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Notes de lecture 2012

Note de lecture : « Un cantique pour Leibowitz » (Walter M. Miller Jr)

Préserver la science, préserver la conscience : comment ?

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RELECTURE

Sorti en 1959, l’unique roman publié par Walter M. Miller Jr de son vivant est l’assemblage, légèrement retravaillé, de trois nouvelles publiées auparavant en revue, parmi la quarantaine qu’il écrivit.

Ingénieur de formation, membre d’un équipage de bombardier durant la seconde guerre mondiale, c’est en participant, à sa grande horreur, à la destruction de l’abbaye de Monte Cassino en 1943 (une action alliée que les historiens s’accordent aujourd’hui à considérer comme l’une des plus stupides de la guerre), que lui vint l’idée de ce roman.

Après le quasi-anéantissement de la civilisation actuelle par échange mutuel de missiles nucléaires intercontinentaux, et après la sauvage chasse populaire à tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un savant, voire à un simple lettré, qui s’est ensuivie, un ordre monastique, misérable et sans moyens, s’est créé au sein de l’église catholique survivante : les disciples de Leibowitz (obscur ingénieur électricien mort en martyr lors de la grande chasse à la science), basés dans une abbaye du Nouveau-Mexique, se chargent, avec une infinie dévotion, de la collecte et de la sauvegarde des « memorabilia », traces écrites, si possible scientifiques, mais en tout cas désormais rigoureusement incompréhensibles, de la civilisation technique disparue.

La première partie, « Fiat homo », narre la vie austère de Francis Gérard de l’Utah, un disciple un peu simplet que le hasard (ou l’ombre fantomatique et fantastique de Leibowitz lui-même, réincarné en un étonnant Juif errant) amène à découvrir les restes des derniers jours de l’électricien martyr, ainsi qu’un véritable trésor de documents d’époque, découverte qui, après un très long processus de canonisation, aboutit à la sanctification de Leibowitz et à un singulier rehaussement de l’importance et du prestige de l’ordre et de sa mission au sein de l’Église.

La seconde partie, « Fiat lux », six siècles plus tard, place l’abbaye à l’épicentre d’une « Renaissance » scientifique en pleine germination, et voit aussitôt se (re-) développer les conflits entre préservation neutre de la science, conscience des conséquences du progrès, fuite en avant dans l’ingénierie malgré les nombreuses incompréhensions résiduelles de la physique du lointain et glorieux passé, et appropriation politique par des micro-États ressortant à peine de ce nouveau Moyen-Âge, en pleine lutte pour l’expansion et la suprématie.

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La troisième partie enfin, « Fiat voluntas tua », encore six siècles plus tard, voit une civilisation redevenue peu ou prou « la nôtre » retomber, malgré avertissements et mises en garde, dans les ornières passées, et se préparer avec fièvre à un possible échange nucléaire généralisé, tandis que les moines de saint Leibowitz affrontent déjà les tragiques conséquences médicales, sur les populations, des premières frappes limitées venant d’avoir lieu, tout en mettant la dernière main, en grand secret, au projet de l’Église de lancement d’un vaisseau spatial « générationnel » qui emmènera les trésors de savoir accumulé en sécurité auprès des colons partis pour Alpha du Centaure.

Dans ce roman surprenant, récompensé par le prix Hugo en 1961, figurant en bonne place au sein des « classiques » du genre, ce n’est pas l’histoire et la fresque d’ensemble qui emportent l’adhésion, mais bien le traitement sobre, au plus près du terrain et du détail, de cette quête mystique de préservation du savoir en vue de jours meilleurs, nimbée d’une douce lumière transcendante, où la piété des moines est confrontée chaque jour à leurs propres limitations, ignorances ou tragiques fragments d’humanité… La première partie, tout particulièrement, en y incluant sa fin abrupte et violente et ses éléments de « doute » fantastique, est extrêmement réussie. La deuxième est un peu plus banale, même si la peinture du « savant renaissant » qui y prend place est savoureuse, et inquiétante, et si la transfiguration du mythe du Juif errant qu’y accomplit Miller vaut le détour. La partie finale, si elle était sans doute nécessaire au propos d’ensemble, passe nettement moins bien : la description des relations entre États, même pour 1959, est trop caricaturale, les préoccupations des religieux sur la présence d’évêques permettant l’ordination de prêtres au sein de l’expédition spatiale fait, disons, sourire, et le long débat entre l’abbé et le docteur sur l’euthanasie des victimes des radiations m’a même semblé carrément déplacé…

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Mentionnons aussi l’influence durable de ce roman sur l’ensemble de la science-fiction, et l’extraordinaire descendance qu’il engendra à travers le « Riddley Walker » de Russell Hoban, magnifiquement traduit en français en 2012 par Nicolas Richard sous le nom d’ « Enig Marcheur », dont l’approche révolutionnaire de cette phase de ténèbres et de résurgences post-apocalyptiques, qui en fait un authentique chef d’œuvre, n’aurait pas pu exister, de l’aveu même de son auteur, sans les ferments déposés par Walter M. Miller et son humble « cantique ».

Mentionnons aussi l’existence d’une suite tardive, « L’héritage de saint Leibowitz », publiée en 1997 après avoir été terminée par Terry Bisson, après le suicide de Walter M. Miller, qui se débattait depuis de longues années avec une maladie particulièrement éprouvante, en 1996.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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