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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Le fer et le feu » (Brian Van Reet)

Trois regards saisissants, lorsque la guerre se fait tragique dépouille. Un roman puissant et rusé.

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– Du calme, du calme », intervient McGinnis. Il prend le micro et se branche sur la radio militaire. Utilisant son indicatif, il appelle le lieutenant Choi, garé de l’autre côté du rond-point. « One, ici Three. J’ai quelqu’un d’ici qui dit qu’il y a peut-être des combattants étrangers dans notre zone d’opérations. Terminé. »
Après un lourd silence suivi d’un bruit de parasites pareil à un hoquet puis un raclement de gorge, le lieutenant dit d’une voix ensommeillée : « Three, répétez ? »
Sourcils froncés, McGinnis contemple le micro et, négligeant le protocole, il parle normalement, détachant bien chaque mot pour se faire clairement comprendre : »Lieutenant, un gamin vient de me dire que des djihadistes sont passés un peu plus tôt par Triangletown. Apparemment à bord d’un Toyota à vous.
– Bien reçu. Je contacte le commandement. 
La radio se tait pendant que le lieutenant se branche sur la fréquence de la compagnie pour transmettre l’information au capitaine qui la relaiera au lieutenant-colonel Easton en utilisant la fréquence du bataillon. Ces deux derniers officiers sont de retour au centre d’opérations situé dans le quartier des Palais. Cassandra a l’impression que ses chefs sont pratiquement incapables de prendre la moindre décision cruciale sur le terrain. Encore que ce ne soit pas entièrement leur faute. Ce ne sont ni des lâches ni des idiots de nature. Ils sont, pour la plupart, tout à fait compétents et motivés, mais ils ont été formés à ne pas agir de manière autonome et à rendre compte de la situation à la chaîne de commandement, puis à attendre les ordres sans bouger. La mort par micromanagement.

Bagdad, 2003. Dans les premiers lendemains qui déjà déchantent de l’invasion de l’Irak par la coalition américaine et de la chute de Saddam Hussein, trois personnes, trois points de vue nous guident dans une tranche de petite histoire qui condense tous les symptômes mortifères de la grande. Cassandra Wigheard est une soldate compétente et motivée, déployée au sein d’une unité de reconnaissance légère montée sur Humvee (le véhicule à tout faire qui a remplacé l’immémoriale Jeep au sein de l’US Army à partir de 1989). Abou Al-Houl est un djihadiste égyptien, solide vétéran des guerres d’Afghanistan et de Tchétchénie contre les Soviétiques et les Russes (et d’Érythrée contre les Éthiopiens), ayant suivi son nouveau leader lorsque celui-ci décide d’emmener leur troupe à Bagdad, où il pourrait se passer des choses. Sleed, enfin, est l’un des trois membres de l’équipage d’un char lourd Abrams, équipage surtout préoccupé, semble-t-il, par les opportunités de pillage plus ou moins discret que procure le chaos ambiant.

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621 jours plus tôt
AFGHANISTAN
Le djihad d’ici ressemble à celui d’Érythrée, de Tchétchénie, de partout ailleurs. Le combat est toujours le même : restaurer la paix chez ceux qui sont déchirés par la guerre, l’espoir chez les opprimés, la fermeté chez les faibles et l’envie de vivre chez ceux qui l’ont perdue. La guerre sur le terrain n’est rien – et ne sera toujours rien – par rapport au grand djihad, ce combat intérieur beaucoup plus rude.

Il serait dommage de trahir ici l’intrigue simple et puissante, mais introduisant discrètement des éléments retors dans un cadre de tragédie grecque épurée, que développé Brian Van Reet dans ce premier roman de 2017, impeccablement traduit en mars 2018 par Michel Lederer chez L’Olivier (même si l’on peut regretter, choix sans doute de l’éditeur français, que le titre, « Spoils », soit devenu « Le fer et le feu », perdant indéniablement quelque chose au passage). On notera à l’issue de ces 280 pages que l’auteur a su, ce qui n’est pas toujours une mince affaire en matière de romans de guerre contemporaine, mettre en scène une profonde empathie envers ses trois personnages, pourtant si soigneusement différents, qu’il a su se nourrir avec finesse de son expérience personnelle de soldat comme des conseils de Phil Klay (« Fin de mission », 2014) ou d’Aaron Gwyn (« La quête de Wynne », 2014) – qu’il ne manque pas de citer tous deux chaleureusement dans ses remerciements -, de son abondante documentation à propos du djihad « vu de l’intérieur » et de ses évolutions entre les années 1990 et les années 2000 (lui permettant notamment de nous proposer un traitement de la captivité d’un soldat autrement convaincant que la bouillie qui marquait le début de la série télévisée américaine « Homeland », si inférieure à sa source israélienne « Hatufim »), et d’un sens rarissime de la narration de combat, chaotique et acérée. Dans un territoire fictionnel passionnant mais parfois exposé au risque d’encombrement, Brian Van Reet nous offre certainement l’un des romans les plus saisissants, les plus rusés et les plus puissants, in fine, que l’on puisse avoir l’occasion de lire.

La violence du langage, cette existence transitoire dans le désert, le gaz moutarde, l’agent neurotoxique VX, les Scud et les missiles Al-Samoud, la guerre motorisée, le black-out des communications, tout cela fait ressortir leur côté bestial : pas d’épouses, pas de petites amies ni de mamans pour les tempérer. Privez-les de liaisons satellite, abandonnez-les à eux-mêmes et regardez-les devenir féroces au point de transformer le camp en une sorte de colonie pénitentiaire. Apparemment, le temps qu’il faut pour que des hommes dans ces conditions-là redeviennent des fauves, c’est quarante-huit heures.

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Brian Van Reet en 2004

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Discussion

5 réflexions sur “Note de lecture : « Le fer et le feu » (Brian Van Reet)

  1. Un long post pour le roman de Bảo Ninh « Le Chagrin de la Guerre » . mais je crois que cela se justifie. un rare roman sur la guerre du Vietnam ou plutôt « American War » comme on l’appelle au Nord. Non pas un livre de guerre, cela va beaucoup plus loin, avec la désillusion d’un sacrifice organisé pour des considération idéologiques (le bonheur du peuple la dedans ???). Un livre aussi à la construction étonnante. Considérations sur le métier même de l’écrivain. bref un grand texte. dommage qu’il soit presque introuvable.

    « Le Chagrin de la Guerre » de Bảo Ninh (2011, Philippe Picquier, 304 p.) que je n’ai pas pu lire en français car épuisé et totalement indisponible, je me suis donc rabattu sur un vieil exemplaire de « The Sorrow of War » (1995, Riverhead Books, 236 p.). C’est un des rares livres écrit par un ancien combattant du Nord-Vietnam. C’est donc un livre écrit par quelqu’un pour qui la littérature « devait contribuer à construire l’homme nouveau » selon les instructions du Parti communiste dès 1957. C’est évidement un modèle importé de l’URSS et de la République Populaire de Chine. Cet « homme nouveau » devait avoir « un sens élevé de la collectivité, une forte aspiration pour la science et la technique, l’amour de la littérature et des arts, le patriotisme accompagné de l’esprit internationaliste prolétarien » selon la doctrine officielle de Hanoi. Il devait donc lutter contre les « mauvais éléments » et triomphait normalement en toute circonstance.
    A priori, il n’existe pas d’autre grand texte de Bảo Ninh, bien qu’il ait étudié auprès de la Nguyen Du Writing School à l’Université de Hanoi. Une nouvelle « Steppe » serait cours d’écriture depuis un temps certain. Une courte nouvelle « Savage Winds », qui se déroule dans un petit village de Diem dans le Sud Vietnam, est parue dans Granta #50 en juin 1995, et lui a valu quelques ennuis. La nouvelle est cependant, parait-il, dans le livre de Phan Huy Dong « Terre des Ephémères » (1994, Philippe Pïcquier, 236 p.). De même, il n’existe pratiquement pas d’entretiens avec lui publiés. J’ai réussi à débusquer deux entretiens, organisés par Marc Levy avec des vétérans américains à Boston, parus dans « The Veteran », journal des vétérans du Vietnam contre la guerre (VVAW.org). Ces deux entretiens, parus dans l’hiver 1999 et le printemps 2000, comparent les conditions de vie et d’armement des deux camps. Ils ne sont pas vraiment informatifs sur la situation sur le terrain, sur laquelle ils restent discrets et pleins d’amertume. Ni sur les conditions d’écriture et de réception du livre. En fait, Bảo Ninh est un pseudo pour Hoàng Ấu Phương, à l’origine biochimiste à la retraite.

    « Le Chagrin de la Guerre » est le premier grand témoignage sur la guerre, vu du point de vue du Nord-Vietnam. Du moins à ma connaissance. Sans doute il y a t’il eu des écrits et ré-écritures pour glorifier les faits d’armes et la résistance du peuple. Ecriture bien souvent sous influence. Ce livre est écrit une quinzaine d’années après la chute de Saigon en 1975. Dureté des combats et doute sur leur légitimité. Une critique certes nécessaire dans un pays où les combats et le sacrifice humain ont toujours été glorifiés. Une mention toutefois pour les romans de Duong Thu Huong dont je ferai bientôt des revues ici même.
    Le héros et narrateur, Kiên s’est engagé à 17 ans dans la « 27ème Brigade Glorieuse de la Jeunesse ». C’est le seul survivant d’un peloton de 13 éclaireurs. Il fait aussi parti des 10 survivants, sur 500 initiaux en 1969. Et maintenant il est affecté à l’unité qui recueille les squelettes des combattants dans les multiples zones de combat. Il revient à la vie civile après dix ans de guerre. Au début, il tente de retrouver Phuong son premier amour, le seul qu’il connaîtra jamais. Etudes à l’université, mais le passé l’obsède et finalement Phuong ne l’intéresse plus, chose d’ailleurs réciproque. Faute de quoi, il devient écrivain et va rédiger son « roman » pour exorciser ses souvenirs. La chose n’est pas si simple et se lève alors le doute sur la légitimité de son action. Il se rend compte alors que cette guerre « légitime » a détruit en réalité toute une génération de vietnamiens. D’où les remords et hésitations de l’écrivain. Il devient artiste maudit, quitte Hanoi après avoir tenté de brûler son manuscrit. Mais celui-ci est sauvé par une femme muette. Finalement, dans l’épilogue, on apprend, par un personnage qui parle à la première personne, qu’il a lu et recopié ce manuscrit en partie détruit. Où est le vrai, le vécu, où est le faux ou le recopié. La frontière entre le réel et l’imaginaire n’est t’elle pas la même que celle entre le légitime et la propagande. Il faut dire que ces épisodes d’écriture-lecture-traduction sont un peu à l’image du roman. Bảo Ninh achève une première version en vietnamien « Thân phận của tình yêu » (Le Destin de l’Amour). Version rejetée par le régime communiste, mais qui est ronéotée et diffusée à Hanoi. Cette première version est traduite en anglais par Phan Thanh Hao et envoyée chez Secker & Warburg à Londres. Après contact, Frank Palmos, un journaliste australien, entre autres auteur de « Ridding the Devils » (1991, Arrow Boos, 214 p.) sur la guerre du Vietnam, est contacté pour éditer le livre. Après discussion, il réécrit le roman sous sa forme actuelle. Cette version est alors contrefaite par le gouvernement vietnamien et est vendue aux touristes. Comme quoi, on apprend vite la notion de profit, même dans un système collectiviste. Quant à ce qui est de réécrire l’histoire, c’était déjà une habitude.
    Tout commence relativement bien mais devient très vite insupportable. « C’était la saison sèche quand le soleil brûlait ardemment, le vent soufflait violemment, et l’ennemi envoyait du napalm pulvériser dans la jungle et une mer de feu les enveloppait, se propageant comme les feux de l’enfer. Les troupes dans les compagnies fragmentées essayaient de se regrouper, seulement pour être à nouveau expulsées de leurs abris une autre fois, devenaient folles, étaient désorientées et se jetaient dans des réseaux de balles, mouraient dans l’enfer en flammes. Au-dessus d’eux, des hélicoptères volaient à la hauteur des arbres et les tiraient presque un à un, le sang se répandant sur leur dos, coulant comme de la boue rouge ». Une chose qui frappe dans ce livre c’est la pluie. « La pluie submergeait la jungle », « la pluie monotone, tiède, désolée », « la pluie tombait […]. Il faisait noir, mouillé, lugubre. Le ciel et la terre semblaient enfermés, écrasés », « il pleuvait nuit et jour », « la pluie sempiternelle, tétanisante », « souvent il pleuvait à verse, parfois la pluie tombait par à coups, brutale, précipitée, jamais il n’y eut une nuit sans pluie ». Même après la guerre, il pleut et il est « transi devant sa fenêtre, regardant la pluie ». Et sous cette pluie incessante, il y a des hommes. « Kiên se recroquevillait sous un manteau de feuilles […] il regardait le torrent bondir, vide de désirs, de pensées […] son âme errait sans port d’attache, dérivait ». Hommes qui ne pensent plus. D’ailleurs ont-ils été habitués à le faire ? Les vietnamiens sont plus habités par leurs morts, et quelquefois leurs fantômes. On retrouve ce trait de caractère dans les romans de Robert Olen Butler, par exemple « La nuit close de Saigon » (1997, Rivages, 284 p.). Chaque famille, et même les prostituées ont leur propre autel familial, où l’on cultive le culte des ancêtres. Donc la nuit, les hommes cogitent et méditent sur leurs morts. « C’était une nuit étrange […]. L’armée des morts […] un hululement long, triste, affreux jaillit, traversa son corps, s’y répercuta comme sur les parois des montagnes ». Et lorsque ce ne sont pas les morts qui les tiennent éveillés, ce sont des souvenirs tout aussi noirs qui les réveillent. « Un jour, sans crier gare, par il ne savait quelle miraculeuse association dans sa mémoire, en regardant un artiste se tordre, hurler désespérément sa douleur dans le silence d’un film muet, il arrivait à Kiên de se réveiller brusquement, et il voyait hors de propos, mais avec netteté, comme en plein jour, le drame funeste, irréel […] dans un trou perdu de la jungle ».
    Même après la guerre, lorsque Bao Ninh s’essaye à la littérature, ses souvenirs de guerre lui rappellent sans cesse son passé. « Le passé continue de me hanter […]. Les mois, les années de ma vie. Mon époque. Ma génération. Toute la nuit, j’ai pleuré, je me suis souvenu. Les camarades, l’amertume, l’humiliation […]. Maintenant, regardez la réalité que nous vivons, ne trouvez vous pas qu’elle n’a rien de mieux que celle, banale et brutale, des temps d’après guerre ? ». Pour lui, la solution pouvait être l’écriture, ce qui n’a pas été évident. « En commençant ce premier roman, avait il l’intention d’écrire un roman d’après guerre […]. Mais, irrésistiblement, les pages du manuscrit se remplissaient de morts, s’enfonçaient lentement dans la jungle ». Retour sans cesse sur son passé, sur ses morts, il n’est plus que « le prophète des mois et des années morts, l’annonciateur du passé ». ce n’est pas pour rien que le livre s’ouvre sur la « Jungle of Screaming Souls » (la jungle des âmes en peine). A noter que ces scènes d’âmes errantes que sont les morts au combat, non ensevelis, est une part importante de la culture vietnamienne. Cela a même conduit à un programme de guerre psychologique « Operation Wandering Soul » (Opération Ame Errante). De puissants haut-parleurs, installés sur hélicoptères ou au sol, émettaient, des sons assez étranges, cris ou lamentations, de nuit de préférence dans la jungle. L’effet qui en résulte est spectaculaire au point que ces émissions ont du être limitées aux soldats de NVA (les nord-vietnamiens), car l’effet était identique sur les soldats du Sud (ANRV) et les démoralisait considérablement. Ces sons, sensés provenir des soldats morts et non enterrés, semaient la terreur dans les rangs des soldats. Ils étaient de préférence émis à l’approche de « Vu Lan Day » (le jour de l’âme errante), soit lors de la pleine lune de juillet, au cours de laquelle on honore les aïeux. C’est le même principe que « O-Bon » au Japon, quoique un peu plus tard ou « Zhong Yuan Jie » en Chine, le quinzième jour de la septième Lune de l’année. Cette croyance est également à l’origine de la mission que le jeune Kiên assume, en rassemblant les restes de combattants sur les rives de la rivière Ya Crong Poco, comme l’indique l’ouverture du livre.

    Tout au long du roman, on retrouve les souvenirs obsédants du temps de la guerre. C’est un peu normal. Par contre, Bao Ninh rajoute par ci, par là, des épisodes de sa vie personnelle. L’ancien soldat tente de retrouver son premier et unique amour en la personne de Phuong. C’est aussi le vrai nom de l’auteur, qui a pris un pseudo de plume. « Elle l’a quitté à tout jamais. Il n’avait eu que deux amours de toute sa vie. Phuong à 17 ans dans les jours d’avant guerre, et Phuong maintenant, après la guerre ». L’ancien soldat veut également devient écrivain. Pour cela il met en scène Kiên, son double. Il évoque également son père, peintre « « un élément révolté, douteux, un opportuniste de droite ». Ce peintre est critiqué pour « déviances dans sa conception de peinture ». Et ce qui est plus grave aux yeux du Parti « éloignement des masses populaires du point de vue artistique ». Mis au ban des artistes, le père vit seul dans son atelier. A la veille de sa mort, il brûle tous ses tableaux dans une « cérémonie superstitieuse, barbare, révoltée ». Episode vécu par le fils comme un « suicide ». Comment ne pas voir le parallèle entre le père et le fils qui lui aussi veut brûler son manuscrit, dernier moyen qu’il avait de réagir.« Il lui avait fallu bien des années de sa vie pour comprendre peu à peu la douleur et l’amertume […]. Il fallait le faire, tout brûler et mourir, il n’avait pas d’autre voie ». Ce manuscrit sera cependant sauvé par sa compagne, sourde et muette, après une scène d’amour quasi bestiale. Est-ce également la fin des relations entre Kiên et Phuong, dont on sait qu’elle se prostitue. D’ailleurs, il y a beaucoup de points peu clairs dans cette relation. Points que Kiên ne peut que connaître, comme « leurs dix ans de guerre », mais qu’il passe sous silence. Ou bien la scène ou Hoa, jeune femme soldat, se sacrifie pour sauver ses compagnons. Les soldats américains « se sont mis à dépouiller Hoa, et, d’abord, le maître-chien, qui la baise sauvagement ».
    On a donc affaire à un récit, écrit par Kiên, qui est le double de l’auteur, lui-même n’étant d’ailleurs qu’un nom de plume. Ce récit, le narrateur va le détruire, lors de l’épisode avec la femme muette. Episode qui est bizarrement placé dans le roman.

    Les horreurs de la guerre. En fait, il n’y a que peu de récits de combats. On est loin des récits-types à but de propagande. Je pense particulièrement aux romans soviétiques relatant la dernière guerre. Il faut avoir lu Vassili Grossmann « Œuvres » (2006, Bouquins, 1152 p.) qui regroupe ses écrits postérieurs à la mort de Staline. Je pense aussi aux romans de Svetlana Alexievitch, non pas ceux sur la guerre en Afghanistan, mais sur la condition des femmes pendant la seconde guerre dans « La guerre n’a pas un visage de femme » regroupé avec « Derniers Témoins » dans « Œuvres » (2015, Actes Sud, 800 p.). dans lequel on voit les filles, souvent tout juste majeures, devancer l’appel pour aller se battre et défendre la patrie. Bien sûr, on dira la propagande, les idées du Parti… On a vite fait de faire la part des choses. Tout comme ces récits sur la guerre que se sont livrées les deux Corées du Nord et du Sud, sur fond de guerre froide. Les récits du coté Sud, tels ceux de Hwang Sok-Yong « Monsieur Han » (2017, Zulma, 144 p.) ou « Le Vieux Jardin » (2010, Zulma, 565 p.) sont empreints de nostalgie et de tristesse due à la séparation, ceux de Hang Kang « Celui qui revient » (2016, Serpent à Plumes, 234 p.). Tous de grands textes. Par contre, un des rares recueils de nouvelles de Corée du Nord « Le rire de 17 personnes » édité par Patrick Maurus, Kim Kyong Sik et Benoit Berthelier (2016, Actes Sud, 37 p.) sent franchement la propagande. Et que dire de « Des Amis » un roman de Baek Nam-Ryong (2011, Actes Sud, 44 p.) dans lequel on apprend des tas de choses sur la fonderie et la fabrication des objets manufacturés qui sortent de l’usine des produits de consommation courante en métal de l’arrondissement de Chosan. Mais il y a des beaux passages en langue d’ébéniste. Quant à « La Dénonciation » de Bandi (2016, Picquier, 56 p.), traduit par Lim Yeong-hee et Mélanie Basnel, je suis beaucoup plus réservé avec ces 7 nouvelles, écrites par un soi-disant dissident nord coréen. Bandi est de toutes évidences un pseudo. Cela sent trop la récupération à des fins de propagande.
    Quant aux textes, non pas sur la Guerre Américaine, comme cela est présenté en Asie, mais sur la Guerre du Vietnam vue du coté Nord Américain. On ne peut que renvoyer aux épisodes de la chute de Saigon, soit vue par Viet Tranh Nguyen dans « Le Sympathisant » (2017, Belfond, 504 p.), discuté sur ce site https://charybde2.wordpress.com/2017/11/27/note-de-lecture-le-sympathisant-viet-thanh-nguyen/#comments ou par un journaliste anglais James Tenton dans « The Fall of Saigon » (1985, Granta #15). Pour ce qui set de la guerre en soi, idem, on peut renvoyer aux deux livres importants, scènes de batailles et de violences que sont « Putain de Mort » de Michael Herr (2010, Albin Michel, 264 p.), « les Choses qu’ils emportaient » de Tim O’Brien (2011, Gallmeister, 262 p.) ou « Retour à Matterhorn » de Karl Marlantes (2012, Calmann-Lévy, 610 p.) qui ont été d’ailleurs critiqués ici même https://charybde2.wordpress.com/2015/11/22/note-de-lecture-putain-de-mort-michael-herr/#comments
    https://charybde2.wordpress.com/2015/09/12/note-de-lecture-a-propos-de-courage-tim-obrien/#comments

    Se pose alors le pourquoi de cette écriture. Tout d’abord Kiênl se pose la question de ses conditions de vie. Lui l’ancien soldat, les compare à celles des « insectes ». il n’est plus question de la guerre, en tant qu’étant une chose juste ou même légitime. Lorsqu’il fait le tour autour de lui, il ne rencontre que des mors ou des disparus. Une désillusion de plus. « En commençant ce premier roman, avait-il l’intention d’écrire un roman d’après guerre. […] Mais, les pages du livre se remplissaient de morts, s’enfonçaient lentement dans la jungle ». Ce ne sont plus ses souvenirs qu’il écrit, mais c’est « le prophète des mois et des années morts, l’annonciateur du passé ». La guerre devient pour lui sa seule référence. Et dehors il pleut, pour ne pas changer. « Transi, devant sa fenêtre, regardant la pluie […] tout à coup revenaient dans son esprit les visages de chacun des camarades de la section ». Cette désillusion va l’amener à écrire « Il se dirigea en chancelant vers la table, s’assit, prit machinalement la plume et au lieu d’écrire une lettre, se mit à écrire tout autre chose. […]. Il écrivait d’une seule traite son premier roman ». C’est bien la réalité de la guerre et ses désillusion ultérieures qui le pousse à écrire. Il est assez rare de voir le cheminement de ce processus dans un tel livre de souvenirs. « Kiên avait écrit pour le fait d’écrire, non pour être publié ». L’autre fait majeur qui ressort de ce roman, c’est sa construction. On est très loin du récit quasi linéaire. Le roman commence avec la « Jungle of Screaming Souls », c’est-à-dire bien après la grande période des combats de 1968-1969. Puis cela amène effectivement à se poser a question du pourquoi de ces combats. On reste encore dans un récit presque logique. Retours aussi aux périodes de l‘avant guerre, lorsqu’il était étudiant. On est toujours dans la même logique. Et d’un coup intervient son épisode d’écriture, plus de 10 ans après, suivi d’un retour sur son artiste de père, qui est mort lui aussi, après avoir détruit ses œuvres. Et là on découvre la jeune femme muette, qui fait le lien avec le père et la destruction de ses peintures. De même, elle fait partie du devenir du manuscrit de Kiên, qui est fini. « C’est la fin du roman » dit clairement Kiên. Et il se penche par la fenêtre. « Elle regardait ses mains, puis ses yeux, enfin ses lèvres comme s’ils formaient une poésie dans l’humeur magique qu’il avait décrit dans da dernière histoire ». Elle, étant muette ne peut rien lui dire. Elle se rappelle pourtant l’épisode de la destruction des ouvres du père. Mais dans un geste d’amour tendre « elle place sa main sur lui, pour l’arrêter de mettre une autre page dans le feu » Ceci tout en sachant qu’ils ne se reverront plus, Kiên va quitter l’appartement « Les mois ont passé. Puis un an. Le manuscrit prenait la poussière ; il ressemblait à un élégant parchemin ancien ». Tout cela est à peu près au milieu du roman, il faudra attendre la toute fin pour savoir ce qu’il est advenu du texte. Et là, nouvelle pirouette. On apprend que la femme muette a gardé le texte, ce dont on se doutait. Mais le récit saute à la première personne. « Par chance, j’ai pu avoir le manuscrit en entier de sa part » plus moyen de remettre un ordre, tant soit peu chronologique « même si les pages du manuscrit avaient été numérotées ». De même les personnages n’ont pas une évolution constante au cours du récit. « Le même peloton d’éclaireurs, qui sur un page tuait avec une efficacité effrayante et était si dur au combat, il devenaient la page suivante, les bons à rien les plus ennuyeux et les plus maladroits que l’on puisse imaginer ».
    On se pose donc la question de cet éditeur, qui a priori, ne corrige pas, ne modifie pas le texte. Et pourtant dans ses derniers épisodes, Kiên est devenu quelqu’un d’autre. Ses voisins le considèrent comme un « iconoclaste, incompréhensible », un « fantôme ivre », voire même « le dernier authentique petit bourgeois ». Son manuscrit devient de plus en plus incohérent. Mais ce dernier éditeur, n’ajoute rien « pas un seul mot ». Seul, le changement de personne atteste du changement de personnage. On sait seulement qu’à un moment, il parle de collègues » à propos des soldats morts. « Oui, il a beaucoup changé, mais je l’ai reconnu. Il était grand, mince… ». Est ce une tactique assumée de défense envers la censure ? Cela peut être envisagé. Ce n’est plus Kiên qui parle, ni même Bao Ninh. D’ailleurs ce dernier, on e sait est un nom de plume. « Quand j’ai fini de recopier, j’ai reconnu avec surprise mes propres idées, mes propres sentiments, ma propre expérience. C’est comme si grâce au hasard des mots, des phrases, de la construction, l’auteur et moi, nous étions tombés sur la même longueur d’onde, nous sommes devenus très proches l’un de l’autre ». Pirouette pour la censure en faisant parler les autres. C’est un procédé courant. Ce sera d’ailleurs la principale source de critiques du régime dans les romans de Duong Thu Huong « Le Paradis Perdu » ou dans « Roman sans titre ». L’auteur ne critique pas, mais rapporte l’attitude, à ses yeux scandaleuses de deux officiers qui discutent à haute vois dans un train. Critique de la mauvaise nourriture, alors que les civils sont en sous alimentation, critique du régime, alors qu’ils sont planqués dans des bureaux. Il est évident que ce genre de remarques ne fait pas plaisir à la censure officielle.

    « Savage Winds » est paru dans Granta #50 en juin 1995. C’est un numéro spécial qui commémore les 20 ans de la chute de Saigon. On découvre le village de Diem au Sud Vietnam, alors que « la guerre est presque finie ». Scène quasi bucolique, avec le soleil qui se lève sur la rivière A Rang, et une voix de femme qui s’élève et chante. C’est celle de Dieu Nuong. Elle a été tuée il y a « quelque mois, peut être même des années, personne ne s’en souvient ». Mais elle chante. De l’autre côté, dans le camp retranché, les gardes ont ajustés leurs jumelles. « Oh lune, comme je suis malheureuse / Mon bien-aimé est parti, et ne reviendra jamais ». Les soldats, et les officiers sont stupéfaits. Tout le monde connait l’histoire de Dieu Nuong, une chanteuse de Saigon, tuée dans la zone libre. Emois des officiers qui veulent stopper la chanteuse. « Il n’y a qu’à l’interdire. C’est de la musique jaune, anti militariste […] Et pourquoi chante t’elle tous les matins à la même heure. C’est un signal ».
    Quand le bataillon de Bao Ninh est arrivé à Diem, en 1973, Dieu Nuong était encore en activité. On raconte qu’en fait elle était chanteuse à Saigon et se produisait pour les forces spéciales à Tan Tran. Et cela a continué « après la débâcle de Saigon ». Et pourtant, malgré les morts, elle avait protégé le village des américains. Le bataillon de Bao Ninh est chargé de la protection anti aérienne. Mais les habitants sont devenus presque des sauvages. Ce sont des réfugiés sud vietnamiens. Un soir, après une alerte, ils confectionnent une grande croix à laquelle ils mettent le feu, et attirent ainsi les tirs et bombardements. Dieu Nuong est parmi les quelques survivants. Elle sort vivante de cette attaque, mais couverte de sang, et à moitié folle. Elle continue sa vie, servant plus ou moins de prostituée pour les soldats. C’est sa survie qui est en jeu. D’où ses chants à Diem. Et elle va devenir l’ennemie toute trouvée. « Si on ne fait pas taire cette putain, elle finira par avaler l’âme du bataillon ». De plus elle st originaire du Sud, donc a priori, elle a de la sympathie pour l’ennemi, l’américain, avec qui elle a du avoir des commerces, comme toutes les autres femmes du village par extension qui «se prostituent pour les Américains et les fantoches».
    Retour donc à l’histoire de Bao Ninh, et à ses relations, interdites par le parti communiste, avec les habitants de Diem. Le chef, Cu, les met en garde « les microbes femelles répandent la gonorrhée et la syphilis ». Pourtant, deux fois par jour, il va au village pour chercher de la nourriture. Mais il n’y a rien. « Plus de manioc. Plus de riz. […]. La Révolution vous a libéré, mais il vous reste à vivre avec la misère ». Les gosses le suivent en l’appelant « Oncle Cook », et l’un d’eux lui montre un chien, Nish « C’est celui qui a tué Dieu Nuong ». Cu part souvent avec deux aides, Binh et Tuan, au village. Et bien entendu, Tuan tombe amoureux de Dieu Nuong. Un soir, alors qu’il est avec elle, Cu croit entendre du bruit, une ombre, et tire. Les deux amants réussissent à se cacher, mais sont retrouvés par le flair de Nish, le chien. Cu les retrouve, tire et naturellement la tue, de même que Tuan. C’est la fin de la belle histoire. C’est en même temps un épisode assez spécifique, le retournement des valeurs. L’acte de la traque et de la fin des amants devient alors un acte d’honneur. « Quatre AK crachèrent leurs balles […]. Nous avons bondi, et nous nous sommes figés, pétrifiés. Derrière le buisson, ces deux êtres s’enroulaient l’un autour de l’autre […]. Nous semblions ligotés les uns aux autres, soumis à quelque chose d’invisible, d’infini, qui lentement nous submergeait […]. Cu se mit à hurler ». C’est depuis ce temps qu’on l’entend chanter « Vents de Paix. Vents Sauvages ».
    Il est surprenant que cette nouvelle ait pu attirer des ennuis à Bao Ninh. Mais il y a la quasi collusion entre les soldats et les sud-vietnamiens, ce qui n’était pas vraiment recommandé par le Parti. D’où, à la fois la peur et le sentiment de l’interdit qui vont s’entreposer entre les soldats Nord vietnamiens et Dieu Nuong. Il y a cette liaison entre Tuan et Dieu Nuong, qui elle était franchement non souhaitée. Il y a encore cette recherche des deux amants, et finalement la mort d’un valeureux combattant nord vietnamien par un de ses amis. Où est alors passée la gloire face à l’envahisseur américain. Où est encore la joie des sud-vietnamiens devant la délivrance et la liberté qu’étaient sensés leur apporter les soldats du nord. Vus sous cet angle, il apparaît bien que les dogmes imposés par le Parti puissent être pris en défaut.
    Ce numéro anniversaire de Granta #50 contient également un texte de Tran Vu sur les « boat people », texte quelque peu romancé, car l’auteur était encore bébé à l’époque. Un autre texte surprenant de Philip Gourevitch, toujours sur les « boat people ». Ecrivain qui a beaucoup écrit sur le Rwanda dont « Nous avons le plaisir de vous informer que, demain, nous serons tués avec nos familles » traduit par Philippe Delamare (2002, Gallimard, 489 p.). Ce numéro fait écho à un autre numéro de Granta #15, publié 10 ans plus tôt lors de l’anniversaire de la chute de Saigon. Il contient un texte assez long, de quelques 70 pages de James Fenton, journaliste anglais, qui narre cet épisode. C’est la terminaison de la guerre du Vietnam. Mais il y aura quelques anicroches avec la Chine, puis les retombées de la prise de pouvoir des Khmers Rouges au Kampuchéa démocratique voisin. Avant d’entamer la période de folie meurtrière au Cambodge, sous la dictature de Pol Pot qui va durer de 1974 à 1979.

    Publié par jlv.livres | 11 mars 2018, 18:29
  2. un effectivement grand livre, bien écrit (réécrit), construit de façon intéressante et aux idées qui se tiennent
    dommage qu’il soit presque introuvable chez Philippe Picquier et dur a trouver en original

    Publié par jlv.livres | 13 mars 2018, 07:59
  3. Trois nouvelles pour commencer

    – J’ai reçu (mais de la pris du temps, venant des lentes postes (snail mail) de sa Majesté « Night Again », un recueil d’une quinzaine de nouvelles contemporaines du Vietnam, éditées par Linh Dinh (2006, Seven Stories Press, 174 p.). En soi c’est intéressant, car ce sont des auteurs souvent nés dans les années 60. La seconde nouvelle « A marker on the side of the boat » est de Bao Ninh. Je ne connaissais pas l’existence de cette nouvelle, ce qui porte à trois le nombre de ses œuvres. On pourra toujours lire ce qu je pense de « The Sorrow of War » traduit en « Le Chagrin de la Guerre » de Bảo Ninh (2011, Philippe Picquier, 304 p.). Cette nouvelle dont le titre fait référence à l’endroit, sur un lac, où un pécheur a jeté son épée dans l’eau, et en a marqué le lieu, mais sur son bateau. L’histoire (9 pages) fait référence à un retour du narrateur à Hanoi, bien des années après la fin de la guerre. Mais les souvenirs remontent à la surface, en particulier un bombardement par les B52. Souvenirs, coma mental… « Il viendra un jour où les gens auront du mal à imaginer une période que la ville a traversée à travers ce que j’ai vu il y a vingt ans, quand j’étais un très jeune homme ».

    – J’ai commencé « Le Fer et le Feu » de Brian Van Reet traduit par Michel Lederer (2018, L’Olivier, 298 p.) et je dois dire que ce que j’en ai lu m’a beaucoup plu. J’y reviendrai sans doute.

    – J’ai commandé, toujours via les Postes Royales (snail mail) un autre livre de la même veine « Green on Blue » de Elliott Ackerman (2015, Scribner, 242 p.). De quoi s’agit il ?, de l’attaque des verts contre les bleus, comme l’indique la traduction. Plus précisément des attaques, de plus en plus fréquentes, de l’armée régulière afghane contre les américains. C’st un jeune Afghan, Aziz, qui s’engage chez « Special Lashkar », une milice US, pour venger son frère blessé. Donc à nouveau la guerre, non pas vue du coté américain, mais du camp opposé.

    Publié par jlv.livres | 21 mars 2018, 17:03
  4. j’avais promis, c’est maintenant chose faite. reste à attendre « Green on Blue »

    « Le Fer et le Feu » de Brian Van Reet traduit par Michel Lederer (2018, L’Olivier, 298 p.)
    Brian Van Reet est originaire de Houston, Texas, puis part dans le Maryland et études à University of Virginia. Après le 11 septembre, il s’engage. « Je me suis engagé pour la même raison que les gens conduisent leur moto trop vite sans casque, ou fument des cigarettes ». Irak pendant deux ans, son contrat. Puis, c’est le service qui le réclame. Soldat décoré (Bronze Star) et promu sergent. Démobilisé en 2005, il commence à écrire « Spoils » bizarrement traduit en « Le Fer et le Feu ».
    Histoire, en partie du soldat Cassandra Wigheard, mais aussi de ses mâles compagnons, le sergent McGinnis, Cump, Sleed soldat perdu. En face les combattants sous la férule du Dr Walid, qui se donne des airs de médecin, qu’il est, mais aussi de guide spirituel. Il y a aussi de Abou al-Houl, un Yémenite, vétéran ayant déjà combattu en Tchéchénie, et en Afghanistan où son frère est mort. Abou Hafs, encore adolescent, éduqué et Annas « le sale porc ». Intéressant de voir cette jeune fille, à peine 19 ans, originaire du Missouri, qui débarque dans ce monde macho et peu éduqué. On y ajoutera un chien, pelé bien sûr, Frago, rare morceau d’humanité. Soldats et gradés face au commandement « Ce ne sont ni des lâches ni des idiots de nature. Ils sont, pour la plupart, tout à fait compétents et motivés, mais ils ont été formés à ne pas agir de manière autonome et à rendre compte de la situation à la chaîne de commandement, puis à attendre les ordres sans bouger. La mort par micromanagement ».
    A priori, rien ne pourra jamais rapprocher ces deux cultures. On sent au fil du livre que la guerre ne servira à rien. « Le combat est toujours le même : restaurer la paix chez ceux qui sont déchirés par la guerre, l’espoir chez les opprimés, la fermeté chez les faibles et l’envie de vivre chez ceux qui l’ont perdue ». Apporter la paix, vaste propagande à un peuple qui ne demande rien. Apporter la culture à des villageois endoctrinés, au fatalisme ancestral. Témoin cette réaction dans un pauvre hameau du patriarche qui ne peut soigner sa petite fille atteinte de cancer des os. Et dont le bon Dr Walid, sous couvert d’être l’envoyé de Dieu, échange un médicament contre une durite de Toyota pour aller combattre les américains.
    A coté de cela, on découvre dans le quartier des Palais, à Falloujah, les fastes maintenant inutiles de Saddam Hussein, des toilettes en or, de même qu’une AK 47, mais celle ci en plaqué or seulement. C’est d’ailleurs au cours d’une incursion nocturne dans ces palais, que le groupe américain est attaqué et trois soldats enlevés, servant d’otages et de propagandes pour des vidéos filmées sous contraintes.
    On pourra dire que ces anecdotes, si l’on peut dire, malgré que la mort soit au bout, sont un tant soit peu journalistiques. On ne sait plus si l’on est dans un roman de Brian Van Reet ou dans l’actualité télévisée. Ce qui est grave, signifiant la banalisation des horreurs. Cela vaut pour les visites des Palais, autant que pour les décapitations filmées. Cela est d’autant plus grave, que finalement, le message de terreur est bel et bien passé. Autre reproche ( ?) que l’on pourra faire concerne l’attitude des moudjahidin vis-à-vis de la société, ou de ce qu’en disent les religieux. Le fait que l’otage soit une femme, jeune et blonde, est indicatif à ce sujet. L’attitude de ses gardiens, machistes, est affligeante. Il y a vraiment deux cultures qui s’affrontent. Incompréhension qui s’exacerbe encore lorsque Casandra a ses règles, la rendant impure. Anecdote voulue, voire même attendue par le lecteur occidental.
    La guerre est vue du point de vue du front. Le commandement est presque loin, protégé des incertitudes du combat. « On y servait, parait-il des entrecôtes et du crabe royal chaque vendredi ». On comprend mieux le titre de « Spoils » (dépouilles). Même si les moyens mis en œuvre sont colossaux « des millions pour un seul homme ». On voit aussi les industriels à l’œuvre. Halliburton qui livre les préfabriqués en béton. Les industries des armes qui ne se sont pas privées des dernières trouvailles technologique, télémètres laser, vision nocturne… mais qui rendent la guerre impersonnelle ‘pour eux, elle n’est qu’une tâche humanoïde verte sur leur viseur à infrarouges […] de la viande morte sur leur réticule »
    Et puis, il y a Abou Al-Haoud, Yémennite cultivé, vétéran de ‘Afghanistan. Au début il a le grade d’émir, mais se heurte très vite au Dr Walid, au fur et à mesure qu’il comprend que ces guerres n’ont aucune issue, sinon la mort, des deux cotés. Est-il vraiment religieux, ou alors a-t-il compris que le fanatisme était vain.
    Le livre est aussi bien écrit que construit. Des allers-retours incessants, entre l’Afghanistan, l’Irak, les Etats Unis avant de s’embarquer, ou les scènes da la banlieue de Bagdad ou de captivité. Tout cela est très rythmé, mais se lit bien.

    Publié par jlv.livres | 24 mars 2018, 18:12

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