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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Sortir de l’abîme » (Seyhmus Dagtekin)

Un vigoureux manifeste appelant à faire de la poésie et de la création littéraire une arme personnelle et non-létale de résistance opiniâtre à la soumission.

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Ça commence par les pyramides et même avant.
Ça continue par les arènes, les colisées, les châteaux.
Ça continue par les usines, les gratte-ciel, les bombes et les variantes, les fusées et les explosions. Les machines les plus puissantes, les vaisseaux les plus grands.
Ça continue sur les terres, les mers, dans les airs : au plus vite, au plus loin. Parce que l’homme se cherche toujours ailleurs, loin de lui. Très peu en lui-même.
La poésie et la création offrent la possibilité d’arrêter cette recherche effrénée de son devenir hors de soi, de couper court à cette soif de puissance. Puissance qui ne peut être que relative, qui est à la merci de la moindre sur-puissance, serait-ce illusoire. Parce qu’à n’importe quel virage, une force plus grande peut surgir devant le puissant et le mettre en doute, en déroute.
Faites de votre vie un chef-d’œuvre, conseillait un penseur. Être conscient que la vie trouve sa mesure en elle-même, qu’elle peut se transformer en chef-d’œuvre et qu’elle n’a besoin ni des pierres d’Éthiopie, ni des milliers d’esclaves et de cadavres afin de s’ériger tombeaux et monuments pour s’imaginer grandeur et éternité. Qu’on peut s’édifier à partir de ses propres ressources. Et que cette faculté est à la portée de tous.
La poésie, la création sont la revendication du potentiel d’édification de chacun.
Non pas dominer l’autre, l’écraser de sa force et de sa grandeur, mais ne pas laisser prendre le pouvoir sur soi. La poésie, la création, c’est instaurer avec l’autre un rapport d’égalité, d’échange et de découverte pour sortir de la logique du pouvoir, fondée sur l’invasion et la soumission.

C’est par ces mots que commence le bref texte (10 pages) que le poète kurde d’origine turque Seyhmus Dagtekin, vivant à Paris depuis 1987 (et écrivant en français, en turc ou en kurde), publie au Castor Astral en ce mois de mars 2018. Accompagné de 10 autres pages de poèmes de l’auteur illustrant tout ou partie de son propos, ce « Manifeste », invitant avec force à « Sortir de l’abîme », revendique une fonction bien particulière, à la fois extrêmement intime et extrêmement politique, pour la poésie et pour la création littéraire. Une invitation à sortir de soi-même en y plongeant son regard, dans un élan de respect envers les autres et de refus des volontés d’asservissement avide et de soumission consentie, qui s’exprime par la langue et par son agencement, minutieux ou spontané, pour chacune et chacun.

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Être ou ne pas être, telle est la question, n’est-ce pas ? Alors, soyez de telle manière qu’on ne puisse pas couvrir et cacher votre existence d’un simple rideau de fumée, de trois sous mal assortis. Soyez de telle manière qu’on ne puisse pas vous nier le droit à l’existence. Soyez de telle manière que votre destruction ne soit pas possible par les puissants et les pouvoirs. Que ne soit plus possible le mépris des uns pour les autres. Quel nul ne puisse être effacé par plus fort que lui. Que le Sud ne soit pas maltraité par le Nord, l’Orient par l’Occident et vice versa. Que le Noir ne soit pas méprisé par le Blanc, que la femme ne soit pas humiliée par l’homme. Que le modeste employé ne puisse être écrasé par le riche sur-dominant. Que notre étroit cerveau ne puisse être broyé par de grosses machines à décerveler… Bien sûr que c’est utopique. Mais sous prétexte que c’est utopique, laisserions-nous nos vies, notre devenir entre les mains du pouvoir et des puissants qui en useraient et en abuseraient tant qu’ils ne rencontreraient de résistance ? C’est utopique, mais nous pouvons au moins nous poser en obstacle devant leur marche, devant leur appétit vorace, les entraver à défaut de pouvoir les arrêter.  C’est utopique ?
Mais pour moi, la poésie est cette utopie, cet entêtement à ne pas se résigner devant l’injustice, à ne pas abdiquer face au pouvoir. Dire qu’une autre manière de vivre doit être possible, qu’une autre façon d’exister ensemble doit être possible. Non plus une poésie dans les marges, dans les périphéries, mais une poésie au centre des choses, au cœur des êtres. Revendiquer et assumer la centralité de la poésie, de la création dans la vie des êtres, afin qu’à leur tour les êtres puissent apprécier l’étendue des possibilités qu’offrent la poésie et la création pour une refondation complète de leur vie.
En servant d’exemple les uns aux autres, en vivant dans notre propre chair ce qu’on dit à l’autre.

Un manifeste à la fois intime et politique à propos de poésie et de refus de la course à la domination pourrait éventuellement faire sourire au-delà d’un cercle de sceptiques professionnels, en 2018 : Seyhmus Dagtekin, par la force et la subtilité de ses mots, par la ferveur consciente qui en sourd, parvient largement à s’affranchir de ce risque, et nous offre une autre lecture d’un paradigmatique « Toi aussi, tu as des armes ! » qui découvrirait son potentiel universel aussi bien que sa vocation personnelle multipliée. Et même si Nâzim Hikmet – et, par exemple, son « Il neige dans la nuit » – ne sont pas mentionnés ici, la lectrice ou le lecteur trouveront échos et correspondances, sous une forme extrêmement compacte, dans une manière bien ancrée d’incarner la révolte intime aussi bien que collective dans les décors à la fois austères et bucoliques des montagnes kurdes ou des plateaux anatoliens. Un texte roboratif et lumineux qui, pour seulement 4 €, mérite d’être largement acheté et offert, très au-delà du cercle des poètes pas si disparus que cela, quoi qu’il en soit.

Quand je dis vous
comment vous levez-vous ?
comment tombez-vous ?
comment vous ramasserez-vous ?
comment vous arrêterez-vous ?
sur quel pied vous tiendrez-vous ?
quand je dis vous
quand je vous croise
quand je vous recroise
sur quelle croix montez-vous ?
sur quelle échelle descendrez-vous
de vos eaux troubles
pour interdire tout ciel aux suivants ?
(« Ma maison de guerre », extrait)

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Sortir de l’abîme » (Seyhmus Dagtekin)

  1. et un ultime message pour ce qui concerne les acadiens (qu’il faut soutenir)

    « What is that hurts ?» (Qu’est ce qui fait mal ?), c’est une nouvelle de France Daigle parue dan Granta#141 dur le Canada. France Daigle, j’en ai déjà parlé ici même
    https://charybde2.wordpress.com/2018/01/16/note-de-lecture-face-au-vent-jim-lynch/#comments
    avec son étonnant « Pour sûr » (2011, Boréal, 752 p.) construit en 12 * 12 * 12, soit 1728 fragments. Ou à propos de ses romans « Pas Pire » (2002, Boréal, 208 p.), « Un fin passage » (2001, Boréal, 129 p.) et « Petites Difficultés d’Existence » (2002, Boréal, 192 p.). Ces derniers sont écrits en chiac, cette langue hybride entre anglais et français.

    Là, c’est plus compliqué, c’est écrit complètement en étranger dans une revue anglaise, par une Acadienne convaincue « In the Moncton area of New Brunswick where I’ve lived all my life, we Acadians say it is practically unnecessary to learn English» (Dans la région de Moncton, au Nouveau-Brunswick, où j’ai vécu toute ma vie, nous, les Acadiens, disons qu’il est pratiquement inutile d’apprendre l’anglais). La citation est tronquée, volontairement. Car elle explique ensuite pourquoi « parce que nous l’attrapons sans effort, comme un rhume ». Voilà qui va faciliter la pratique de la francophonie, car il n’existe pas (encore) de vaccin (sinon des vieilles souches totalement dépassées).
    « La solution de facilité est très souvent l’anglais ». Et elle revendique l’écriture « en anglais plutôt qu’en français puisque je m’adresse principalement à un lectorat anglais ». Le chiac d’ailleurs n’est pas loin « Ce mouvement constant entre le français et l’anglais est comme le flutter des émotions que l’on peut ressentir chaque jour »
    « J’aime beaucoup l’idée de livres sans mots, surtout pour les enfants qui ne savent pas encore lire ». Cela tombe bien, et me rappelle cette citation de Hans Arp « J’aime les calculs faux car ils donnent des résultats plus justes ». C’est dans « Jours Effeuillés », (1966, Gallimard, 672 p.) compilation superbe de ce grand auteur. Et elle raconte pourquoi, c’est à cause d’un livre de JonArno Lawson et Sydney Smith « Sidewalk Flowers » (2015, Groundwood Books, 32 p.), traduit, si l’on peut dire, en « Les Fleurs de la Ville » (2015, Editions Sarbacane, 24 p.).vola qui solutionne son problème « Le seul problème est le titre, qui est en anglais ».
    S’ensuit une revue rapide des auteurs et histoire acadiens. « Pourquoi je te dis tout ça? Parce qu’à ce jour, je me sens mal à l’aise d’afficher un livre en anglais sur notre table basse » et suit le message, important. « Le bon message est de mettre un livre de contes français sur la table, même s’il n’y a pas de mots. Alors voilà: oui, je suis un pousseur de français »

    « S’accrocher à la langue et à la culture françaises en Amérique du Nord aujourd’hui n’est pas une mince affaire, surtout lorsqu’il n’y a pas de masse critique pour rendre la langue et la culture durables. Voilà, je dirais, ce qui distingue l’exploit des Acadiens de celui des Québécois. En l’absence d’un territoire établi sur lequel nous pourrions nous gouverner en fonction de nos propres besoins, l’existence de notre langue est devenue l’ultime témoignage de notre histoire et de notre culture uniques. En d’autres termes, notre visibilité et notre affirmation en tant que peuple sont établies à travers notre langue. Par conséquent, toute érosion de notre français se sent comme une érosion de l’identité, une érosion du territoire, une érosion de nous-mêmes ». Et une vigoureuse défense du chiac. « Le Chiac est généralement considéré comme un mauvais français, même par les Acadiens. Ce n’est que très récemment qu’il a été considéré comme un demi-mal , une sorte de bouclier que nous utilisons pour nous protéger de céder complètement à l’omniprésence de la langue anglaise ».

    Il fallait que cela se sache.

    Publié par jlv.livres | 6 mars 2018, 19:23

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Ma maison de guerre  (Seyhmus Dagtekin) | «Charybde 27 : le Blog - 1 mai 2018

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