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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le ravissement des innocents » (Taiye Selasi)

Symphonie familiale, autour de l’humiliation, de la fuite et du deuil d’un père.

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Tayie Selasi«Kweku meurt pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour, ses pantoufles tels des chiens devant la porte de sa chambre.»

S’ouvrant ainsi sur la mort de Kweku Sai dans son jardin au Ghana, le premier roman de Taiye Selasi raconte, autour du destin de ce chef de famille défaillant face à l’injustice, chirurgien au talent exceptionnel qui a émigré du Ghana aux Etats-Unis, l’histoire des membres de cette famille  dont le déracinement est source de génie et de fêlures profondes : Folásade, la «princesse pan-nigériane comme on l’avait appelée», qui a abandonné ses études de droit pour élever leurs quatre enfants, l’aîné Olu qui admire tant son père qu’il revêtira à son tour la blouse de chirurgien, les jumeaux Taiwo Et Kehinde à la beauté époustouflante, la cadette Sadie complexée par les parcours brillants de ses aînés, et enfin sa deuxième femme Ama, refuge apaisant après le retour de Kweku en Afrique.

Tendu entre deux instants irréversibles, le décès de Kweku et sa fuite des années plus tôt, lorsqu’il fut incapable de surmonter face à ses proches l’humiliation de classe à caractère raciste qui lui fit perdre son emploi aux Etats-Unis, le roman se déploie en une symphonie foisonnante.

À travers les yeux de Kweku, puis de Folásade et des quatre enfants, êtres brillants, cosmopolites et vulnérables qui se rejoignent au Ghana pour les funérailles, on reconstitue peu à peu le génie et les sentiments d’abandon et d’éparpillement des membres de cette famille qui apparaît comme un archipel d’îles, marqués par l’absence de racines connues et l’exil, par les souffrances cachées mais néanmoins transmises, et par les empreintes laissées par la fuite du père dans l’aptitude des enfants à aimer aujourd’hui.

«Ce n’est pas seulement la pauvreté de sa famille, par contraste, qui pousse Sadie à s’accrocher au Negroponte, c’est son état d’apesanteur. Les Sai sont cinq personnes dispersées, sans centre de gravité, sans liens. Sous eux, il n’existe rien d’aussi lourd que l’argent, qui les riverait à la même parcelle de terre, un axe vertical ; ils n’ont ni racines, ni grands-parents vivants, ni passé, ni ligne horizontale – ils ont flotté, se sont séparés, égarés, une dérive apparente ou intérieure, à peine conscients de la sécession de l’un d’entre eux.»

Chant célébrant des liens d’amour indissolubles au-delà du déracinement, «Le ravissement des innocents» est le premier roman d’une surdouée à l’identité et au parcours hybride comme ses personnages, remarquablement traduit par Sylvie Schneiter (Éditions Gallimard 2014).

«La jeune Ama, loyale, simple, souple, débarquée de Krobotité empestant encore le sel (et l’huile de palme, la lotion capillaire, le parfum « Carnation » évaporé) pour dormir à son côté dans la banlieue d’Accra. Ama, dont la sueur et les ronflements pendant son sommeil abolissent les milles de l’Atlantique, les fuseaux horaires et l’infini du ciel, dont le corps est un pont entre deux mondes sur lequel il marche.
Le pont qu’il cherche depuis trente et un ans.»

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Tayie Selasi

À propos de Marianne

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Le ravissement des innocents » (Taiye Selasi)

  1. « Le ravissement des innocents » de Taiye Selasi, traduit par Sylvie Schneiter, (14, Gallimard, 366 p.) du roman « Ghana must go », ce qui n’est pas immédiat. Mais il est vrai que la plupart des éditeurs étrangers ne voulaient pas du titre original.
    Le roman débute par la mort du père, Kweku, « un excellent chirurgien, le meilleur que nous ayons », passé par les plus prestigieux établissements, John Hopkins à Baltimore et Beth Israel à Boston. D’ailleurs on meurt beaucoup et souvent dans ce livre. Les épreuves de la vie. Un couple tout d’abord Kweku et Folà, d’origine ghanéenne et nigériane. Un enfant Olu, prodige lui aussi qui va suivre (par admiration) la voie du père, des jumeaux, Taiwo et Kehinde (l’origine yaruba de la mère), et la petite dernière, Sadie, qui a failli être laissée pour morte à la naissance. Une seconde épouse, Ama, pour Kweku, ultime refuge après avoir été viré de Boston pour une appendicite opérée trop tard sur une vieille dame Cabot, les principaux donateurs de Beth Israel (un peu aussi – surtout – pour sa couleur et origine ghanéenne).
    Trois chapitres, dans l’ordre, « Le retour », « le voyage » et « le départ », résument la vie des 6 membres de la famille Sai, avec en plus les grands parents qui meurent eux aussi, mais en Afrique. Un roman de la mise à bas d’une famille, qui finalement n’a que trop rarement été soudée. « Les Sai sont cinq personnes dispersées, sans centre de gravité, sans liens. Sous eux, il n’existe rien d’aussi lourd que l’argent, qui les riverait à la même parcelle de terre, un axe vertical ; ils n’ont ni racines, ni grands-parents vivants, ni passé, ni ligne horizontale – ils ont flotté, se sont séparés, égarés, une dérive apparente ou intérieure, à peine conscients de la sécession de l’un d’entre eux ». Retour brutal en Afrique pour ces émigrants qui ont tout réussi, y compris la beauté physique et moral. « Nous avons fait ce que nous savions faire. Partir (…) Nous étions des immigrants. Les immigrants partent ».
    Une très belle écriture pour cette femme qui trouve la vocation à 4 ans, après une rencontre avec Toni Morrison à Oxford « Je serai écrivain » lui dit elle. Une écriture souvent similaire à des plans cinématographiques, avec quelquefois des remarques sur le cameraman.

    +++++++++++++++

    La première fiction de Taiye Selasi paraît en 11 dans la revue Granta « The Sex Lives of African Girls ». La première phrase est explicite « La vie sexuelle des filles africaines commence inévitablement avec leur oncle ». L’histoire est celle de Edem, gamine de 11 ans, emmenée par son oncle trois ans auparavant pour vivre à Accra, loin de sa famille, avec sa tante et son cousin Comfort, étudiant à Oxford, à qui elle emprunte des livres. Il y a aussi cette référence à un groupe de lecture, bizarrement nommé Othello, dans lequel le garçon le plus séduisant se nomme Yaw, transformé en Iago. On est en droit de se demander qui est alors Desdémone. « Le sexe est un territoire riche quand on s’intéresse comme moi à tout ce qui relève des abus de pouvoir, de l’adulte sur l’enfant, de l’homme sur la femme, d’une partie du monde sur l’autre ».

    +++++++++++++++++

    « Bye-Bye, Babar (Or: What is an Afropolitan?)» est un court texte (3 pages) de Taiye Selasi paru dans le numéro 5 de The LIP en 2005 (http://thelip.robertsharp.co.uk/?p=76). C’est un texte fondamental, qui défini les Afropolitains, ces personnes dont la famille est d’origine africaine, mais qui ont grandi en Europe ou en Amérique, voire dans le bloc de l’Est. Ils forment un intéressant mélange de mode londonienne, de jargon New Yorkais, d’éthique Africaine et de succès académiques. Ce sont les « Afropolitains : non pas citoyens, mais Africains du Monde ». Taiye Selasi donne ainsi des exemples d’écrivais, d’artistes ou de champions sportifs. Elle même fait partie de ce monde, parents ghanéen et nigérian, née à Londres, enfance aux Etats Unis, études à Yale et Oxford. « J’appartiens à une génération issue de parents nés en Afrique, et qui, concernant les miens, se sont rencontrés en Gambie avant d’aller travailler à Londres, à une époque où il était plus facile de circuler depuis l’Afrique. ». En fait « être africain signifie quelque chose pour eux », différent des clichés portés par les médias (la faim, la guerre). Elle a alors ce jeu de mot « Lost in transnation », adapté du fameux « Lost in translation » (perdu lors de la traduction). Et elle clame la « formation d’une identité selon au moins trois dimensions : nationale, raciale et culturelle ». Elle prétend aussi l’acceptation de la complexité, commune dans la culture Africaine, et présente dans ses extravagances.
    Ce concept s’est très fortement développé depuis avec la republication du texte en Afrique du Sud, à Nairobi allant jusqu’à des magazines « The Afropolitan Magazine ». On croise dans ce mouvement des auteurs comme Teju Cole « Open City » (12, Denoël, 352 p.), Chimamanda Ngozi Adichie « Americanah » (14, Gallimard, 528 p.) ou Binyavanga Wainaina « One Day I Will Write About This Place (12, Graywolf, 256 p.).
    Il y a moins dans ce concept d’Afropolitain de sentiment de morgue de la part de leurs autres collègues ou amis qu’il ne peut y en avoir par exemple dans la société anglaise, je pense à la mentalité d’Oxbridge. Lire à ce propos l’excellent « Le Complexe d’Eden Bellwether » de Benjamin Wood (14, Zulma, 500 p.) qui décrit très bien ce milieu très fermé. Evidemment, le cas de Kweku, renvoyé de Beth Israel avec des relents de racisme en est l’exemple. Cependant on constate que ces Afropolitains ont tous des carrières extrêmement brillantes, certes grâce à une formation universitaire des meilleures, mais également non disponible à tous (malgré les bourses).

    Publié par jean louis | 13 mars 2016, 17:15
  2. J’ai été surpris de lire dans plusieurs auteurs du Nigeria l’existence de personnages issus directement de la culture yoruba. Parmi ces caractères, il y a les jumeaux, les sorcières, la famille et le culte des morts. On les retrouve dans « Le ravissement des Innocents » de Taiye Selasi, (14, Gallimard, 366 p.), dans « L’Autre Moitié du soleil » de Chimamanda Ngozi Adichie (08, Gallimard, 504 p.) ou dans « Le Blanc va aux Sorcières » (11, Galaade, 320 p.) ou dans « La petite Icare » (05, Plon, 368 p.) tous deux de Helen Oyeyemi.

    Les « ibeji » (jumeaux) sont les deux moitiés d’un esprit, d’un esprit trop volumineux pour tenir dans un seul corps. C’est expliqué en toutes lettres dans « Le ravissement des innocents ». « Le premier jumeau, Taiyewo (du yoruba « to aiye wo » (voir et goûter le monde), abrégé en Taiye ou Taiwo) sort difficilement de l’utérus pour sa mission de reconnaissance et il suffisamment le monde pour y rester ». Le second jumeau, « Kehinde, du yoruba « kehin de » (arriver ensuite) remarque que sa moitié ne revient pas et décide de le rejoindre sans se hâter, daignant prendre une forme humaine ». Le premier enfant naissant après les jumeaux est traditionnellement appelé quel que soit le sexe, Idowu ou Esu lehin Ibeji (le polisson qui vient après les jumeaux) car que les Idowu sont souvent des enfants difficiles.

    Si dans le monde, on admet environ 1 naissance de jumeaux pour 80 bébés, dans le pays yoruba (Nigeria et partie du Ghana et Bénin), cette proportion passe à 1/22, ce qui fait environ quatre fois plus. Actuellement on n’explique pas cet écart, bien que l’alimentation à base de manioc ait pu être soupçonnée. Autrefois, on accusait la mère d’infidélité, ce qui impliquait le meurtre de la mère et des enfants. Puis, taux d’accroissement oblige, (les enfants étant gage de vieillesse heureuse), le regard sur les jumeaux a changé, d’où le culte des ibeji (ibe = né, ji = deux en yoruba). Sachant que les jumeaux ont une seule âme, unie et inséparable, si un jumeau meurt, l’âme du survivant n’est plus en équilibre, et donc sa vie est danger. De plus, la colère du mort peut entrainer des conséquences graves pour toute la famille. On utilise pour réduire cette colère une statue qui va remplacer l’âme du jumeau mort (cf « La Petite Icare »).

    Les sorcières peuvent jeter un sort pour porter malheur à une personne. Ainsi une maladie peut être le résultat d’une action maléfique entreprise par une sorcière car un yoruba ne peut être responsable de son propre sort. Pour conjurer le sort d’une sorcière il faut consulter le « babalawo », prêtre d’Ifa, responsable religieux du village. Les yorubas croient en un Dieu unique « Nzambi mpongo » créateur du ciel, du soleil et de la terre, mais aussi de la nature et ses forces et enfin des animaux, de l’homme et de la femme.

    La société yoruba est fondée sur le clan et la famille. La notion de famille n’est cependant pas limitée aux enfants et parents, mais incorpore les oncles et tantes, ainsi que les familles unies par un mariage commun. Le culte des morts sert à préserver l’ensemble social vécu comme un corps à lui tout seul. L’union des morts et des vivants a lieu pendant les fêtes d’Egungun avec un officiant ayant mis le masque d’Egungun, qui est l’incarnation de l’esprit du mort revenu chez les vivants pour les visiter.

    Publié par jean louis | 13 mars 2016, 17:16

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