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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Réparer les vivants » (Maylis de Kerangal)

Mort cérébrale, greffes d’organes : un roman fort, évitant le pathos, frôlant le secret de l’humain.

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Publié en janvier 2014 chez Verticales, ce roman de Maylis de Kerangal s’affirme en presque tous points comme le digne successeur du si réussi « Naissance d’un pont » de 2010.

Dans l’univers de la mondialisation économique contemporaine, traitée à travers un grand chantier de BTP, elle était parvenue, dans « Naissance d’un pont », à trouver un langage original et juste, échappant aux approximations comme aux caricatures trop souvent pratiquées dans le domaine, pour raconter une histoire forte et fournir un subtil questionnement.

Avec ce « Réparer les vivants », dans l’univers médical pointu de la mort cérébrale et de la greffe d’organes, on pouvait redouter l’invasion du mélodrame compatissant et du larmoiement légèrement dégoulinant : si l’univers de l’hôpital en général et du bloc chirurgical en particulier se prête plutôt bien à la dramatisation émotionnelle à suspense mêlé d’humour qui fait la série TV à succès, il a offert bien des déconvenues en littérature, sans avoir nécessairement besoin de remonter à Frank G. Slaughter ou à Robin Cook (l’Américain des thrillers médicaux puissamment répétitifs, pas le Britannique des subtils polars bien noirs).

En racontant l’accident de voiture de ce jeune surfer rentrant d’une session très matinale en pays de Caux, de son hospitalisation d’urgence au Havre, de sa mort cérébrale rapide, des réactions de ses parents et de son amie, de la mécanique technique et humaine aussitôt mise en œuvre par le corps médical pour s’assurer à la fois d’un consentement qui n’aggrave pas le traumatisme et de la réussite d’un processus ultra-rodé – mais pouvant toujours se jouer à un « rien » – conduisant à quatre greffes d’organes salvatrices pour des « vivants », Maylis de Kerangal s’est livrée à un exercice à haut risque, dont elle a brillamment triomphé : elle donne à lire l’émotion de l’insoutenable sans projections incontrôlées de pathos sur les vitres, elle décrit avec minutie les méthodes et les techniques d’un corpus fascinant, aux limites précises de la vie et de la mort, sans abandon de l’humanité réelle de ses actrices et acteurs, elle équilibre avec une rare maîtrise le drame intime, la magie apparente de la résolution des paradoxes éthiques, et le professionnalisme le plus forcené qui n’en reste pas moins qu’une facette, partielle, de chacun ici.

Sur des sujets que j’aime à la TV mais aurais plutôt évité « normalement » en littérature (si je n’avais pas à ce point apprécié « Naissance d’un pont » et surmonté la petite déception de « Tangente vers l’Est »), Maylis de Kerangal a réussi un vrai défi d’écriture, un roman plutôt rare qui frôle certains secrets humains en se drapant subtilement dans le faux documentaire.

« Le thorax redevient alors ce lieu d’affrontement rituel où chirurgiens cardiaques et thoraciques bataillent pour s’octroyer plus de longueur dans ce moignon de veine, ou pour gagner quelques millimètres supplémentaires d’artères pulmonaires – Virgilio, camarade mais tendu, finissant par pester contre celui d’en face, laisse-moi un peu de marge tu veux, un ou deux centimètres, c’est trop te demander ? »

La note de lecture de « Naissance d’un pont » est ici.

Ce que dit superbement Claro de ce livre sur son « Clavier Cannibale » de blog, c’est .

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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