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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Le héros et les autres » (Antonin Crenn)

Un village du Lot, un intense émoi adolescent, la création d’un monde intérieur vivace et résolu.

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Le garçon crie. Il va mourir dans un instant. Il le sait, et c’est pour cette raison qu’il crie. Sa mort est imminente : elle l’est depuis près d’un siècle. Ce garçon, puisqu’il est en bronze, on ne sait pas s’il est brun ou s’il est blond. Ses cheveux sont peut-être d’une couleur changeante, comme ceux de Martin qu’on ne sait jamais comment qualifier, qui tirent vers le roux à la fin de l’été. La couleur des cheveux du garçon (une tignasse dense dans laquelle on ne pourrait pas passer la main), c’est la même que celle de son visage et de son uniforme : un vert pâle, un vert-de-gris. Et ce soir, c’est surtout un gris-tout-court, car il est tard et que c’est l’hiver : la nuit est arrivée tôt, elle est déjà installée dans le square depuis longtemps. Sur le piédestal de pierre s’élève un garçon gris, dur et froid dans un grand ciel noir.

Un village du Lot (une note en fin de volume nous confirmera qu’il s’agit de Saint-Céré, reconnaissable à ses deux châteaux avoisinants, justement), de nos jours. Un adolescent s’y ennuie ferme, incapable de se reconnaître en ceux qui l’entourent, contraint de s’inventer de perpétuels parcours personnels et secrets, à partager le moment venu avec ceux que le désir, déjà, et l’appel des cœurs et des corps, désigne comme complices potentiels. De brève échappée nocturne en reconstruction mentale d’un imaginaire à part entière qui rendrait intéressant ce qui semble de prime abord si dénué de sens, de confidence espérée en invitation déguisée et chuchotée, Martin construit pas à pas, auprès d’un environnement de son âge, exclusivement masculin à ses yeux, et contre une cité minée par les préjugés et les petitesses qu’il n’est guère possible, alors, de dénoncer, un itinéraire d’éveil singulier, une quête d’intelligence et de sensualité qui saura trouver dans l’étonnante métaphore d’une statue de monument aux morts, et dans l’analyse diablement fine de la signification profonde du mot « héros » – et de son dévoiement si naturel -, un aboutissement en forme de chemin désormais libre d’être suivi, patiemment et intensément.

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Les tours de Saint-Laurent

Martin n’aime pas les mathématiques. S’il s’adonne ce soir à la théorie des ensembles, c’est parce qu’il préfère farcir sa tête avec des idées abstraites plutôt qu’avec le sang bouillant qui bat derrière ses tempes. Contempler l’intersection des sous-ensembles, c’est un peu comme calculer le débit de la rivière : ça occupe. Pendant que Martin réfléchit, les fluides qui irriguent sa cervelle ont le temps de retrouver une température convenable. Et lundi prochain, Félix demandera à Martin avec sa petite gueule d’ange : « Tu es parti tôt, l’autre soir ? ».
Juste après le pont, on débouche sur une place. Le jour, deux fois par semaine, elle sert de marché. Le reste du temps (et la nuit en particulier), on gare des bagnoles dessus. On voit très bien la statue depuis la place, parce qu’elle est juste à l’entrée du square derrière le portillon. On la voit de loin, mais Martin pourrait aussi bien entrer dans le square pour la regarder de près, car le portillon n’est jamais fermé. Ce serait bien inutile de le verrouiller, d’ailleurs, car personne n’a jamais eu l’idée de venir ici le soir. Quand il fait noir, les gens restent chez eux. Il faudrait être fou ou poète pour se balader dans les ténèbres, sur la pelouse humide. Les gens ne font pas des trucs pareils ici. Il y a eu une exception, tout de même, une fois : quelqu’un est venu dans le square, la nuit. C’était une histoire très spéciale : on en reparlera plus tard.

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Saint-Céré

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Antonin Crenn avait su déjà nous surprendre en 2017 avec sa « Passerage des décombres », qui transformait un minuscule bout de chemin de fer désaffecté en un surpuissant levier à imaginaire. À nouveau chez Lunatique, il nous offre en ce mois d’octobre 2018, avec ce « Le héros et les autres », une singulière échappée au beau milieu des tempêtes et des désirs sous un crâne adolescent d’apparence ô combien impassible, organisant à merveille un formidable décalage entre le rêve intérieur, l’aspiration forcenée et le quotidien banal qui leur sert de cadre apparent, là, où, foin des bocks et de la limonade, et foin de l’Espagne, ce sont des châteaux en Quercy qui tiennent lieu de catalyseurs des espoirs à se conquérir pour soi-même – et pour les autres, choisis.

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Nous aurons le plaisir d’accueillir Antonin Crenn le mercredi 24 octobre prochain à partir de 19 h 30, à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris), pour célébrer avec lui la publication de « Le héros et les autres ».

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  1. Pingback: C’est le 24 chez Charybde : n’oubliez pas | Antonin Crenn - 10 octobre 2018

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