as peur de rien, toi, tu n’as même plus peur de ma tirade, de mes mots, tu n’as pas peur, pas une expression sur ton visage, toi qui n’as pas peur »
    Une très belle écriture, je l’ai déjà écrit. Du coup, je suis allé voir ce que disaient les autres auteurs des Editions Do. C’est à découvrir. De même, et là, c’est plus qu’une découverte, c’est à partager, je suis retourné voir ce qu’écrivait Gesualdo Bufalino. C’est surtout aux éditions Cambourakis. Retour sur « Le Semeur de Peste » traduit par Ludmilla Thévenaz (2020, Cambourakis, 208 p.). C’est absolument sublime. A découvrir de toute urgence. J’y reviendrai, ainsi que d’autres volumes de la collection « letteratura » de la même maison d’édition. Se souvient on que Grazia Deledda a eu le prix Nobel en 1926. Rare prix obtenu par un italien, même si c’est un peu daté de nos jours.

    Publié par jlv.livres | 27 mars 2022, 09:29

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