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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Sous le feu » (Michel Goya)

Une analyse alerte, intelligente et très documentée du combat moderne, et des enjeux de l’exposition à la mort militaire, à l’échelle de l’individu et du petit groupe.

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Si j’avais du temps et votre talent pour étudier la guerre, je pense que je me concentrerais entièrement sur les réalités du combat : les effets de la fatigue, de la peur, de la faim ou du manque de sommeil. Ce sont ces réalités-là qui rendent la guerre si compliquée et si difficile. (Lettre du maréchal Lord Wavell à Liddell Hart)

C’est cet exergue sans ambiguïté que Michel Goya, ancien colonel des troupes de marine, docteur en histoire et enseignant réputé en histoire militaire, a choisi d’affronter dans son ouvrage de 2014 chez Tallandier, dix ans après son « La chair et l’acier », consacré à l’évolution du combat lors de la première guerre mondiale, ouvrage à la réputation flatteuse chez les historiens comme chez les militaires.

Sous-titré « La mort comme hypothèse de travail », « Sous le feu » est un texte à la fois incisif et passionnant, qui navigue avec habileté entre les souvenirs, les témoignages de toute première main, anciens ou modernes, les études techniques, les travaux de psychologie, les considérations tactiques et les enseignements militaires, directs et indirects. Si le corpus le plus important, pour aborder ce qui se passe dans la « zone de mort » du combat (d’infanterie, de chars ou d’aéronefs), est celui des deux guerres mondiales, Michel Goya mobilise aussi largement des expériences plus récentes, issues de Corée, du Vietnam, du Sinaï et du Golan, d’Afghanistan ou d’Irak. Les notes précises et la bibliographie abondante qui accompagnent le corps de l’essai permettront à la lectrice ou au lecteur de satisfaire aisément les curiosités plus approfondies qui auraient été éveillées ici.

Les hommes qui ont combattu à Verbanja, comme des millions d’autres avant eux, ont évolué pendant quelques minutes dans un monde étrange régi par ses propres lois, un pays minuscule où les cauchemars sont vrais. En sortir vivant, c’est se réveiller épuisé, brisé ou exalté, mais toujours transformé. Le but de ce livre est d’accompagner le combattant dans cet univers afin d’essayer de comprendre les phénomènes qui s’y déroulent.

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Band of Brothers (® David James / HBO)

En quinze chapitres nerveux et superbement documentés, et en moins de 250 pages, il s’agit bien de décrire et d’évaluer comment le combat crée des acteurs et des figurants (appliquant ainsi une loi de puissance et non une loi moyenne), comment l’expérience initiale et le cumul de l’exposition à la situation jouent un rôle bien particulier, comment la pression psychologique permanente de l’horreur vécue suscite des réactions variées, comment l’anticipation du choc et du feu s’insinue dans chaque préparation, comment se constituent et vivent les agrégats socio-tactiques appelés à pratiquer la « zone de mort », comment se produisent les effets de foule, même à échelle relativement restreinte (section), comment le fait d’être sous le feu affecte la prise de décision (et l’on retrouvera au passage les effets d’accélération, les boucles OODA et une partie des travaux de John Boyd), comment l’exposition au feu s’intègre dans l’éventuel stress post-traumatique, comment l’entraînement et la formation influencent le comportement au combat (d’une manière souvent paradoxalement beaucoup plus décevante qu’on ne l’imaginerait « vu de loin »), comment les notions d’équipe et de camaraderie sont et demeurent plus essentielles que jamais (ce que nous montrent encore récemment, avec leur puissance artistique impressionnante, aussi bien « La horde du contrevent » d’Alain Damasio que le « Band of Brothers » de Stephen Ambrose, Tom Hanks et Steven Spielberg), ou encore comment le besoin de victoires, certes, mais au moins autant – si ce n’est davantage – celui du sens donné au combat (et de la compréhension de sa nécessité), ont toujours un impact décisif sur l’efficacité du soldat au feu.

Le combat n’est pas un phénomène « normal », c’est un événement extraordinaire et les individus qui y participent ne le font pas de manière « moyenne ». Comme un objet à très forte gravité qui déforme les lois de la physique newtonienne à son approche, la proximité de la mort et la peur qu’elle induit déforment les individus et étirent leur comportement vers les extrêmes. La répartition des rôles n’y obéit pas à une loi de Gauss où tout le monde ou presque agirait de manière à peu près semblable, mais à une loi de puissance où, entre l’écrasement et la sublimation, beaucoup font peu et peu font beaucoup. Il y a peu de moyens et beaucoup d’extrêmes.

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Stanley Kubrick, « Full metal jacket », 1987

Par la variété de ses sources et par l’intelligence de leur utilisation, par sa confrontation patiente et permanente entre les apports théoriques, les récits de première main et les expériences personnelles, « Sous le feu » peut prendre place sans hésiter parmi les travaux amenés à faire date dans le domaine de l’histoire militaire concrète, et peut-être pas uniquement là. Texte relativement court, qui ne prétend sans doute pas révolutionner la vision historique et contemporaine de la guerre à échelle individuelle ou du (petit) groupe – il ne s’agit pas ici de revoir de fond en comble le combat hoplitique, par exemple, comme Victor Davis Hanson dans son « Le modèle occidental de la guerre » de 1989 -, il éclaire avec vivacité de terribles réalités, et fournit un arrière-plan ô combien précieux (on songera, dans un domaine différent, à l’excellent « Comprendre la guerre » de Laurent Henninger et Thierry Widemann) pour saisir la guerre au plus près, terrain faussement microscopique si souvent oublié par les décideurs politiques et géostratégiques, voire par de nombreux états-majors fourvoyés. Il offre aussi, dans la nécessaire dialectique entre littérature et réel, une grille approfondie pour mieux pénétrer ce qui se joue vraiment dans de récents ouvrages aussi réussis que « Autopsie des ombres » (Xavier Boissel, 2013), « MOAB » (Jean-Yves Jouannais, 2018), « Le fer et le feu » (Brian Van Reet, 2017), « Anatomie d’un soldat » (Harry Parker, 2016), « Sous pression » (Faruk Šehić, 2004), « Beaufort » (Ron Leshem, 2005), « La peau, l’écorce » (Alexandre Civico, 2017), « La quête de Wynne » (Aaron Gwyn, 2014), ou « Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn » (Ben Fountain, 2012).

Le drill n’est pas sans mérite, comme dans les disciplines sportives la répétition incessante de gestes individuels et collectifs est encore le meilleur moyen de les accomplir lorsque le réflexe doit remplacer la réflexion. Elle induit aussi un conditionnement utile à l’obéissance. Elle est donc toujours indispensable, mais elle est désormais aussi insuffisante pour le décathlonien qu’est devenu le soldat moderne agissant dans des contextes changeants et souvent complexes.
Elle est surtout limitée par son présupposé de sous-estimation des capacités humaines qui l’a longtemps accompagnée. Selon l’article de l’Encyclopédie écrit au milieu du XVIIIe siècle par le philosophe Jaucourt, le soldat français est recruté dans la partie la plus vile de la nation. À partir de la Restauration, il n’est même plus volontaire puisque tiré au sort dans les milieux les plus pauvres et sans instruction pour effectuer six à huit ans de carrière militaire. On parle alors de « juste milieu entre l’homme et la chose ». L’idée persiste longtemps de la faible valeur intellectuelle ou morale du « simple » soldat et cela a eu des conséquences stratégiques considérables.

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Ridley Scott, « Black Hawk down », 2001

Le chapitre 6 (« Tuer ») et le chapitre 15 (« Vie et mort des compétences combattantes ») m’ont semblé tout particulièrement précieux, car abordant des sujets relativement inattendus, ou en tout cas rarement traités dans l’essentiel de la littérature militaire. La peur d’être tué est à la fois logique et relativement banale, et Michel Goya consacre ses premiers chapitres à cette donnée majeure. Plus complexe est la peur de tuer, qui ne doit pourtant pas du tout être négligée en tant que telle – et certainement pas traitée uniquement par le dressage, comme ce fut souvent le cas historiquement -, comme il le prouve, documentation et témoignages à l’appui. La transmission des compétences et de l’expérience vécue sous le feu, elle, est l’objet du dernier chapitre, le seul qui puisse faire figure, toutes proportions gardées, de plaidoyer pro domo de la part d’un auteur lui-même militaire, inquiet à fort juste titre de la tentation permanente, pour une grande partie des décideurs politiques et militaires, consciemment ou inconsciemment, de laisser la mémoire humaine, vécue et ressentie, se dissoudre (plus rapidement qu’on ne le croit généralement) dans les cristaux de silicium de nos ordinateurs et autres moyens de stockage de masse, figée en retours d’expérience qui se révéleront trop souvent, le moment venu, inutilisables concrètement.

Ce que montre Michael Doubler dans Closing with the Enemy, c’est que dès l’été 1944, la plupart des divisions d’infanterie en Europe, notamment à la 3e armée de Patton, avaient modifié leurs méthodes de tir de la même façon, pratiquant notamment systématiquement le tir a priori (marching fire) sur tous les points dangereux dans la zone de combat. Le nombre de fantassins ouvrant le feu, et comme tous les fantassins du monde rarement sur des hommes visibles, avait alors largement augmenté. Si peu d’entre eux ne ressentaient rien quant à l’idée de tuer, cette réticence était certainement loin de constituer le frein à l’action que décrivait Marshall.
C’est pourtant cette idée qui va prédominer aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à imposer l’idée que l’entraînement des soldats américains doit stimuler l’agressivité et non la maîtrise du feu. Comme le montre Dave Grossman, lorsqu’il s’agira, au Vietnam ou plus récemment en Afghanistan et en Irak, de combattre au cœur des villes et villages un ennemi invisible, les conséquences de cette incitation à ouvrir le feu seront désastreuses. Dans ce type de conflit, la multiplication des pertes civiles entraîne la multiplication des ennemis.
La conception française moderne, d’inspiration chrétienne elle aussi, qui considère l’homme comme fondamentalement perverti par un mal qu’il faut contrôler et inhibé par une peur qu’il faut compenser a abouti à la mise en avant du sacrifice, plus propre, plus noble. Cela a conduit à des aberrations comme la notion de « soldat de la paix », c’es-à-dire concrètement un soldat qui se sacrifie généralement pour rien et sans combattre. Elle reste cependant plus humaine et simplement plus efficace, au moins actuellement, que la conception américaine qui combine la protection absolue du soldat et la destruction totale de l’ennemi. L’article 11 du « credo » du soldat de l’US Army est : « Je détruirai les ennemis des États-Unis. » Il date de 2004.

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® Bruno Klein

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