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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Lykaia » (DOA)

Dans l’enfer vide – et se voulant pourtant habité – du désir extrême et contraint, et de son illusoire transgression. Impressionnant.

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De ces lieux dont on ne revient plus, ces dédales où les corps et leurs âmes, libres, s’égarent avec volupté. Elle en rêve, la Fille aux cheveux écarlates, tandis qu’elle tressaute vers l’abîme, au rythme du monte-charge dans lequel elle s’est engouffrée comme on se planque, on se dérobe au monde, aux autres. À l’intérieur de la cabine, assez vaste pour s’entasser à vingt et trop petite pour s’échapper à plus si, tout en bas, un malheur se produisait, des autres justement, il en reste un. Du genre à terrifier le bon peuple. Percé, tatoué jusqu’aux yeux. Tribal. Massif.
Avachi sur un tabouret à côté du panneau de commande, le videur reluque la Fille emmitouflée dans son manteau en vinyle surmonté d’une peau de canin à grosses canines, modèle extra-large, avec la tête et tout, qu’on dirait tué de la veille. Difficile, dans le clair-obscur du vieil ascenseur industriel, de déterminer précisément la bestiole en question, surtout sans lunettes. Elle voit le Musclor plisser, forcer, signe qu’il en porte le reste du temps. Sans doute les oublie-t-il pour bosser, ça ne doit pas faire assez féroce. Et elle devine ce qu’il se dit : une meuf courte sur pattes, attifée de ce truc plastoc, long aux chevilles et rehaussé de sa moumoute de poils, ferait marrer la galerie. Pas cette Fille. Déjà, elle est presque aussi grande que lui. Aidée, il est vrai, par ses talons effilés. En plus, elle porte aristo, la version fetish, avec sa tignasse rousse humidifiée au gel et raidie à mi-dos, qui contraste avec la clarté de sa peau, d’un laiteux classe, doux. Ca la rend lumineuse. Son visage est triangle, ponctué d’une bouche de poupée ensanglantée au pinceau, dont la lèvre supérieure, bien dessinée, remonte avec sensualité. Le vairon saisissant de son regard perdu, à la limpidité turquoise d’un côté, bleu pollué de l’autre, impressionne ; bien plus que l’encre rouge injectée dans un salon de tatouage à l’intérieur des globes oculaires du Golgoth. Entre les deux, il y a ce nez, allongé, ni fin ni épais ni vraiment droit, avec du caractère. Son busqué casse l’ensemble et le sublime.
Elle a une gueule, cette miss, elle le sait, et le videur la mate, il ne peut s’en empêcher. Pourtant, il doit en voir défiler des bombesques, des bandantes, des à-tomber-par-terre, dans son cockpit du pauvre. Mais celle-là, c’est autre chose, elle appâte, elle capture. Elle tue. L’insistance silencieuse du mec est pesante. Et ils n’en finissent plus de s’enfoncer et de bringuebaler à chaque mètre grincé de câble dévidé. En douce, la Fille risque vers lui un œil biffé à l’eye-liner. Toujours fixé sur elle. Prêt à bondir. Ça la fait fuir aussi sec vers le plancher et replier autour de son buste des bras dont elle paraît soudain ne plus savoir que faire.
Le temps, étiré, devient insupportable.
Enfin, par-dessus les cliquetis, la Fille entend de la musique. Pas la minimal sobre à laquelle l’endroit est habitué. Ce soir, ça joue classique, Bach, les Suites pour violoncelle seul. Une requête formulée par l’invité mystère de l’hôte de la soirée. Il paraît qu’il en a besoin pour opérer en paix, cet original anonyme, hors la loi et hors de prix, dont Markus n’a pas arrêté de lui rebattre les oreilles.
Ils arrivent. Un dernier choc vertical et la porte s’ouvre sur une cave minuscule. Elle sert d’antichambre et de vestiaire au BUNK’R, club dissimulé six étages sous la rue dans l’ancien Ost-Berlin, au milieu des catacombes de béton où il n’était pas prévu de caser des morts mais plutôt des vivants, en prévision du pire. Ici, le pire est désormais de sortie toutes les nuits, ultime pied de nez des perversions de l’Ouest aux idéaux de l’Est, mais personne ne fait plus attention.

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Deux ans après « Pukhtu Secundo » (2016), qui semblait marquer comme la fin d’un cycle largement consacré aux liens subtils ou non entre guerres secrètes contemporaines, militaires et paramilitaires, et avidités économiques et politiques, officielles ou non officielles, avec « Citoyens clandestins » (2007), « Le serpent aux mille coupures » (2009) et « Pukhtu Primo » (2015), rien ne semble en apparence proposer un terrain plus éloigné que ce « Lykaia » paraissant ces jours-ci (octobre 2018) chez Gallimard, dans lequel DOA s’infilitre pourtant profondément dans un autre monde secret, celui du BDSM (bondage, domination, soumission, sadomasochisme) international, de haute volée. Plus de soixante ans après « Histoire d’O », les pavillons et châteaux feutrés des banlieues, cossues ou non, et les relations nouées en cercles intimes ou presque, ont fait place à un business mondialisé aux ramifications bien plus nombreuses qu’il ne semblerait de prime abord : les flirts prononcés avec la mythique industrie du snuff movie, tels qu’évoqués dans « La sirène rouge » (1993) ou « Les racines du mal » (1995) de Maurice Dantec, ou bien avec l’industrie du cyber-divertissement de niche, l’un des ressorts du « Demonlover » (2002) d’Olivier Assayas, sont passés par là. La mondialisation libérale est partout à l’œuvre, et l’esprit d’adaptation / absorption du capitalisme connaît bien peu de limites, pourrait-on se dire ici, comme d’ailleurs à la charnière de « Pukhtu Primo » et de « Pukhtu Secundo ».

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Konzentration, c’est le thème de cet événement conçu par Tormenta, sorte de loge informelle, internationale, secret dans le très discret monde BDSM, dont les membres, cooptés et initiés à la dure, cherchent l’élévation spirituelle et physique, à l’instar des maçons, mais pas du tout dans le but d’obtenir le salut de leurs âmes : eux n’aspirent qu’à toujours plus de plaisir et de douleur, plus de sensations, aiment-ils dire. Autre énorme différence avec les adeptes de l’équerre et du compas, personne ne parle jamais de la confrérie en dehors de la confrérie, sous peine de sanction. La menace n’est pas vaine et, régulièrement, des rumeurs de disparitions inquiétantes refont surface dans le sillage de cette cabale des tabous et fétiches.
Tormenta n’a aucune existence physique, pas de réalité numérique. Les frères, et les sœurs, les femmes sont les bienvenues et, autant qu’on le sache, nombreuses, échangent en direct à l’oral ou, quand c’est indispensable, à l’écrit, sur papier, sans jamais souffler de nom, juste des grades, des fonctions, autre emprunt aux francs-macs. La raison de ces précautions draconiennes tient au leitmotiv de cette violente congrégation : consentir à ne plus consentir. Les activités de la loge sont en effet réservées à ceux pour qui les limites, les leurs, celles des autres, sont devenues des obstacles.
Ces limites ne sont jamais autant franchies que lors des fêtes Follow the white rabbit, organisées trois fois l’an, toujours sous des cieux différents.
Konzentration est la dernière de l’année.

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® Vice – via Flicker CC

En projetant aux cœurs multiples de cet univers loin d’être uniforme ses deux protagonistes principaux, un chirurgien esthétique ayant basculé dans un entremonde très particulier après un incendie l’ayant gravement défiguré et une professionnelle du BDSM extrême en ligne et in vivo, DOA entreprend certes une exploration des limites du désir extrême et du pouvoir ressenti sur soi ou sur les autres, exploration qu’il rend d’autant plus aboutie par sa maîtrise clinique des registres de langage et d’écriture – formidable capacité de rendre compte avec la même précision technique et désinvolte du franchissement subreptice d’une frontière comme d’une opération chirurgicale érigée en stade ultime du voyeurisme, forme littéraire rare qui enchantait déjà paradoxalement les opérations clandestines des quatre romans précédents -, mais il s’attache peut-être bien davantage, dans les interstices de son récit spectaculaire, à cerner les illusions délétères qui sont ici à l’œuvre. De la récupération marchande des friches du désir au détournement pratique de la clandestinité, de la transmutation des décors berlinois, praguois ou vénitiens à la mise en évidence du mensonge transgressif, DOA parvient à nouveau, d’une manière particulièrement impressionnante et tranchante, à construire un récit intime et personnel qui déjoue les attentes, exploite toutes les ambiguïtés, et force spectaculairement à une réflexion globale dérangeante, en restant toujours fidèle, de la première à la deux-cent-trentième page, à l’esprit secret du roman d’aventures contemporain.

De ma bouche ne s’échappe aucun mot, mais dans ma tête, ma réplique est cinglante. Je n’en peux plus de ce discours entendu mille fois, que j’ai moi-même tenu à une époque où j’étais plus exalté ou simplement plus naïf. Oui, oui, oui, dans ce genre d’endroit on n’en a rien à branler des tabous, on joue avec, on les moque, on les méprise et l’on méprise aussi la bonne société, répressive et sectaire. Et par la démonstration d’une curiosité sans limites, d’une ouverture d’esprit, d’une audace à aller au-devant du sombre, de l’organique, du prohibé, du sale, à explorer ces limbes qu’elle n’ose pas approcher, on lui prouve qu’elle ne contrôle rien, et nous encore moins. Qu’au fond, on lui est supérieurs, parce qu’on sait et qu’on peut, nous. Alors qu’on nous lâche la grappe, bla, bla, bla, et qu’importe la manière de prendre son pied, si on ne fait de mal à personne, ha, ha, ha.
De la merde, c’est tout.
Pas plus ici que dans le monde vanille, celui des pauvres cons rétifs aux délectables violences du subspace, la liberté n’existe. Objet ou sujet, l’autre est un enfer nécessaire, il nous enchaîne à lui. Faire fi de l’interdit implique son existence. Sans interdit, impossible de se penser en affranchi, à moins de vouloir devenir la norme et la norme, c’est la fin garantie de toute forme de licence. Et que dire de nous-mêmes, de nos vies, de ce qu’elles nous réservent, nous sommes tous prisonniers de nos propres expériences.
Libres, quelle blague.
Notre autojustification acrimonieuse d’anars de la fesse n’a guère plus de valeur que les tartufferies moralisatrices des réacs de la vertu. Tous nous manifestons la même arrogance intolérante et planquons notre dictatorial égotisme derrière de belles postures.

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  1. Pingback: 25 premiers aperçus de la rentrée (septembre 2018) | Charybde 27 : le Blog - 16 octobre 2018

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