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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Burnt Rotis, With Love » (Prerna Bakshi)

Une féroce dénonciation poétique de la place si malmenée des femmes dans la société indienne et ailleurs, et de l’exploitation généralisée qui perdure.

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LECTURE EN VERSION ORIGINALE ANGLAISE

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The temple, thus, was
similar to an elite club.
The priests acted
similar to bouncers
(except only worse)
forever restricting the entrance
of those most oppressed,
with Gods constantly watching
getting a good bird’s-eye view
but refusing to descent,
would do nothing to prevent.

Alas, the Gods
could care less
for milk, sweets and rice
were in ample supply.
These Gods were cowards, I thought
who use temples as places to hide.
(« The Coward Gods »)

Chercheuse doctorante en socio-linguistique et journaliste, d’origine indienne (du Punjab), ayant vécu en Australie puis à Macao, Prerna Bakshi publie de la poésie – remarquée – dans de nombreuses revues anglophones, depuis plusieurs années. Son premier recueil complet, « Burnt Rotis, With Love », publié en 2016 aux éditions du Zaporogue, frappe très fort. Utilisant ses mots, simples ou complexes selon les angles visés, comme des munitions à haute vélocité, elle y dénonce avec une certaine férocité et une réelle absence de complaisance de nombreux travers de la société indienne hindouiste, et plus particulièrement l’une des attitudes les plus rétrogrades de la planète envers les droits des femmes, attitude dont les débordements souvent sanglants rythment hélas régulièrement les articles traitant du sous-continent. Si elle traite aussi de très près (et avec un ton unique) les relations inter-ethniques, les liens entre politique et religion, les convoitises économiques, elle attache une importance toute particulière aux violences domestiques, aux femmes qui en meurent ou qui y survivent, et pas uniquement en Inde, cette fois.

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Aside from my hands that
work 12 hours each day, the source
of my livelihood,
blood must be one of the most
valued parts of my body.
I say this because
during the day,
a large portion of it
gets sucked by the factory owner,
the bourgeoisie.
Whatever little remains gets
sucked by hordes of mosquitoes
that show up as uninvited guests
in my dim lit, narrow, cramped
dormitory, and I think to myself
perhaps they are starving
just as much as I am.
So I let them suck for a while.
I let them suck my blood
as I do not have
much else to offer.
At least, this way,
one of us
would not sleep
hungry at night.
(« Blood Suckers »)

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Prerna Bakshi sait aussi trouver les mots qui s’impriment dans l’esprit et dans la chair quand il s’agit de rendre hommage à d’autres victimes ou à d’autres combattantes silencieuses face à une avidité qui ne s’avance pas toujours masquée : c’est le cas du cruel et poignant poème « A Day in the Life of a Migrant Factory Worker », dédié au poète chinois Xu Lizhi et à son suicide en 2014 face aux conditions de travail chez Foxconn. C’est aussi le cas lorsqu’il s’agit de dénoncer l’impérialisme et le militarisme indiens, qui ne sont pas toujours rampants (« Guns and Graves »), lorsqu’elle ironise cruellement sur les exigences bourgeoises vis-à-vis des femmes de ménage, en contraste avec le bidonville où elles vivent, à New Delhi ou à Mumbai, et avec les appels à l’empowerment de riches career women américaines (« When the Poor Woman ‘Leans In’… »), lorsqu’elle revendique toute sa place pour une écologie politique, même dans un pays pauvre (« Because ‘Nature Poetry’ Is Never About Nature Alone »), qu’elle tente de peser ce que la poésie peut apporter à un monde malade (« Poets Are Ultimately… »), ou bien entendu, lorsqu’il s’agit de mettre en perspective tout un sexisme « ordinaire » qui ne se vit jamais comme tel, même lorsqu’il devient totalement tragique (« The Cooking Gene », ou bien « A Tale of Round Rotis » – dédié celui-ci à la mémoire d’une Pakistanaise de treize ans tuée par son père et son frère parce qu’elle n’avait pas su faire un « roti parfaitement rond »…).

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I used to like playing games
with little toy guns until
one day, while the elders talked
downstairs, he snuck me
into his room…
My interest in toys ended
that day and with it ended
my childhood, though not
my interest in guns. That grew.
(« Childhood Games »)

Alors qu’il est si souvent de bon ton aujourd’hui, dans certains milieux, littéraires ou non, en Occident, de considérer la poésie politique – comme la lutte des classes – comme quelque chose de dépassé, il est extrêmement roboratif et particulièrement précieux (même si l’exercice rappelle vivement la cruauté du contemporain en marche) de lire de tels fragments acérés et vivants, sous la plume d’une jeune autrice se définissant elle-même, avec un certain humour noir, comme une « Marxiste du Sud ».

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prernabakshi

 

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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