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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Venise à double tour » (Jean-Paul Kauffmann)

Les églises fermées de Venise comme obsession révélatrice et graal d’un apaisement possible.

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Je crois avoir exploré toutes les églises ouvertes au public. Une investigation menée à chacun de mes nombreux séjours. Je n’affirmerai pas que je les connais toutes par cœur. Il est pratiquement impossible de venir à bout d’une telle profusion. Chaque nouvelle visite se révèle imprévisible. Ces trésors ne sont pas cachés. Bien sûr, des chapelles, certaines absidioles mal éclairées peuvent rendre invisibles une toile ou une statue, mais presque toujours cette beauté innombrable est exhibée, présentée en gloire, avec sa « densité insurmontable », comme dirait Merleau-Ponty, de façon à être remarquée immédiatement. Cela saute aux yeux et pourtant, cette proximité absolue du tableau, de la sculpture devant soit n’opère pas. On dirait que l’apparition qui s’impose avec force au regard ne veut pas être vue. Phénomène typiquement vénitien. Le beau se cache de lui-même, peut-être parce qu’il paraît déjà vu. La volonté de regarder finit par se perdre. Parce qu’il y a trop à voir, on finit par ne plus voir.
Telles sont à Venise les églises ouvertes à tous. J’en aime l’odeur, la sonorité, l’intempérance surtout. Quoi de plus désirable que ce grand déballage violemment offert à la vue une fois la porte franchie ? Il va falloir ouvrir l’œil pour en débusquer les merveilles.

Jusqu’à « La maison du retour » en 2007, Jean-Paul Kauffmann était toujours resté littérairement discret sur ses trois années tragiques de captivité au Liban, aux mains du Jihad islamique, entre 1985 et 1988, captivité qui devait coûter la vie à un autre otage, Michel Seurat. Ce point aveugle est depuis régulièrement évoqué, de manière directe ou indirecte, et propose par exemple ici (dans ce beau récit publié début 2019 aux Équateurs) l’ultima ratio apparente, dans un premier temps, d’une étrange quête obsessionnelle pour l’extrême familier de Venise qu’est le grand reporter et écrivain : celle visant à retrouver une image fugitive, issue de l’intérieur d’une église vénitienne non identifiée, image purement intérieure qui l’avait néanmoins, parmi d’autres souvenirs, puissamment soutenu lors de son calvaire. Lorsqu’il apparaît que la scène primitive ne peut provenir d’une église actuellement ouverte au public, il lui faut bien se tourner vers les églises fermées.

Les églises ouvertes n’ayant rien donné, je vais à présent me tourner vers les églises fermées. L’objet de ma quête y est enfoui. Mais on ne déverrouille pas si facilement une église, surtout vénitienne, avec ses tableaux, ses autels incrustés de gemmes, ses sculptures. Venise a thésaurisé un patrimoine artistique d’exception. Réglementé et surveillé jalousement. Déjà, du temps de la fastueuse et sévère République, la surabondance n’autorisait pas le laisser-aller. Le nom même de Venise se révèle trop général pour désigner la puissance sophistiquée et disparate qui détient et contrôle aujourd’hui cet ensemble monumental.
Beaucoup d’églises sont fermées à jamais, faute de prêtres et de fidèles. Certaines, menaçant ruine, soutenues par des étais, sont interdites pour des raisons de sécurité. Quelques-unes ont changé d’affectation. Elles sont transformées en musées, bureaux, entrepôts, appartements ou encore salles de spectacle.
Les églises closes de Venise, surtout celles qui s’ouvrent de temps à autre, suscitent chez moi un état de frustration insupportable. Impossible de prévoir leur accès. Elles se déverrouillent à l’occasion d’une cérémonie privée (baptême, mariage), d’une fête patronale, d’une exposition liée à la Biennale, mais le plus souvent elles béent pour une raison inconnue. Il y a aussi des églises seulement accessibles lors de la célébration de la messe le dimanche. Aussitôt l’office terminé, les portes ferment.
Mon séjour à Venise, je vais le consacrer à forcer les portes de ces sanctuaires. Approcher des administrations réputées peu localisables, régentées par une hiérarchie aussi contournée qu’insaisissable. La burocrazia.

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Santa Maria della Presentazione (dite « les Zitelle »), sur la Giudecca

Tout en se consacrant avec fougue et opiniâtreté à cette quête pour le moins complexe, une fois résidence prise pour plusieurs mois sur l’île de la Giudecca,  Jean-Paul Kauffmann arpente Venise en compagnie, fugace ou plus prolongée, du Paul Morand de « Venises » (pour mieux  fustiger l’ombrageux conservateur qu’il fut), de Jean-Paul Sartre (pour mieux réhabiliter son fort peu connu « La Reine Albemarle ou le Dernier Touriste »), de Hugo Pratt (pour emprunter à nouveau certains chemins de « Fable de Venise » parcourus avec l’auteur lui-même quelques années auparavant), de Mary McCarthy (pour épouser le regard qu’elle prône dans son « En observant Venise »), de l’éprouvante Donna Leon (ce qui surprend sans doute un peu de la part d’un connaisseur visiblement aussi affûté que l’auteur), et de bien d’autres, en contournant avec aisance les trop nombreux passages littéraires obligés qui obèrent si souvent plus qu’autre chose les textes consacrés à Venise de nos jours, à l’image de l’intéressant mais décevant « San Michele » de Thierry Clermont. Jean-Paul Kauffmann connaît et aime Venise en profondeur, et nous en propose une superbe traversée oblique, avec pour fil conducteur une étrange obsession qu’il s’agit bien de débusquer en tant que telle, dans le succès de la quête entreprise comme dans son échec.

La personne que je vais rencontrer est une guide française. Elle vit à Venise depuis des années. Elle m’a été recommandée par des amis. Elle a fait des études d’histoire, et la ville, m’a-t-on dit, n’a pas de secret pour elle. Seul hic, elle est très demandée. Acceptera-t-elle de m’aider ?
J’arrive toujours avant l’heure pour voir apparaître la personne que je ne connais pas, mais elle m’a devancé. En m’asseyant je surprends un regard avisé, légèrement défiant. Des amoureux de Venise, elle en a vu défiler de toutes sortes. Inutile de lui faire des boniments. D’une voix douce, elle annonce la couleur :
– C’est très bien que des églises restent fermées. Au moins, elles sont protégées. Elles ont droit au secret. Pourquoi voulez-vous les faire ouvrir ?
J’essaie de lui expliquer ma démarche sans trop entrer dans les détails. J’insiste sur la frustration qu’on éprouve face à ces trésors qui se dérobent.
– C’est le fantasme actuel, la « Venise insolite et cachée », désapprouve-t-elle. Il faut à tout prix aujourd’hui voir ce que les autres ne voient pas. Sans doute le plaisir de la comparaison… Savoir qu’autrui ne puisse tirer agrément de ce qu’on a le privilège de connaître. Se dissocier de la multitude ! Ou la vanité de se croire plus malin que les autres. Surtout, ne pas passer pour un touriste. J’ai sans arrêt des demandes sur les « adresses secrètes » de Venise. Mais les secrets doivent être respectés !

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