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Lectures BD

Lecture BD : « Revenants » (Maël & Olivier Morel)

Sur le désespoir des vétérans américains de la guerre d’Irak, un album exceptionnel.

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Publié en septembre 2013 chez Futuropolis, cet album exceptionnel, écrit par Olivier Morel et dessiné par Maël, est le pendant graphique et scénaristique du documentaire « L’âme en sang » (Arte, 2011), dont il constitue en quelque sorte le « making of » imprimé.

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Je n’ai pas vraiment l’habitude de chroniquer mes lectures (pourtant relativement nombreuses, depuis longtemps) de BD. Je suppose qu’au-delà du temps supplémentaire nécessaire, je ressens le manque de codes et de grilles pour saisir ou analyser ce que je ressens dans ces moments-là. Une chose est toutefois certaine : comme le faisait remarquer récemment Pacôme Thiellement, dans son « Pop Yoga » et lors d’une rencontre à la librairie Charybde en décembre 2013, à propos de l’immense saga de Philémon par Fred, ou encore à propos du Génie des Alpages de F’Murr, il y a au fond une relativement faible part de la production de cet art qui exploite réellement les possibilités offertes par l’assemblage du texte et de l’image pour faire « autre chose », pour apporter un supplément d’émotion et d’intelligence à la simple juxtaposition ou illustration. « Revenants » en fait indiscutablement partie.

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Récit d’une quête documentaire, celle des témoignages des « revenants », ces soldats rentrés d’Irak, traumatisés par ce qu’ils ont vu, mais souvent, beaucoup plus encore, par ce qu’ils ont fait, par ces moments glaçants, toujours saisis tardivement par les grands médias désormais presque en permanence empêtrés dans le storytelling politico-militaire de l’Empire, où l’on tire longuement sur une foule civile « menaçante », où l’on nettoie un immeuble où « pourraient se cacher » des terroristes, en acceptant que les femmes et les enfants se trouvant sur le chemin soient ravalés au rang de dégâts collatéraux, où enfin l’on remet les prisonniers aux spécialistes – désormais le plus souvent sous-traités au « privé » – afin d’en extraire, peut-être, sait-on jamais, d’ « indispensables renseignements ».

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Récit des traumatismes qui hantent ces pauvres vies, celles de soldats et de soldates « ordinaires » (il s’agit rarement ici des troupes de choc dopées à l’adrénaline et à la testostérone que met en scène si violemment et intelligemment Emmanuel Adely dans son « La très bouleversante confession de l’homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la Terre ait porté ») confrontés à la violence méthodique comme au débordement instinctif, et qui, rentrés au pays, voient nier leurs blessures, ou, lorsqu’elles sont reconnues, doivent subir les infinis atermoiements administratifs (dont le post-Katrina fut une autre terrifiante illustration, à la Nouvelle-Orélans), dans un climat de scepticisme généralisé où leurs voix dissonantes sont vite renvoyées à une manifestation indécente d’ « anti-patriotisme », toujours stigmatisée sur les pelouses et dans les églises de la nation, tandis que des séries pesamment complaisantes telles Homeland continuent à diaboliser l’adversaire pour mieux excuser les folies de l’armée qui devrait être celle de la démocratie.

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Servi par un dessin exigeant et parfaitement en phase avec le propos difficile qui est le sien, l’album rend honneur au travail du documentariste comme à ce que peut et doit être l’art de la BD. Une belle réussite, aussi dérangeante soit-elle pour les certitudes des tenants de la « guerre juste », et qui rappelle, en lettres gravées sur le corps même d’un de ces parias, que, selon le mot du philosophe Marc Crépon – qui offre au livre une magnifique préface – qu’il « n’est pas vrai qu’il existe des guerres qui n’engendrent pas de traitements inhumains et que les violations qu’ils impliquent ne laisseront pas dans l’âme et la conscience de ceux et celles qui n’auraient jamais imaginé, dans le cours ordinaire de leur vie, en être réduits à ces extrémités. Cette réalité incontournable, c’est ce que les sociétés en guerre ou revenues de la guerre refusent de voir ou d’entendre. C’est pourquoi elles abandonnent les vétérans, gueules et corps cassés de tous les temps, à leur traumatisme. La victoire est toujours trop belle ou la défaite trop honteuse pour que les cauchemars de ceux et celles qui en ont payé le prix viennent la ternir ou la rappeler. »

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Fin de mission  (Phil Klay) | «Charybde 27 : le Blog - 2 mai 2015

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