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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Vongozero » (Yana Vagner)

Sur les routes enneigées de la Russie du Nord, pour échapper à un fléau sanitaire et à la folie humaine qui l’accompagne sans doute.

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Publié en 2011, traduit en français en 2014 aux éditions Mirobole par Raphaëlle Pache, le premier roman de la Russe Yana Vagner aurait pu se contenter d’être une n-ième variation distrayante sur ce qu’il est convenu d’appeler en science-fiction – et de plus en plus, avec des fortunes diverses, en littérature dite générale – le genre post-apocalyptique. Sur des prémisses extrêmement parcourues voire fortement rebattues, elle parvient toutefois à apporter plusieurs éléments qui lui permettent de se sortir de justesse, comme ses personnages, des encombrements prévisibles.

Même si maman ne m’avait pas dit qu’elle était tombée malade, sans trop savoir pourquoi, je sentais que cela ne manquerait pas de se produire ; et il m’était insupportable de vivre au quotidien avec la pensée qu’elle se trouvait à quatre-vingts kilomètres de notre maison heureuse et paisible, soit à une quarantaine de minutes en voiture, et que je ne pouvais pas aller la chercher. La dernière fois que je lui avais rendu visite, c’était un mois et demi plus tôt, le lycée de Micha avait déjà été fermé pour cause de quarantaine, tout comme les établissements supérieurs d’ailleurs, et il me semble qu’on parlait de fermer les cinémas et le cirque, mais les événements n’avaient pas pris une tournure catastrophique pour autant : on aurait plutôt dit des vacances impromptues, les gens se munissaient encore rarement de masques, et ceux qui s’y hasardaient subissaient, mal à l’aise, les regards curieux des autres passants, Sergueï se rendait toujours quotidiennement au bureau, en ville, et celle-ci n’avait pas encore été bouclée – il n’en était même pas question, personne n’imaginant que l’immense mégalopole, fourmilière gigantesque de plus de deux mille kilomètres carrés, puisse être enclose de fils de fer barbelés et isolée du monde extérieur, pas plus que nul ne pouvait envisager que les aéroports et les gares de chemin de fer cesseraient de fonctionner d’un jour à l’autre, et que, débarqués des trains de banlieue, les voyageurs resteraient à se geler sur les quais, en une foule hébétée, tels des écoliers dont les cours auraient été supprimés, mi-angoissés mi-soulagés, suivant des yeux les wagons déserts qui regagnaient la ville.

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Loin des amples reconstructions sociales qui prennent place « longtemps après » le cataclysme, à l’image du grand « Un cantique pour Leibowitz » (1959) de Walter Miller Jr. ou de l’exceptionnel « Enig Marcheur » (1980) de Russell Hoban, « Vongozero » (en un seul mot, du russe « ozero /озеро » – le lac) se focalise sur les premiers jours et les premières semaines de la catastrophe, sur le moment où un petit groupe de personnes ordinaires prend conscience de l’ampleur du désastre et s’organise, plus ou moins à l’arraché, pour survivre, non pas tant au risque sanitaire lui-même (la pandémie qui est – sans doute – en train d’éradiquer l’essentiel de l’humanité), même si sa menace demeure bien entendu omniprésente, mais aux risques nés de l’effondrement du système social, et aux convoitises généralisées qui peuvent, ou vont, alors surgir.

Dans cet interstice situable, grosso modo, entre le déploiement des moyens de quarantaine et les scènes de panique du film « Contagion » (qui seront ici abordées davantage comme un arrière-plan, utilisé pour fournir le climat initial, mais voué à disparaître relativement rapidement – après Tver, peu ou prou, soit encore très près de Moscou – comme nous le rappelle la précieuse carte fournie dans l’ouvrage) et l’installation dans un monde déserté et menaçant, celui de « Walking Dead » par exemple (à propos duquel Charlie Adlard rappelait récemment ; « Faire que les humains soient les méchants est beaucoup plus excitant. C’est un cliché, mais un cliché qui fonctionne : l’inhumanité de l’homme, le fait qu’il bousille tout continuellement… »), ou, un peu plus tard sans doute dans le processus de délitement accéléré qui est à l’œuvre, celui de « La route » de Cormac McCarthy, bien entendu, Yana Vagner excelle à rendre compte, par de tumultueux monologues intérieurs aux phrases enchevêtrées (dont l’extrait ci-dessus fournit un exemple précoce), des tempêtes successives qui prennent place sous le crâne de son héroïne principale, personne éminemment ordinaire, lancée dans une fuite éperdue en direction d’un refuge d’emblée presque mythique (une maisonnette isolée au milieu d’un lac carélien, comme dans les paysages qu’arpente l »enquêtrice socio-historique des « Eaux glacées du Belomorkanal » d’Anne Brunswic), en compagnie de son fils, de son mari, du père et de l’ex-femme de celui-ci et de quelques voisins et amis, improbable cellule de crise familiale ou déjà noyau social élémentaire, source de toute solidarité et de tout danger.

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En début de soirée, Sergueï éteignit la lumière, alluma un feu dans la cheminée et rapporta deux verres plus une bouteille de whisky qu’il alla chercher dans la cuisine. Nous étions assis par terre, devant le canapé où Micha dormait enveloppé du plaid dont je l’avais recouvert, et nous bûmes notre whisky ; l’éclat orangé et chaleureux du feu dans la cheminée se mêlait à la lumière bleutée de l’écran, le téléviseur ronronnait doucement en montrant plus ou moins les mêmes images que dans la matinée – des présentateurs sur fond de cartes géographiques constellées de points rouges, les rues désertées de différentes villes, des ambulances, des militaires, des distributions de médicaments et de vivres (les quidams faisant la queue ne se distinguaient que par la couleur de leur masque), la Bourse de New York fermée. Je ne traduisais plus rien, nous nous taisions, les yeux rivés à l’écran, et l’espace d’un instant j’eus l’impression qu’il s’agissait d’une soirée banale, comme nous en avions déjà passé tant, que nous étions tout simplement en train de regarder un film insipide sur la fin du monde, dont le dénouement traînait un peu en longueur. J’appuyai ma tête sur l’épaule de Sergueï qui se tourna vers moi, me caressa la joue et me chuchota au creux de l’oreille, pour ne pas réveiller Micha :
– Tu as raison, bébé, c’est pas près de se terminer.

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C’est aussi grâce au singulier point de vue de son personnage central que Yana Vagner échappe, tout en les effleurant par moments, aux pièges de la fable survivaliste. Il y a nécessairement une certaine schadenfreude qui se développe dans un roman où les réflexes de citadins et de (relativement) nantis se retrouvent, presque du jour au lendemain, confrontés à une réorganisation des priorités autour du salut matériel, physique – en tentant sans doute de perdre le moins possible de son « âme » au passage, ce qui n’est pas si simple – : faim et froid, sommeil, besoins en carburant et – fatalement – en armes et en munitions, ou encore compétences à développer en urgence. Mais aussi, en l’espèce, promiscuité, jalousie, désir, et mauvaises pensées. Comment se comporter désormais, entre soi et vis-à-vis de l’extérieur ? Les chapitres de la rencontre avec Mikhalytch, de l’accompagnement fortuit du docteur Pavel, ou bien de la négociation finale, sont à cet égard particulièrement réussis. Dans les songes d’Anna, dans les certitudes et les doutes qui semblent habiter son petit groupe, il y a tout le dilemme de la phrase si tentatrice et si galvaudée, « L’homme est un loup pour l’homme », dont chacune et chacun doit sans doute se demander ici s’il la devine tragiquement fatale et inexorable, potentiellement autoréalisatrice, ou bien à conjurer à tout prix, pour garder son humanité.

Je la regardai, étonnée : l’espace d’une minute, j’avais complètement oublié la note désagréable sur laquelle l’apparition de l’inconnu en parka avait interrompu notre conversation. Il y a au moins une chose dont tu puisses être certaine, pensai-je, tu ne me plais ni de près ni de loin, ni telle que tu étais auparavant, avec ton large sourire censé dissimuler tes paroles aigres-douces, ni telle que tu es à présent, ne te donnant même plus la peine de sourire : tu as raison, je n’aime aucun d’entre vous, ni toi, ni ton mari, constipé et plein de morgue, qui en quatre jours n’est pas sorti deux fois de la maison tandis que Boris et Micha allaient explorer les alentours, mais qui reste néanmoins persuadé que nous devons partager nos provisions avec lui. Allez vous faire pendre tous les deux, combien de fois je vous ai rendu visite pour supporter tes sourires épineux, combien de fois j’ai dîné avec vous en caressant le rêve brûlant d’attraper quelque cristal précieux sur la table et de le balancer contre le mur, afin que ses éclats se dispersent de tous côtés et que tu cesses enfin de sourire. Mon Dieu, comme j’en ai marre de faire semblant ! Oui, c’est vrai, vous ne me plaisez pas. Je ne vous aime pas.

La suite de « Vongozero », « Le lac » , a été publiée chez Mirobole en 2015.

Ce qu’en dit le blog Encore du Noir avec beaucoup de justesse est ici. Ce qu’en dit joliment Claire Devarrieux dans Libération est ici. Ce qu’en dit aussi très pertinemment Marcelline sur Un dernier livre avant la fin du monde est .

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Yana Vagner

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

4 réflexions sur “Note de lecture : « Vongozero » (Yana Vagner)

  1. Je crois que je suis seule dans le camp de ceux que ce livre a bien ennuyé…

    Publié par Sandrine | 6 juin 2016, 10:46

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Station Eleven  (Emily St. John Mandel) | «Charybde 27 : le Blog - 6 septembre 2016

  2. Pingback: Note de lecture : « Le lac  (Yana Vagner) | «Charybde 27 : le Blog - 28 février 2017

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