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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Katrina – Isle de Jean Charles, Louisiane » (Frank Smith)

Témoignage presque silencieux, poignant et poétique, de confins de Louisiane où la nature et l’appât du gain s’unirent pour détruire une communauté.

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Katrina

Publié aux éditions de l’Attente en juin 2015, ce carnet de voyage de Frank Smith propose une incursion au cœur d’une petite communauté, constituée principalement de descendants métis d’Indiens (la minuscule tribu en a été officiellement « reconnue » il y a quelques années) et de Français de Louisiane pré-napoléonienne, habitant un étroit bout du monde, sur une des extrémités les plus avancées des terres incertaines du delta du Mississippi.

Les marécages s’enfoncent, embrumés et opaques. Les villes, Houma, Lafourche, on les traverse un jour.
On roule jusque Isle de Jean Charles, sur le bord du Golfe du Mexique, une île accidentelle et continentale et dérivée, née d’une dislocation, d’une fracture. Une terre désolée qui survit à l’engloutissement, au bout des bayous. Pour y accéder, il n’y a qu’une seule route qui perd régulièrement la bataille contre les éléments. Ensuite s’alignent de pauvres maisons de bois.
Quatre miles plus loin, le bitume disparaît, rompu par les eaux définitives. Un rectangle de terrain vague résiste tant bien que mal, ceinturé par un rideau de saules dépenaillés. Il y a, underground, la circulation du gaz et de la chimie en général, et il y a les champs pétrolifères.
Zone rurale et fourbue, plate comme un plongeoir.

Là, dans ce décor de confins où se mêlent la terre et l’eau, il s’agit désormais de survivre, accrochés à un sol qui recule, à un environnement menacé chaque année un peu plus par les eaux et les ouragans, mais aussi par les pollutions liées aux industries pétrolière et chimique, omniprésentes ici. Allant à la rencontre des habitants, par l’entremise du fougueux chef tribal, Albert Naquin, en un road novel immobile et taciturne, Frank Smith nous offre de précieuses bribes d’un réel sous tension, d’un mélange subtil de courage et de résignation, de sens de la fatalité et d’indignation, en épousant la rocaille d’un langage hybride lui-même en voie de disparition.

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Wenceslas Billiot, son prénom comme celui d’un « roi de Tchécoslovaquie ». Pantalon trop court, vieille chemise de travail, casquette I LOVE NY, il scie une chaise – soixante-dix-huit ans devant toi.
Wenceslas parle : « Ça, c’est l’héritage de mes parents. C’est pour ça qu’on ne va pas quitter, c’est là pour longtemps encore cette terre d’ici, plein des années. Des fois, c’est pas trop bon ; des fois, c’est bon. Ça dit tout le temps de nous bâtir une digue pour la marée haute, pas pour un ouragan. Moi, je veux rester ici. C’est mon idée, ma seule idée dans la vie. Je veux vivre et je veux mourir ici. Après, je ne connais pas. »
Il s’assied sur un banc, il respire.
Il parle encore : « Dans le vieux temps, on avait plein de bois protecteurs, on ne voyait pas l’eau à cette limite. Il y avait juste des trous pour les canards et les poules d’eau et les oies. C’était de l’eau douce, maintenant c’est de l’eau salée. En 1926, ma mère elle a eu l’école en français. Elle avait un nom de la France par son père qui s’appelait François Desbasbleus. Les Français sont venus et ont marié des Indiennes, oui monsieur ! Tous ces vieux de l’Isle, ils parlent en français, c’est-à-dire qu’ils ont été éduqués dans la langue des ancêtres. Ensuite, on a commencé à cultiver le monde en anglais. On allait à l’école, et si on parlait français, on se faisait battre. »

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Loin, et pourtant si près, de la Nouvelle-Orléans gravement blessée, dont rend compte avec ferveur la série TV « Treme », plus proche peut-être des ambiances désabusées de la première saison de « True Detective », ce récit simple et poignant baigne dans une magnifique fausse douceur, feutrée et poétique, où la colère légitime est, à l’image des habitants eux-mêmes, comme diluée dans l’inexorabilité de la menace naturelle et humaine qui les poursuit, malgré les grands travaux d’aménagement du delta entrepris depuis plusieurs années, toujours ralentis par les incuries et les absences de financement, mal endémique des « situations d’urgence pas vraiment urgentes » aux États-Unis, que les errances de la gestion de l’ouragan Katrina, justement, avaient hélas si bien mis en valeur. Et l’on pourra ainsi ranger cette centaine de pages, avec son intensité poétique atteinte comme par subtile inadvertance, à une place de choix dans une littérature des confins, des oubliés, de celles et ceux qui tentent de se battre contre un sort « naturel » où la main de l’homme est pourtant bien visible.

Les mots des Indiens – ce sont les mots du livre – émergent du silence.
Entre chaque mot, il y a une mer de non-dits et des flots et des rivières et des trous de silence. Ce sont des people, des gens qui s’expriment peu. Ils bredouillent, la plupart du temps. Avec des accidents entre ce qui est dit et leurs dents.
En ta présence, parfois, ils se confient. Ils reconnaissent que l’allure de ton français les étonne, les impressionne même. Toi, tu ne veux pas créer de la distance, alors tu te remets au standard américain.
Des canalisations infestent les entrailles du pays, d’où les légendes ouvrent sur l’infini…

Pour compléter le beau texte de Frank Smith, on regardera utilement l’ensemble documentaire rassemblé autour du film militant « Can’t Stop the Water », ici, le film de fiction largement inspiré d’Isle de Jean Charles qu’est le « Beasts of the Southern Wild » de Benh Zeitlin (davantage d’information ici), ou encore le très court-métrage « Isle de Jean Charles » d’Emmanuel Vaughan-Lee, ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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