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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « The Mechanical God – Machines in Science Fiction » (Thomas P. Dunn & Richard D. Erlich)

Bien qu’écrite il y a 35 ans, cette somme critique provisoire sur la machine en SF demeure passionnante.

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Publié en 1982 chez Greenwood Press, « The Mechanical God » est un recueil critique comprenant 18 articles (et une introduction de Brian W. Aldiss, joliment intitulée – nous n’en attendions pas moins de lui – : « Robots: Low-Voltage Ontological Currents ») issus d’un appel à textes universitaires ayant couru tout le long de l’année 1981. Le même appel avait d’ailleurs engendré un deuxième volume en 1983, « Clockwork Worlds : Mechanized Environments in Science Fiction », permettant au premier de se concentrer sur, pour simplifier, les machines, les ordinateurs et les robots, au sens large, le deuxième prenant en charge les travaux davantage orientés vers le global (tyrannies informatisées, mondes « ruches », sociétés mécanisées, etc.).

Le premier constat peut sembler surprenant : bien qu’écrit deux ou trois ans avant l’explosion cyberpunk (légère anticipation science-fictive de la présence du net et de la marchandise intriqués dans le quotidien, avec rajeunissement du dilemme soumission / rébellion) – je note au passage qu’il faudrait vraiment que j’écrive une petite note récapitulative sur l’importance (et la non-importance) du cyberpunk pour celles et ceux qui ne sont pas familiers de ce genre à l’intérieur du genre – et une dizaine d’années avant celle de l’horizon de la Singularité, le recueil ne semble nullement obsolète. L’expérience de pensée littéraire science-fictive, quand elle est conduite (et ici analysée) avec talent, démontre ainsi une fois de plus qu’elle résiste au temps, et va bien au-delà (et ailleurs) de ce qu’une certaine doxa (à l’intérieur ou à l’extérieur du genre) voudrait limiter à « l’anticipation proposée était-elle correcte ? ». Le recueil confirme aussi a contrario que, comme souvent évoqué par des commentateurs avisés (et pas du tout hostiles au « mouvement » cyberpunk), cette « révolution » était sans doute plus largement esthétique que philosophique.

Le deuxième constat semble partagé par une nette majorité des auteurs du recueil, en plein ou en creux : dans le domaine de l’imaginaire machinique, s’affranchir de la direction attendue et de l’anthropomorphisme latent demeure résolument difficile – comme l’analysait d’ailleurs avec brio Gwyneth Jones dans son propre recueil critique, « Deconstructing the Starships ».

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Brian Aldiss (« Robots: Low-Voltage Ontological Currents ») s’appuie ainsi d’emblée sur le « Faremido – Le cinquième voyage de Gulliver » (1917) de Frigyes Karinthy, sur le « R.U.R. » (1920) de Karel Čapek (que Barbara Bengels décortique également dans son propre article un peu plus loin dans le recueil, « Read History: Dehumanization in Karel Čapek’s R.U.R. », nous rappelant à quel point, à propos du rôle de la connaissance de l’histoire pour l’humanité en tant que telle, la lecture du précurseur tchécoslovaque reste aujourd’hui précieuse) et sur « Les humanoïdes » (1950) de Jack Williamson pour traquer d’abord le rêve d’ingénieur que représente le robot, puis son évolution parallèle en rêve de capitaliste (et l’on sait que cette vieille thématique se retrouvera bien, par exemple,  au cœur du deuxième « Terminator » de James Cameron en 1991). Il poursuit en évoquant l’âme humaine du robot, à partir de « Soul of the Robot » (1974) de Barrington J. Bayley (qui ne semble pas avoir été traduit en français), du « Demain les chiens » (1952) de Clifford D. Simak et de son propre roman « L’heure de 80 minutes » (1974).

Le thème de la frontière et du passage entre l’humain et la machine est également au centre de l’article « Portraits of Machine Consciousness » de Russell Letson (qui reprend aussi les critiques de Stanislas Lem à l’égard d’Isaac Asimov dont on parlera ci-dessous, et s’amuse brièvement et joliment avec le célèbre « La semence du démon » (1973) de Dean Koontz et avec le presque inconnu en France « The Two Faces of Tomorrow » (1979) du très controversé James P. Hogan), de « How Machines Become Human: Process and Attribute »  de Robert Reilly (qui évoque Isaac Asimov de manière beaucoup moins critique que plusieurs de ses consœurs et confrères) et de « Tools / Mirrors: The Humanization of Machines » de Joe Sanders (qui navigue magnifiquement entre le « Frankenstein » de Mary Shelley, le « Maître de Moxon » d’Ambrose Bierce et le « Killdozer » de Theodore Sturgeon, pour utiliser in fine Harlan Ellison, Walter M. Miller Jr. et R.A. Lafferty au service d’une vision moins réductrice de la part humaine instillée dans les robots par leurs créateurs littéraires).

Je ne mentionne que pour mémoire l’article « C.S. Lewis’s Mechanical Fiends in « That Hideous Strength » » de Rudy S. Spraycar, car je ne connais vraiment pas l’œuvre « non-fantasy » de C.S. Lewis, qui semble pourtant tout à fait digne d’intérêt à la lumière de ce texte-ci. De même, j’avoue ne pas être suffisamment intéressé par la « SF pour enfants » pour pouvoir réellement apprécier l’article « From Little Buddy to Big Brother: The Icon of the Robot in Children’s Science Fiction » de Margaret P. Esmonde.

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Plusieurs articles s’attaquent par ailleurs à ce qui pourrait sembler des points particuliers de la machine en science-fiction, mais dont on s’aperçoit en réalité à l’examen qu’ils ont irrigué et continuent à nourrir une grande partie de l’imaginaire contemporain, y compris dans leurs prolongements les plus novateurs, et pour certains, dans leurs connexions accélérées avec la réalité du XXIe siècle. Ainsi en est-il de l’étude de la prise de décision, tactique ou stratégique, conduite par Peter S. Alterman (« Neuron and Junction: Patterns of Thought in The Andromeda Strain »), à partir du travail pourtant souvent brinquebalant du jeune Michael Crichton., de l’étude du désir et du sexe, « réel », simulé ou métaphorique, dans l’interface homme-machine, menée par Donald Palumbo (« Loving that Machine – or, The Mechanical Egg: Sexual Mechanisms and Metaphors in Science Fiction Films ») avec recours à Fritz Lang et à Star Trek, mais aussi à Alien , à Stanley Kubrick et (à nouveau) à Dean Koontz, et enfin de l’étude de la machine militaire et de son pouvoir de destruction dans la SF, dans l’article de Leonard G. Heldreth (« In Search of the Ultimate Weapon: The Fighting Machine in Science Fiction Novels and Films »), qui mobilise notamment les œuvres de Stanley Kubrick, à nouveau, mais aussi celles de Robert Heinlein (« Starship Troopers » – vous me pardonnerez de ne pas utiliser l’hasardeuse et ancienne traduction du titre américain par « Étoiles, garde à vous ! »), de Joe Haldeman (« La guerre éternelle »), de Keith Laumer (les six nouvelles, seulement partiellement traduites en français dans quelques revues, de « Bolo: The Annals of the Dinochrome Brigade »), d’Abraham Merritt (à ma grande ignorance, et donc surprise, pour cet auteur que j’assimile au fantastique, à l’horreur et à la proto-fantasy, son « Monstre de métal » de 1920 correspond tout à fait au sujet), et surtout à Fred Saberhagen et à sa série des « Berserkers » (1967-1985), gigantesques vaisseaux spatiaux autonomes voués à la destruction complète de l’humanité.

Placé dans une position relativement centrale dans le recueil, l’article de Christian W. Thomsen (« Robot Ethics and Robot Parody: Remarks on Isaac’s Asimov I, Robot and Some Critical Essays and Short Stories by Stanislaw Lem ») joue un rôle essentiel, en analysant cruellement mais plutôt objectivement in fine la manière dont Isaac Asimov, en n’envisageant la psycho-robotique que sur le mode de l’énigme logique adolescente et du roman policier à énigme, a durablement handicapé la perception sérieuse et inventive du développement autonome de l’intelligence mécanique, reprenant ainsi, pour la soupeser, l’essentiel de la critique continûment conduite par Stanislas Lem à l’encontre d’une « certaine  » science-fiction américaine de l’Âge d’or 1940-1955.

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Sans réelle surprise, mais avec une réelle jubilation à la lecture, l’article de Thomas L. Wymer (« Machines and the Meaning of Human in the Novels of Kurt Vonnegut, Jr. ») nous rappelle s’il en était besoin à quel point l’œuvre de Kurt Vonnegut (et l’on parle ici principalement du « Berceau du chat », des « Sirènes de Titan » et d’ « Abattoir 5 ») est puissante et pénétrante, qu’elle soit classée ou non en science-fiction, et y compris en ce qui concerne l’interaction entre homme et machine.

L’article de Terri Paul (« Sixty Billion Gigabits: Liberation Through Machines in Frederik Pohl’s Gateway and Beyond the Blue Event Horizon ») nous rappelle fort à propos que, malgré la relative mésestime dans laquelle il semble tenu en France aujourd’hui (après avoir connu son heure de gloire il y a une trentaine d’années), Frederik Pohl est un très grand écrivain (ce dont sa collaboration avec Cyril M. Kornbluth, « Planète à gogos » (1953), et son propre « La guerre en douce » (1979), par exemple, devraient nous convaincre au plus haut point). En analysant de près certains fils conducteurs de « La Grande Porte » (1977, couronné des prix Hugo, Nebula et Locus ces années-là) et de sa première suite, « Les pilotes de la Grande Porte » (1980), Terri Paul nous montre – et c’est encore plus frappant avec trente ans de recul – le caractère éminemment pionnier en matière de réflexion informationnelle et culturelle de l’auteur de « Homme-Plus » (1976).

« What a Piece of Work Is a Man: Mechanical Gods in the Fiction of Roger Zelazny », l’article de Carl B. Yoke, ne m’a en revanche guère convaincu, peut-être tout simplement parce que, bien qu’appréciant réellement la lecture de l’essentiel de l’œuvre de Roger Zelazny, je préfère de loin sa fantasy (ou son baroque à ancrage fantasy, lointain précurseur du weird contemporain) à sa science-fiction et à ses fourmillements mystiques, que j’ai toujours eu un peu de mal à prendre au sérieux.

L’article de Donald M. Hassler (« What the Machine Teaches: Walter Tevis’s Mockingbird » ), en analysant « L’oiseau d’Amérique » (1980), donne réellement envie de lire cet ouvrage, d’un auteur dont je dois avouer n’avoir lu que deux textes, le célèbre « L’homme tombé du ciel » de 1963, que je n’apprécie que très modérément, et le moins connu « Le jeu de la dame » de 1983, que j’aime beaucoup, mais qui, histoire d’une orpheline devenant championne d’échecs, n’a guère à voir avec la SF.

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William M. Schuyler Jr. (« Mechanisms of Morality: Philosophical Implications of Selected (A)Moral Science Fiction Machines ») traite avec brio – mais en souffrant visiblement d’un net manque de place des angles philosophiques (au sens moral plus qu’au sens politique – même si l’on évoque Ludwig Wittgenstein aux côtés d’Emmanuel Kant) des machines science-fictionnelles de Roger Zelazny, d’Isaac Asimov, de Jack Williamson, de Fred Saberhagen, de Gene Wolfe, de Karel Čapek, de Lewis Padgett et de Frank Herbert.

Andrew Gordon (« Human, More or Less : Man-Machine Communion in Samuel R. Delany’s Nova and Other Science Fiction Stories ») introduit sans doute un peu trop de mysticisme (fût-il presque analytique) dans son texte pour me convaincre réellement, mais a en tout cas eu le grand mérite de me rappeler que « Nova » – que j’avais tendance à largement négliger dans ma mémoire science-fictive, ces dernières années, au profit de « Dhalgren » et de « Triton » – est un roman de Samuel Delany réellement intelligent et beaucoup plus inventif qu’il ne pouvait y paraître.

« The Cyborg (R)Evolution in Science Fiction », d’Anne Hudson Jones, plutôt que de tracer une genèse de l’usage du cyborg dans la science-fiction littéraire (ce qui aurait été illusoire en six pages), propose cinq pistes divergentes de traitement à partir de cinq histoires emblématiques, celles de Joan Vinge (« Le soldat de plomb », 1974), d’Anne McCaffrey (« Une nef chantait », 1961), de C.L. Moore (« Aucune femme au monde », 1944), de Damon Knight (« Masques », 1973) et de Roger Zelazny (« Une plage au bout du chemin », 1974).

Le dernier article de l’ouvrage est peut-être bien son sommet : avec son « Instrumentalities of the Body: The Mechanization of Human Form in Science Fiction », Gary K. Wolfe (dont j’avoue par ailleurs que les chroniques régulières dans Locus comptent presque toujours parmi mes préférées) nous rappelle à quel point « Les Seigneurs de l’Instrumentalité » de Cordwainer Smith, sur cette thématique-ci comme sur bien d’autres, compte parmi les véritables monuments permanents de la SF, et donc de la littérature, et très personnellement, à quel point il est devenu urgent que je les relise très prochainement.

Ajoutons pour finir que le recueil nous offre gracieusement en annexe 46 pages (écrites serré) de bibliographie, notamment critique, sur les machines, robots et ordinateurs dans la science-fiction, et vous comprendrez pourquoi ce volume somme toute fort peu vieilli a toute sa place dans une bibliothèque critique qui se respecte.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « The Mechanical God – Machines in Science Fiction » (Thomas P. Dunn & Richard D. Erlich)

  1. sans être (très) méchant, ça creuse, ça creuse
    on va bientôt en arriver à maurice renard (qui n’était pas mal du tout) puis JH. Rosny (ainé) et peut être Robida

    et en remontant encore on arrivera à Cyrano de Bergerac qui avait mis des poches de rosée autour de sa taille pour s’envoler
    mais bon il faut bien revenir de temps à autre aux sources

    Publié par jlv.livres | 26 avril 2017, 19:51
  2. Euh, je ne crois pas, si l’on excepte Karinthy et Capek (deux références sur largement plus d’une quarantaine dans ce recueil), l’énorme majorité des textes analysés renvoie plutôt à la période 1940-1980. Après, je privilégie peut-être dans ma note certains des textes 1915-1940 (enfin, deux ou trois) parce que j’ai souvent le sentiment que, en littérature comme ailleurs, la tendance à la perte de mémoire demeure répandue, mais c’est bien tout.

    Publié par charybde2 | 26 avril 2017, 22:42

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Farémido – Le cinquième voyage de Gulliver  (Frigyes Karinthy) | «Charybde 27 : le Blog - 30 mai 2017

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