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Notes de lecture 2011

Note de lecture : « La disparition soudaine des ouvrières » (Serge Quadruppani)

Même en vacances, la formidable stature romanesque de la commissaire Simona Tavianello émerge de la noirceur ambiante.

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Un an après le réjouissant, tonique et bien noir « Saturne » (2010), cette deuxième enquête de la commissaire anti-mafia Simona Tavianello, toujours au Masque, confirmait s’il en était besoin que Serge Quadruppani, traducteur émérite et fin connaisseur des arcanes politico-policières italiennes, avait su créer un personnage largement du calibre des meilleurs auteurs italiens de noir, précisément, nous proposant une figure assurément peu classique, éloignée des clichés du genre, trouvant un équilibre miraculeux entre la noirceur d’un contexte socio-politique profondément désastreux – celui de notre contemporain – et la beauté d’une joie de vivre ne se laissant jamais vraiment assujettir – un peu à l’image de celle du Salvo Montalbano d’Andrea Camilleri.

De ses ancêtres slovènes, elle avait conservé les formes dodues, le caractère doux, la touffe dorée et une langue longue, apte à inlassablement lécher, sucer, aspirer, mais les hominidés mâles doivent ici interrompre leurs fantasmes répugnants, car elle était aussi munie de deux antennes coudées comportant douze articles poilus et surtout d’un dard convenablement chargé en venin. Son jabot était chargé de nectar à éclater, il était temps de rentrer et quand l’Apis Carnica s’envola, la pelote de pollen jaune orangé calée dans le panier de poil était si grosse que des grains tombèrent sur un pistil dont le destin de producteur d’un marron qui finirait glacé était maintenant signé. Comme elle était seule et venait de découvrir dans ce bois le premier châtaignier fleuri de l’année, la butineuse prit le chemin de la ruche. Malgré les frondaisons épaisses de la forêt de chênes, de hêtres et de châtaigniers, elle s’orientait au soleil, les scientifiques ne savent pas vraiment comment. A l’approche du rucher, un vague de phéromones de Nassanov vint à sa rencontre, mais, vieille butineuse – dix jours déjà, comme le temps passe – elle n’avait pas besoin de ces émanations de ses congénères pour se diriger droit vers sa ruche et commencer la danse frétillante en huit qui indiquait, par une savante angulation solaire, la direction du châtaignier en fleur dont, déjà, son abdomen chargé d’odeurs ventilées par les ailes faisait sentir les odeurs enivrantes à ses sœurs. Elle volait lentement, car l’arbre n’était pas tout près. Le ciel avait beau être nuageux, ses trois ocelles qui percevaient la lumière polarisée lui permirent de se caler dans la direction précise tandis que ses yeux latéraux aux quarante mille facettes voyaient autour d’elle le monde en bleu, ultraviolet, orange et vert bleuâtre.
C’est ainsi que lui apparut la silhouette de l’homme : orange et verte, quand il s’avança au milieu du rucher, en combinaison et cagoule. A grands pas, il marcha, hache brandie, vers la ruche où pondait sans discontinuer la reine de la butineuse du châtaignier. La lame tournoya, renversant à une vitesse sidérante le bel amas d’alvéoles aux formes parfaites, le miel, le couvain, les cadres, tout explosa, et une onde de désarroi vibrant, d’odeurs, de signaux d’alerte, de bourdonnements submergea l’abeille.

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Enquête pour ainsi dire « incidente », puisqu’intervenant au cours de vacances bien méritées, « La disparition soudaine des ouvrières » nous emmène dans une vallée piémontaise où une lutte larvée entre apiculteurs écologistes, frappés par d’étranges disparitions massives de leurs essaims, et multinationale agro-alimentaire, menant des expérimentations réputées inoffensives, semble dégénérer en violent éco-terrorisme, donnant à ces contreforts alpins une tonalité évoquant curieusement celle des Four Corners du « Gang de la clef à molette » d’Edward Abbey (1975). Mais comme dans « Saturne » l’an dernier, la lourde patte des services spéciaux, totalement inféodés au capitalisme berlusconien, pour qui chaque pseudo-ambition sociétale se résume in fine à un moyen de gagner davantage d’argent, est bien présente, et ne sera déjouée que partiellement et de justesse par la commissaire et ses alliés de circonstance, obligée comme précédemment de « marcher sur des œufs » pour pouvoir simplement poursuivre son travail.

Serge Quadruppani nous impressionne ainsi à nouveau par cette étonnante capacité à mélanger au plus juste les éléments presque traditionnels du polar noir politisé, le nature writing évoquant par moments celui de son ami Erri de Luca, mais aussi le délectable épicurisme de personnages qui, même confrontés à l’avidité économique dans toute sa splendeur masquée, n’oublient pas néanmoins de vivre.

Au moment où il s’était lancé dans des explications scientifiques, le portable de Simona avait sonné, elle avait vu que c’était Marco et s’était abstenue de prendre la communication en se promettant de le rappeler plus tard, mais ensuite, elle avait été trop distraite pour suivre la démonstration. Elle retenait seulement que, selon Marini, et il avait employé lui-même la métaphore, les abeilles étaient en train de mourir d’avoir trop bien essayé de s’adapter à l’évolution du monde, au lieu de lui résister, « offrant ainsi l’image parfaite de la trajectoire d’une certaine gauche ».

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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