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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « L’art de faire naufrage » (Pierre Senges)

Indissolublement liés à travers cinq siècles et davantage d’histoire de la mer, navigation et naufrage sous la malice érudite de Pierre Senges et d’un évêque franciscain plume de Charles Quint.

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Antonio de Guevara (1481-1545), prédicateur franciscain devenu évêque par la suite, fut un personnage discret et pourtant essentiel du règne de l’empereur Charles Quint, dont il écrivit nombre de discours tout en tenant chronique politique officielle (à partir de 1527), façonnant aussi, à sa manière, les contours idéologiques de cette Espagne impériale qui allait être à la fois celle, auréolée d’une triste légende noire, du « Terra nostra » de Carlos Fuentes et celle dite du « Siècle d’Or ». Auteur de huit ouvrages reconnus, dont plusieurs furent très largement diffusés de son vivant (particulièrement celui intégrant son analyse des phénomènes de cour) et traduits dans toute l’Europe, il souffrit par la suite d’une réputation de raconteur d’histoires peu soucieux de vérité historique, évoluant parfois à la limite de la mythomanie dans le traitement de ses sources antiques, notamment, avant d’être partiellement réhabilité de nos jours. Il serait aussi l’auteur d’une « Refutatio major » , démontrant l’inexistence du Nouveau Monde, dont une version dérivée et hautement savoureuse sera proposée en 2004 par un certain… Pierre Senges. Il nous offre ici son « L’art de naviguer » (le titre espagnol original est beaucoup plus long, et l’on pourrait se pencher naturellement sur les inventeurs de la navigation ou sur les conseils à ceux qui y vont, aujourd’hui, sur la mer, contenus aussi dans cette didascalie du troisième type) publié en 1539 à Valladolid.

Pierre Senges, lui, est notre contemporain érudit, malicieux, insatiable découvreur d’abîmes et de paradoxes, encyclopédiste joueur et matois s’il en est, qui peut pour nous aussi bien réinventer Melville que Bruegel, gloser avec grâce sur la tarte à la crème cinématographique que refragmenter un roman-fleuve perdu. Il nous propose dans ce volume son « L’art de faire naufrage », ou plus exactement – et ce n’est sans doute bien entendu pas neutre – « L’art de faire naufrage (vivacité de pesanteur) », composé sans doute pour l’occasion.

Comme en un enchaînement du tac au tac à travers les siècles, et par la magie de la traductrice de l’espagnol Catherine Vasseur (pour le plus ancien des textes) – à qui l’on doit aussi une postface, « L’art de galérer », qui vaudrait déjà à elle seule le détour – et des éditions Vagabonde, qui assemblent ces deux ouvrages en une publication unique en avril 2021, une somptueuse équivalence ironique et poétique se dessine entre le fait de naviguer, considéré comme hautement improbable et dangereux, à grand renfort de sources grecques et latines, par le franciscain espagnol, et celui de faire naufrage, dépeint comme au fond assez probable mais peut-être pas si fatal que couramment estimé, par l’auteur, fin connaisseur, de « Achab (séquelles) ».

Mimus, Polistorus, Azuarque et Périclès : pas de façon plus honnête d’entamer un livre (prédication, harangue ou, disons, élégie), par ces quatre noms disposés l’un à la suite de l’autre comme quartiers d’agneau le long d’une brochette. Tous ceux qui ont pu, ici ou là, se méfier d’Antonio de Guevara, l’accuser de mêler le vrai au faux, d’introduire des épouvantails dans les livres d’histoire et encore de composer de toutes pièces son répertoire auprès de quoi, ensuite, il prétend puiser ses sources – tous ceux-là, les accusateurs, devraient au moins admettre qu’au cœur de l’imposture l’évêque de Mondoñedo fait preuve de franchise. Il nous le dit, là, quatre fois de suite, à nous autres lecteurs méfiants, il nous dit sous quelles égides tout son Art de naviguer se situe : l’égide du mime grec, romain, espagnol, européen ou universel, autrement dit l’invention théâtrale (et voilà pour Mimus) ; l’égide de l’affabulation, de la volubilité, de la multiplication des petits pains des versions d’une même histoire (voilà pour Polistorus) ; l’égide de l’hallucination couleur azur (voilà pour Azuarque) ; enfin, l’égide de Périclès, supposé sage, garant de la belle parole, en vérité comédien lui aussi, bavard polymorphe, offrant aux auditeurs le bleu si séduisant de la rhétorique, et pour finir laissant la vérité péricliter dans le mensonge. Beaucoup de témoins vous le diront : Antonio est un fieffé raccommodeur : il coud la vérité au mensonge, Charles Quint aux Amazones, l’Espagne réelle à des îles impossibles où  des lanternes poussent dans les arbres, mais il ne cache rien de sa façon d’écrire l’histoire. (Pierre Senges, Préface à L’art de naviguer)

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Si l’inversion volontariste de la poupe et de la proue peuvent être lues à l’occasion comme une tentative d’intervertir les rôles machiavéliens respectifs de la virtu et de la fortuna, nul doute qu’Antonio de Guevara aura trouvé ici en Pierre Senges son parfait exégète en même temps que son complice idéal (comme en témoignent entre autres les extraits de la préface ci-dessus et ci-dessous). Si l’on sait que le sourire, le rire et l’exagération rabelaisienne sont des armes de guerre du sens lorsqu’elles sont placées dans les bonnes mains, on sentira peut-être surtout ici, entre Don Giovanni et Sir John Falstaff, entre un Sindbad entré dans une bibliothèque du naufragé qui n’aurait évidemment pas déparé chez Umberto Eco et un franciscain que l’on peut se mettre à lire comme Pierre Déléage lit les para-anthropologues de « L’autre-mental », entre l’Éric Chevillard du « Vaillant petit tailleur » et le Neil Gaiman d’« American Gods », cette manière si rare de se tenir courbé comme il le faut ou comme on le peut sur la vague du langage, en affrontant toujours au plus près six vents dont un catabatique.

Méfie-toi, lecteur, si tu veux trouver dans ce livre des pistes claires, et méfie-toi davantage encore si tu veux arracher ici ou là un seul mot capable de t’expliquer comment un évêque aussi casanier a voulu prétendre à une mort d’Argonaute. Méfie-toi parce que ce livre est séduisant, il égare en divertissant, il sème sur son chemin des friandises à ton usage – tourne les pages l’une après l’autre et tu trouveras, pêle-mêle, des poissons flegmatiques, des poules bien grasses, des écoutilles confondues avec des épontilles, un navire fou toujours en mouvement, du miel rosat, des figues, des pruneaux et des amandes, des roses alexandrines, une pilule bénite, de la fuste neuve, du cristal de Venise, une coupe de Cadahalso et des bouchons venus de Liège, de la viande de bouc, des quartiers de brebis, du buffle salé. Tu y verras aussi Thésée, le Minotaure, Cyrus et Alexandre le Grand, Alcibiade, Cléopâtre, ses ancres d’or et ses rames d’argent, sa poupe couleur d’ivoire ; tu y trouveras des conseils, de l’imagination contenue puis délivrée, divers degrés de la sagesse et de la roublardise ; tu y apprendras comment on célèbre la messe sur une galère en équilibre sur un pied lui-même posé sur une planche glissante ; tu trouveras tout cela, et tu en feras ton profit, mais je te parie mon cheval et la moitié d’une mule que rien là-dedans ne t’expliquera la mort d’un terrien en pleine mer. (Pierre Senges, Préface à L’art de naviguer)

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