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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Scalps » (Éric Chevillard)

Sept nouvelles, comme autant de trophées arrachées au réel.

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scalps

Paru en 2004 aux éditions Fata Morgana, ces courts récits sont comme sept combats de ce dompteur de mots qu’est Éric Chevillard, qui «consignent les réactions épidermiques d’un sujet aux prises avec l’angoisse, laquelle s’incarne en des personnages suffisants ou bornés dont l’aplomb le renvoie sans cesse à ses propres défaillances, à son hésitation, à son naufrage. Chaque texte décrit avec insistance une séquence brève dans laquelle s’expose douloureusement ou comiquement ce conflit. […] Au terme de la lutte, il sera mort peut-être, mais quelques scalps orneront sa ceinture.»

Sous la plume chevillardienne, personnages et animaux surgissent, plus imposants que nature, tel Faldoni le personnage central du premier récit, un homme gros, antipathique et inamovible, qui remplit toute la page comme une gigantesque enclume et obstrue tout champ de vision.

«Pourquoi ce rictus amer ? Son visage est affaissé comme un corps dont les genoux d’abord ont cédé, puis les épaules. Faldoni pèse. Il est lourd. Il n’est pas lesté que de son poids. Il bouge de temps en temps. Il fait un pas de côté. Il se meut au ralenti. Il dérape dans la colle. Incontestablement, il y a du gastéropode en Faldoni.» (Faldoni)

Le point de départ de chaque nouvelle est simple, que ce soit un objet ou une situation, parfois aussi ordonnée qu’une équation mathématique : Faldoni et Loqueteau, deux hommes au physique similaires mais dont l’un est antipathique et l’autre pas ; Pascale Frémondière et Sylvie Masson, deux élèves que leur professeur confond systématiquement, l’auteur répétant jusqu’à l’envi ces deux noms anodins qui en deviennent totalement obsédants.

Parmi ces sept nouvelles, toutes savoureuses, «Les taupes» mérite une mention toute particulière ; on y voit un professeur de technologie, personnage physiquement repoussant, enlaidi par un eczéma chronique, qui continue de s’enorgueillir à l’âge adulte d’avoir lancé, étant enfant, des taupes dans le jardin de son illustre voisin, Samuel Beckett.

« »Quand j’étais enfant, nous habitions à côté de chez Samuel Beckett, à Ussy. Je m’amusais à lancer des taupes dans son jardin. »
On n’a aucune peine à le croire. C’est un homme au regard biais qui raconte cela, et ses dents sont vilaines. Il est professeur d’électronique au lycée Désiré Nisard. Ça lui plait. Il prétend avoir un bon contact avec les élèves. Mais on remarque surtout la maladie de sa peau, ces plaques rouges sur son visage et ses mains, la desquamation, les croûtes.» (Les taupes)

À partir d’un point de départ ténu, Éric Chevillard déploie son texte, avec une imagination et une fantaisie d’une agilité sidérante, cette propension jubilatoire aux digressions, à l’incongruité et à la fantaisie. Ainsi, sous forme de parodie, usant les situations et les mots jusqu’à la corde, il dévoile les fonds et les travers de l’homme en société – la bêtise et la mesquinerie, l’effet abêtissant de la consommation et du divertissement, la perte du lien avec la nature, l’effondrement intellectuel – avec une ironie surréaliste d’une légèreté de Plume, pour la plus grande joie du lecteur et de la lectrice.

«Ça nous envahit, ces objets puérils, idiots, marrants. Tous les gorilles sont garnis de billes de polystyrène, désormais. Tous les éléphants nous versent du thé ou de la camomille. Trouvez-moi un koala sans bretelles, qui n’aura pas non plus une fermeture-éclair sur le ventre.
La cravate n’a rien perdu de son sérieux dérisoire en devenant cette bande dessinée. La chaussette digitée ne fait pas le quadrumane. La pantoufle encombrée de pattes ne sait plus marcher. Elle rampe. Elle se traîne. Nous vivons parmi ces gadgets comme de vieux enfants détraqués.» (Le lapin)

Pour acheter ce livre chez Charybde, c’est ici.

«Heureusement, il n’y a pas que la vie dans la littérature.» (L’autofictif)

Eric Chevillard

 

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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