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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Débarqué » (Jacques Josse)

L’intense et pudique chant funèbre pour un père qui jamais ne put naviguer « en vrai ».

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Ce qu’il faisait là-bas, dans ce port connu comme haut lieu de la pêche à la coquille Saint-Jacques l’hiver et pour son afflux de touristes en période estivale, restait assez énigmatique. On ne le voyait que le soir. Il revenait fatigué, parlant peu, notant, avant de manger, l’ensemble de ses interventions du jour sur un carnet qu’il gardait précieusement dans la poche de son bleu de travail. Après quoi, il ouvrait sa boîte à outils, y remettait de l’ordre et s’installait enfin à table. Je compris, peu à peu, qu’il passait son temps à effectuer des réparations chez les particuliers et des installations de circuits électriques dans des maisons en construction ou dans certaines entreprises. Il était méticuleux et se donnait à fond dans ce métier qui n’était pas celui qu’il avait choisi. Il avait dû s’y résoudre à cause d’une grave maladie qui avait anéanti ses rêves d’aventures maritimes. Depuis, il n’entretenait qu’un contact visuel avec la mer. Il ne l’approchait que du rivage, humant ses odeurs iodées en la longeant sur sa mob ou la découvrant derrière une baie vitrée, scintillante sous le soleil qui effleurait la crête des vagues ou sur le point de se former et de rugir sous un ciel bas, virant du leu roi au vert-bouteille, alors qu’il avait tant espéré y naviguer, y tracer sa route dans le sillage de son père, mon grand-père, qui lui avait transmis le virus, lui qui fut pendant une vingtaine d’années capitaine au long cours. Le vieux marin (qui revenait fréquemment dans les conversations) avait sillonné tous les océans de la planète, fait escale dans les plus grands ports du monde et terminé sa carrière en pilotant les navires étrangers qui stationnaient au large de Brest en attendant l’ordre d’entrée dans la rade. C’est lui qui prenait, dans les années vingt, la place des capitaines pour effectuer ces délicates manœuvres, dans une baie truffée de pièges, afin de mener ces mastodontes à quai.

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Le phare du Paon, île de Bréhat (® dieudeschats)

En résonance intime avec son « Cloués au port » de 2011, qui pouvait à bien des égards faire figure d’hommage au grand-père, capitaine de la marine marchande, le poète Jacques Josse aura attendu dix ans pour offrir cet hommage intime, poignant et d’une beauté implacable, à son père, décédé en 2008, père qui n’a jamais pu, lui, satisfaire ses rêves d’enfance de navigation hauturière « en vrai ».

C’est Lucien, le cafetier, qui me confia, des années plus tard, comment se terminaient ces soirées épiques. Tilly, après s’être chauffé, échauffé pendant des heures, se mettant en scène en jouant son propre rôle près du zinc, faisant mine de suer à grosses gouttes dans la torpeur moite de l’océan Indien ou de grelotter au passage du cap Horn, égrenant des noms de ports, sautillant de Hambourg à Maracaibo, de Gênes à Izmir ou de Rotterdam à Valparaiso, s’époumonant en courant de la salle des machines à la passerelle, multipliant les anecdotes, imitant les voix des gens d’Afrique ou de Chine, décrivant des côtes dentelées, des rizières, des terminaux parsemés de grues, des torchères jaillissant dans la nuit, revisitant quelques bordels au hasard, ne lésinant pas – gestes à l’appui – sur ses prouesses sexuelles, se rappelant même les prénoms, les parfums, les mensurations de certaines femmes, Tilly, l’intarissable, porté par ses cavalcades verbales, devenait subitement muet. Il s’arrêtait en plein milieu d’une phrase, se balançait d’avant en arrière, écartait ses bras, chancelait et s’agrippait au comptoir. Il clignait des paupières. On aurait dit qu’il souffrait d’un mal de mer carabiné. Ses yeux devenaient vides. Il regardait droit devant lui. Fixait les rangées de bouteilles alignées derrière le bar. S’absentait totalement. Le colosse ne savait plus où il se trouvait. Il dodelinait de la tête. Quelques buveurs le retenaient pour qu’il ne s’effondre pas.

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Le café Ar Vag, à Plougrescant.

Si le bistrot et les confidences alcoolisées à propos de vies toujours un peu (ou beaucoup) plus rudes qu’on ne le croit vu de loin, ou à propos de rêves morts-nés qu’il faut trouver à réanimer par la ruse et par le verbe, Jacques Josse réussit ici le tour de force de rendre tangibles et poétiques au moins deux univers réels et fictionnels que l’on pourrait imaginer d’abord irréconciliables dans le cadre d’un même texte.

Le premier est celui, toujours étrange en Bretagne, de ce lien ambigu, attirance et répulsion, fascination et ignorance, qui unit ici l’Armor et l’Argoat, le bord de mer et l’intérieur, l’omniprésence de l’océan et l’ancrage irrémédiablement terrien, agriculture ou non, d’une si large part de la population. Renforcé par l’absence presque générale des noms de lieux « locaux » (Brest, lointaine, est mentionnée nommément, ainsi que, paradoxalement, la rivière Leff, théâtre justement de pêches familiales en eau douce ; Paimpol, Bréhat, Saint-Quay, Tréguier ou Guingamp ne sont évoquées que par périphrases habiles, qui démultiplient la résonance poétique de leurs descriptions feutrées), le parcours humain de ces enracinés et de ces déracinés, de leurs errances comme de leurs joies, de leur cheminement vers la mort, dramatique ou non, prend une singulière épaisseur, qui pourrait évoquer la magie de celle des « Vies minuscules » de Pierre Michon, par exemple, mais aussi parfois celle, légèrement onirique lorsque les voisinages se lient et se délient, des « Enfances Chino » de Christian Prigent.

Le deuxième, qui allie l’intime et l’épique, est bien celui du pouvoir intime de la littérature, qui ne se limite pas – on s’en doute – à celui de l’évasion, fût-ce dans la grande aventure maritime (les noms de Joseph Conrad, de Nikos Kavvadias ou de Francisco Coloane résonnent ici avec force) ou terrestre lorsqu’elle s’ancre dans quelque microcosme humain travaillé au cœur (et il faut lire les quelques mots consacrés alors comme incidemment à John Steinbeck, Erskine Caldwell, Jean Giono ou Georges Simenon pour s’en convaincre, si joliment). Il y a dans cette vie et dans ces pages une véritable magie en action, alchimie du succédané et de la complicité, qu’une phrase sans aucun hasard exprime peut-être le plus sereinement : « Au fil des ans, le lien qui s’était discrètement tissé entre nous n’a cessé de s’affermir. Il s’est nourri de faits subtils, graves ou anodins, de moments de bonheur et de drames sans nom. Il s’est étoffé en courant sur plus d’un demi-siècle. Il doit beaucoup à nos lectures, à nos solitudes, à nos dialogues et à nos silences. Il s’est peu à peu immiscé dans les méandres de nos mémoires respectives ».

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Monument aux marins disparus en mer, Saint-Coulomb

Il nous amenait parfois nous recueillir sur sa tombe au cimetière. Nous restions plantés devant. Il nous expliquait qu’il était couché sous le marbre, protégé par du bon chêne, habillé en costume de capitaine et coiffé d’une casquette galonnée, écoutant sans doute, les soirs de tempête, l’océan et ses chiens fous hurler en cognant falaises et côtes fissurées. L’intense boucan nocturne, amplifié en s’engouffrant dans les invisibles galeries souterraines qui traversaient landes et villages pour venir gronder jusqu’ici, devait, murmurait-il, le ramener vers quelques épisodes mouvementés de sa vie à bord.
Il sortait son paquet de tabac, tassait deux, trois pincées au creux d’une fine feuille de papier qu’il roulait en une seconde avant d’actionner son briquet-tempête pour en griller une en l’honneur du bouffeur d’écume qui fut également, nous confiait-il, bien qu’asthmatique, l’un des plus fameux fumeurs du canton.
Il pensait tout haut. Pour lui, les morts ne l’étaient pas tout à fait. Il y avait dans l’enclos, au-dessus duquel tournoyaient des nuées de mouettes, de nombreux marins qui nous escortaient. Ils entendaient nos pas crisser sur les graviers. Aux disparus du dessous se joignaient les défunts pailletés de mystère, ces hommes qui ne gisaient pas dans les tombes. Leurs noms figuraient sur la pierre mais leurs corps, ensevelis sous les vagues, dérivaient pour l’instant dans d’invisibles bas-fonds.
« Eux, ils sont là et pas là », avançait-il en aspirant une longue bouffée. Il levait les yeux vers le ciel laiteux, juste derrière le clocher, en ajoutant qu’il n’était sûr de rien.
Je crois qu’il n’était pas loin de penser, porté par son esprit baladeur, que ces marins perdus s’assemblaient pour former des flottilles en mers lointaines. Il les voyait peut-être naviguer logés dans des cercueils à une place qui ressemblaient à de petites barques conçues pour effectuer de longs voyages, sans retour possible. Pour lui, les péris croisaient au large, dérivant à leur guise, revisitant des lieux qui leur étaient chers tandis que nous étions, nous les rêveurs de tombes, les heureux détenteurs des liens qui leur permettaient d’être simultanément présents en divers points du globe.

Marc Villemain en parle superbement sur son site, ici.

Dehors, le vent soufflait. Le bleu du ciel perçait. La fumée partait vers l’ouest. Elle flottait avec légèreté au-dessus des prairies et des vallées. Elle s’en allait vers l’océan. Passait, en frôlant la cime des arbres, à proximité de la rivière. Survolait le bourg, la fontaine, le cimetière et glisserait bientôt au-delà de la falaise pour s’aventurer vers le grand large avant la tombée de la nuit, portant en elle la part la plus secrète d’un voyageur ordinaire mais empêché.

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Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Débarqué » (Jacques Josse)

  1. Un superbe libre comme d’ailleurs les autres livres de Jacques Josse.

    Publié par carnetsdudessertdelune | 17 août 2018, 11:54

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