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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Une autre histoire du vin » (Pierre Guigui & Sophie Brissaud)

En entretien passionnant, une anthropologie iconoclaste de la réception sociale du vin, et du rapport entre économie et goût.

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Depuis au moins quinze ans, Pierre Guigui est sans doute l’un des spécialistes français les plus reconnus du vin en général, des vins bio et naturels en particulier. Longtemps journaliste spécialisé vin chez Gault & Millau, directeur du Concours International du Vin Bio et fondateur du Concours Amphore, membre fondateur du Renouveau des Vins Bretons, ce spécialiste particulièrement pointu a su à nouveau se rendre tout à fait accessible en jouant le jeu d’un long entretien avec Sophie Brissaud, elle-même journaliste culinaire spécialisée, dont le résultat a été publié aux éditions Apogée en mai 2018, sous le titre « Une autre histoire du vin ».

Tout à une fin. Jusqu’au jour où ça recommence.
Un peu comme la vigne justement, qui meurt à chaque printemps. Dionysos lui-même, dieu de la Vigne, est né deux fois. Une fois de Sémélé, sa mère, puis de la cuisse de son père, Zeus. Osiris, à qui fut associée d’une certain façon la vigne, fut mort un temps avant de renaître. Et encore avant cela, il se disait que Gilgamesh, roi de Mésopotamie, avait trouvé une plante qui permettait d’accéder à l’immortalité… De bon esprit, on dit que c’était de la vigne.
Le vin nous porterait-il vers l’éternité ?
Il évolue au cours de son histoire et se réinvente constamment. C’est d’autant plus vrai à notre époque en termes de mode de consommation : on le boit à l’apéritif, ce qui change de façon notable son profil gustatif. On lui ajoute des glaçons, des fruits… Pourtant, la sangria n’est pas née d’aujourd’hui, et les Égyptiens, les Romains, les Grecs de l’Antiquité aromatisaient, eux aussi, leurs breuvages.
En fin de compte, le vin se prend un peu les pieds dans le tapis de l’histoire pour nous rejouer toujours la même musique.
Eh oui ! De tout temps, on a pu différencier les vins à boire ici aujourd’hui et les vins à boire demain ailleurs. Le vin de la valetaille et le vin pour la fine fleur. Le vin du commun et le vin qui ouvre à l’éternel. Le vin païen et le vin divin. Si étonnant que cela puisse paraître, plus longtemps le vin se conserve – ce qui le rend commercialisable et transportable – plus il est cher. Le prix du vin est proportionné à sa capacité de garde. Il faut dire que, quand il survit à une génération, il a ce petit goût d’éternité inimitable que n’a pas, par exemple, un beaujolais nouveau. Et l’immortalité, même si le vin n’en est tout compte fait qu’un ersatz, cela peut coûter un peu cher.

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C’est effectivement une histoire alternative du vin que nous distille ici Pierre Guigui au fil des 100 pages de l’ouvrage, non pas tant par les données utilisées, dont l’érudition archéologique, mythologique, historique, technique, anthropologique et sociologique impressionne à juste titre, tout en restant parfaitement digeste, mais bien plutôt par les perspectives et l’interprétation qu’il développe. Sans réfuter le moins du monde une vision historique qui se fonderait avant tout sur un progrès continu, il montre avec beaucoup de conviction les aspects cycliques de la place du vin dans la société, tout particulièrement lorsqu’on positionne le point de vue à hauteur d’ethnologie de consommation et d’économie de la production / distribution. Et c’est ainsi que notre regard sur les dernière évolutions en matière de vin peut prendre un sérieux coup de relativisme, et apprendre à se faire moins pétri de certitudes artificielles, moins sûr de lui, plus ouvert en quelque sorte.

C’est pour cela qu’à mon avis, l’histoire se répète beaucoup plus qu’on ne le croit. On a l’impression d’inventer, d’innover, mais on n’invente rien. Le pressoir, par exemple, qui permet d’avoir du jus de presse… Justement, le pressoir, c’est la Gaule et l’Espagne ! C’est la période dont nous sommes en train de parler. Entre mille cinq cents et mille ans avant notre ère, les pressoirs apparaissent. À l’origine, on foule aux pieds, puis par torsion comme en Egypte, ensuite apparaissent les premiers pressoirs à levier, puis à vis, pneumatiques, sous gaz inerte… C’est la première innovation technique, mais elle est évidemment réservée à ceux qui peuvent se la payer, donc les vins qu’on en tirera le seront aussi. Une fois de plus, dès qu’on parle de vin, on parle de classe sociale. Et s’il est vrai que les grands crus classés sont l’expression aboutie de cette façon de se différencier des autres (« je bois un cru classé, pas un petit vin comme tout le monde »), l’invention des vins nature et des vins bio est elle aussi une façon de dire : « Moi, je ne bois pas comme les autres. Je m’identifie à ce que je bois. Ce que je bois est différent. » Le soldat qui donnait son vin au Christ en croix – et ce vin, c’était de la piquette – a donné ce qu’il buvait, ni plus ni moins. Il en va de même pour celui qui lui donne du vinaigre (de l’eau vinaigrée en fait) sur son chemin de croix : il donne ce qu’il a dans sa gourde. Aussi, les gens qui fabriquaient les grands crus avaient les moyens d’employer les techniques nécessaires pour que le vin soit bon, et ils embauchaient des gens qui savaient travailler. L’histoire du vin est autant liée aux innovations qu’aux possibilités financières des consommateurs.

Cette lecture provient d’une découverte lors du Salon du Vin Naturel organisé à Ground Control (où se trouve désormais la librairie Charybde) à l’automne 2018.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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