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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Frayer » (Marie-Andrée Gill)

Entre pièges de l’ennui villageois et de l’identité assignée, la nature et le souffle poétique pour réinventer et sauver une adolescence.

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Nous autres les probables
les lendemains
les restes de cœur-muscle
et de terre noire
Nous autres en un mot :
territoire

Publié en 2015 à La Peuplade, quatre ans avant « Chauffer le dehors », le deuxième recueil poétique de Marie-Andrée Gill expose avec une crudité fervente – et déconcertante de beauté – l’oscillation intime de l’adolescente ou de la jeune femme devant apprendre plus ou moins patiemment, en communion discrète avec une nature omniprésente (qui peut s’incarner à l’occasion dans la ouananiche, salmonidé très particulier de ces parages québecois), à déjouer une série de pièges redoutables, tant ceux de l’ennui (qui guettent avidement le village) que ceux de l’identité (qui rôdent si souvent aux alentours des communautés amérindiennes, ici comme ailleurs).

On a appris à contourner les regards à devenir
beaux comme des cimetières d’avions
à sourire en carte de bingo gagnante

Réserve ou rempart, comme se titrent deux fragments du recueil, il s’agit bien de saisir le langage et de créer en son sein une ligne de fuite salvatrice : « Je suis un village qui n’a pas eu le choix », dit ainsi Marie-Andrée Gill. Il y a toute une paradoxale liberté à conquérir, à inventer, dans des espaces arrachés, doucement ou non, aux assignations de la petite communauté coincée entre ses horizons bas, ses bonheurs réels et ses rêves surpuissants.

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Une chance le soir il y a l’aréna et se manger
les amygdales derrière le poste de police
il y a faire danser les aurores boréales au nintendo
les barils de poulet de l’allocation du vingt
les joyeux festins de la fête à personne
il y a les fins de semaine dans le bois
et les perdrix à tordre.

Et le lac, une chance, le lac.

Marie-Andrée Gill tisse ici un chant poétique aux géométries acérées, d’une force peu commune, transformant mots et actions du quotidien cogneur, expressions issues du québecois populaire ou de l’ilnu, blessures de l’adolescence aussi, en un guide express, ironique et songeur, de survie à ce qui nous broierait sinon.

Comment avaler la beauté du lac avec tous ces fantômes à mâcher dans le poumon de plastique. Je suis dans le niveau sous l’eau d’un jeu vidéo au moment où la petite musique de quand t’as pu d’air commence.

Les métaphores filent et s’insinuent, discrètes et insidieuses, orchestrant presque à notre insu de lectrice ou de lecteur un télescopage où tendresse et brutalité n’en finissent pas de se battre et de se réconcilier. Et c’est ainsi que ces 75 pages nous touchent au vif, traquent la chair palpitante sous nos pensées réorganisées et indiquent une voie secrète, prometteuse et joueuse sous les bombes logiques.

Nous apprenons par cœur
la logique des nœuds
de toutes les démesures

l’internet trouant la pénombre
dans nos yeux de rouges-gorges
pas capables de voler comme du monde

(…)

Frayer
à même la cicatrice
frayer

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  1. Pingback: Note de lecture : « Béante  (Marie-Andrée Gill) | «Charybde 27 : le Blog - 9 juin 2019

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