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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Le vaillant petit tailleur » (Éric Chevillard)

Donner enfin un véritable auteur à ce conte plusieurs fois centenaire, au prix de jouissives acrobaties narratives et verbales.

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le vaillant petit tailleur

Publié en 2004 aux éditions de Minuit, le douzième texte d’Éric Chevillard est sans doute l’un des plus emblématiques de la manière dont l’auteur excelle à subvertir une narration et dérouter son lecteur pour sa plus grande joie.

Prétextant ainsi qu’il est grand temps de donner un véritable Auteur (oui, avec un grand A – la morgue affectée par l’écrivain est l’un des hilarants ressorts de cet exercice-ci) à cette histoire récoltée par les frères Grimm en 1812 auprès de vieilles conteuses allemandes, Éric Chevillard revêt donc, le temps de ces 230 pages, les habits tout dorés et parfaitement comiques dans leur grandeur du Littérateur chargé d’une mission salvatrice, mais ayant le plus grand mal à prendre au sérieux le texte qu’il est chargé de « bonifier ».

« Mieux vaut décidément que je m’en tienne à mon intention première. Le Vaillant petit tailleur sera le titre connu de chacun qui manquait à ma bibliographie. Mon nom ne vous évoque peut-être rien ni personne, rétorquerai-je aux dédaigneux, aux ricaneurs, mais si je vous dis que je suis l’auteur du Vaillant petit tailleur… et je brandirai cet ouvrage : ça leur clouera le bec, ainsi leur mouchera aussi le nez comme il convient. On me fera cependant l’amitié de croire que là n’est pas ma motivation principale. Je suis déjà un dieu pour les fourmis et il apparaît suffisamment que je ne tire aucun orgueil de cette forme de gloire. Elles sont pourtant toutes à mes pieds. Mais je constate que, faute d’un texte fondateur, le vaillant petit tailleur n’a pas accédé au rang de figure mythique à l’instar d’Œdipe, de Don Juan, de Faust et de quelques autres qui ne montraient pourtant pas autant de dispositions que lui. »

Cette réécriture au fil de l’eau, toute en digressions, en incises, en remarques in petto de l’auteur à l’œuvre, est l’occasion d’une formidablement réjouissante histoire alternative, recensant des dizaines de possibilités narratives qui auraient pu être utilisées pour « améliorer » le vieux conte, confrontant des péripéties à leur propre logique, imaginant des raccourcis ou des extensions, le tout entouré d’une extraordinaire mauvaise foi d’auteur – tour de force en soi que de justifier tout à tour tous les choix éventuels et leurs contraires, retrouvant une fois de plus cette magie du verbe faussement incident qui créait le « style Chevillard » et sa profonde drôlerie particulière, dès les commentaires jetés comme à l’emporte-pièce, dans les interstices du récit de « Palafox » (1990), par exemple.

eric-chevillard

« La plupart des géants ont aujourd’hui disparu mais, à l’époque où s’enlise cette histoire, leur population ne cessait de croître assez inexplicablement, d’ailleurs, puisque nul auteur n’atteste l’existence de géantes – vivaient-elles terrées au fond de grottes obscures ? – ni ne signale la présence parmi eux de petits géants en bas âge. Or même si l’on peut admettre que de telles créatures fantastiques n’aient point partagé le mode de reproduction laborieux des humains, il est non moins certain qu’elles ne poussaient pas non plus comme ça, tout d’une pièce, engendrées par la rencontre d’un courant d’air et d’un parfum. Cette énigme devra être résolue si l’on souhaite vraiment aujourd’hui réintroduire le géant dans les montagnes comme on l’a déjà fait de l’ours et du loup – et pourquoi ne pas y bâtir aussi un petit chalet pour Panurge ? demandent les bergers excédés, pourquoi ne pas creuser dans les pâturages des fosses hérissées de pieux et masquées par un écran d’herbe ? Pourquoi ne pas miner les chemins de transhumance ? Pourquoi ne pas tondre nos bêtes et les débiter pour vendre leurs gigots ? Si l’on continue sur cette voie, rien bientôt ne paraîtra plus normal que l’extermination des troupeaux, on verra nos moutons égorgés aux étals des bouchers et les cervelles de nos agneaux finiront dans vos assiettes ! »

Avec « Le Vaillant petit tailleur », Éric Chevillard nous donne sans doute l’un de ses tout meilleurs textes, l’un de ceux où il explore le plus jouissivement pour son lecteur les possibilités du récit, la joie du verbe interrogateur, et la réflexion sur ce qu’écrire veut dire, côtoyant en permanence de vertigineux précipices de réflexion, avec son rare talent de funambule communicatif.

Ce livre fut remarquablement présenté par Fabrice Colin lorsqu’il était le libraire invité chez Charybde en juin 2012, et la lecture de Nébal qui s’ensuivit est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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