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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « 14 juillet » (Éric Vuillard)

Dans la rue et sous les remparts avec la foule surchauffée des individus en lutte.

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Publié en août 2016 dans la collection Un endroit où aller d’Actes Sud, ce nouveau texte d’Éric Vuillard poursuit avec éclat l’intense travail de mythographie littéraire qui caractérise l’auteur depuis ses débuts, s’attaquant ici, après la conquête espagnole du Pérou (« Conquistadors », 2009), la colonisation de l’Afrique centrale (« Congo », 2012), l’avidité des grandes puissances (« La bataille d’Occident », 2012) et la naissance de l’industrie du divertissement de masse (« Tristesse de la terre », 2014), à la composition symbolique de la Révolution française, saisie à travers la journée devenue mystérieusement emblématique du 14 juillet 1789.

Commençant son récit trois mois avant la date fatidique, en se permettant quelques flashbacks explicatifs succincts (ayant surtout trait à quelques abus symboliques particulièrement forts de la part des dirigeants, aux fastes insensés de Versailles et à la mise en coupe financière réglée du royaume endetté – les échos contemporains sont sans doute ici tout sauf le fruit du hasard), Éric Vuillard nous entraîne avec une étourdissante maestria au ras du terrain, de la rue et de l’atelier, là où les myriades de ruisseaux humains ayant convergé au fil des années créent cette entité bien spéciale, le peuple – parisien, en l’occurrence.

Le 23 avril 1789, Jean-Baptiste Réveillon, propriétaire de la manufacture royale de papiers peints, s’adresse à l’assemblée électorale de son district, et réclame une baisse des salaires. Il emploie plus de trois cents personnes dans sa fabrique, rue de Montreuil. Dans un moment de décontraction et de franc-parler stupéfiant, il affirme que les ouvriers peuvent bien vivre avec quinze sols par jour au lieu de vingt, que certains ont déjà la montre dans le gousset et seront bientôt plus riches que lui. Réveillon est le roi du papier peint, il en exporte dans le monde entier, mais la concurrence est vive ; il voudrait que sa main-d’œuvre lui coûte moins cher.

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Loin de la masse anonyme, foule saisie et châtiée le plus souvent d’un bloc par les maîtres du jeu, le peuple mis en scène par l’auteur, à partir des documents d’époque et de l’imagination littéraire suppléant aux absences, s’incarne puissamment en dizaines et centaines de personnes, approchées à toute allure, en d’impressionnantes séries de panoramiques et de zooms, par leurs professions ou par leurs noms, par leurs villages et pays d’origine ou par leurs griefs, par leur faconde et leur détermination, par le hasard de leur présence ou par la volonté qui les guide.

On vit depuis toujours dans des maisons de pisé et de planches, avec une chaise dépaillée, pas de feu, mâchant du mauvais pain. Alors, la colère monte autant que les salaires veulent baisser. Dans la journée du 28, l’émeute s’étend. On vient de tous les quartiers alentour, depuis l’autre côté de la Seine. On ramasse au passage les flotteurs, les mendiants qui couchent sous les ponts ; et le soir, on parvient à forcer l’entrée de la folie Titon. C’est la revanche de la sueur sur la treille, la revanche du tringlot sur les anges joufflus. La voilà la folie, la folie Titon, là où le travail se change en or, là où la vie rincée mute en sucrerie, là où tout le turbin des hommes, quotidien, pénible, là où toute la saleté, les maladies, l’aboi, les enfants morts, les dents pourries, les cheveux filasses, les durillons, les inquiétudes de toute l’âme, le mutisme effrayant de l’humanité, toutes les monotonies, les routines mortifiantes, les puces, les gales, les mains rôties sur les chaudières, les yeux qui luisent dans l’ombre, les peines, les écorchures, le nique de l’insomnie, le niaque de la crevure, se changent en miel, en chants, en tableautins.

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Un « Vertige de la liste », au sens d’Umberto Eco – ou peut-être de Pierre Senges -, nous saisit aisément en parcourant en compagnie d’Éric Vuillard la multitude assemblée ces jours-là, peuple hétéroclite trouvant pourtant son unité fugace, peuple qui doit certainement davantage ici, au-delà des documents directs, à Albert Soboul et à Eric Hobsbawm qu’à François Furet ou à d’autres historiens plus frontalement révisionnistes : la manière radicale dont elle se construit à chaud, créant un bouillon rapidement cultivé et porté à ébullition, dans lequel la colère et l’humour, la rage et la forfanterie, l’inconséquence et le courage, se mêlent inextricablement, changeant d’une seconde à l’autre, d’une ruelle à la suivante, d’un être humain à celui ou celle qui le côtoie alors. Loin du récit épique et savamment orchestré d’une Hilary Mantel, beaucoup plus près de la reconstruction miniaturiste et savoureuse des « Onze » de Pierre Michon, l’auteur nous immerge au coeur du brouhaha brownien d’un chaudron aléatoire et pourtant parfaitement cohérent, in fine, d’où émerge le saut auquel nulle élite n’était préparée – comme en témoignent de manière cocasse et triste à la fois les diverses tentatives d’ambassades bourgeoises au cours de la journée.

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Le pillage de la manufacture Réveillon.

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Le 28 avril 1789, la révolution commença ainsi : on pilla la belle demeure, on brisa les vitres, on arracha les baldaquins des lits, on griffa les tapisseries des murs. Tout fut cassé, détruit. On abattit les arbres ; on éleva trois immenses bûchers dans le jardin. Des milliers d’hommes et de femmes, d’enfants, saccagèrent le palais. Ils voulaient faire chanter les lustres, ils voulaient danser parmi les voilettes, mais surtout, ils désiraient savoir jusqu’où l’on peut aller, ce qu’une multitude si nombreuse peut faire. Dehors, il y avait une masse de trente mille curieux. Mais on n’est désarmés, on n’a que des bâtons et des pavés. Et voici que les gendarmes arrivent. La foule lance une grêle d’injures et de sifflets. Depuis les toits, il pleut  des pierres et des ardoises. On dépave la rue de Montreuil. Quel bonheur de caillasser les argousins ! Pas de liberté qui ne passe par là. La cavalerie avance contre la foule ; les gens reculent, dans la bave des chevaux, face aux sabres qui brillent. Alors, les soldats arment leurs fusils et tirent. Une première salve tue beaucoup de monde, la foule glisse contre les murs, se rencogne où elle peut ; on jette des tuiles depuis les toits, on hurle. Mais les fusils sont à nouveau chargés – feu à volonté ! Des dizaines de morts jonchent la rue. À ce moment, on se débande. On court, on se bouscule, c’est la grande lessive sous le ahan du ciel. Les femmes crient aux soldats de ne aps tuer, d’avoir pitié ! Les coups repartent, les morts s’entassent, les cavaliers parcourent les rues, crevant le dos de ceux qui fuient. On parle de plus de trois cents morts et d’autant de blessés. Les cadavres furent jetés dans les jardins alentour, sur les charrettes à fumier, entassés. Il y eut aussi quelques pendus. Puis, on marqua au fer rouge des émeutiers, que l’on envoya aux galères. Et on raconte qu’à part celle du 10 août 1792, ce fut la journée la plus meurtrière de la Révolution.

Dans un texte limpide, vivant et profondément humain, en à peine 200 pages, Éric Vuillard instille pourtant beaucoup de malice et de ruse, suggérant des dizaines d’échos contemporains à chaque page, sans jamais forcer le trait ou surligner ses effets. A partir de la reconstruction minutieuse et néanmoins fort enlevée d’une journée mythique (et du chemin qui y menait, en forte pente), il s’agit bien ici de saisir aussi ce qui transforme l’accablement en révolte, et ce qui conduit de la protestation et de l’émeute à la révolution, malgré la force de répression brutale ou de conciliation traîtresse qui entoure et étreint le peuple toujours réputé sans lumière. Et les mots de l’auteur, de la singulière beauté du quotidien devenant tout à coup exceptionnel, résonnent avec force dans le paysage social et politique actuel.

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Discussion

7 réflexions sur “Note de lecture : « 14 juillet » (Éric Vuillard)

  1. Ah ça, ça me parle. Merci pour la découverte. Je le mets avec mes (déjà nombreuses) lectures à venir.

    Publié par Delphine-Olympe | 19 août 2016, 15:51
  2. Un très grand livre ! Merci pour ce compte rendu détaillé, informé et illustré.

    Publié par Olivier Ritz | 6 septembre 2016, 10:43
  3. Un point de vue original sur l’Histoire, un événement peu livresque jusque-là, une plume incisive. Le lecteur court avec le peuple parisien dans un tourbillon de poussière, de poudre et de sang.

    Publié par RIGOU-CHEMIN BENEDICTE | 14 septembre 2016, 16:27

Rétroliens/Pings

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