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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « La critique littéraire » (Jérôme Roger)

Un petit manuel universitaire dense et précis, particulièrement précieux pour celles et ceux s’intéressant à la forme critique vis-à-vis de la littérature, hier comme aujourd’hui.

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Roger

On identifie tout de suite le mauvais critique à ce qu’il commence par discuter du poète et non du poème. (Ezra Pound)
Pour justifier ce diagnostic du poète Ezra Pound, il convient d’abord d’interroger l’épithète « littéraire » qui, accolée au mot « critique », masque une difficulté. La critique littéraire, en effet, désigne une pratique d’écriture, qui, en France, depuis Sainte-Beuve puis Gide, jusqu’à Milan Kundera, en Angleterre depuis Virginia Woolf, en langue allemande avec Walter Benjamin, se distingue par l’engagement d’un point de vue sur les œuvres littéraires particulières et la littérature en général, jusqu’à devenir une forme spécifique de l’essai, ce qui a été largement le cas au cours du long et complexe XXe siècle.
Cependant, devenue tributaire des habitudes du public et des intérêts commerciaux de l’édition, la « critique » est, dans l’esprit de beaucoup, « réservée au compte rendu journalistique », faisant oublier que « sans théorie, même inconsciente et implicite, nous ne saurions pas ce qu’est une « œuvre littéraire » ni comment la lire ». En ce sens la critique littéraire doit s’entendre à la fois comme une critique et un partage de la lecture, en particulier dans le cadre de sa transmission, c’est-à-dire de l’enseignement.

C’est la lecture du récent et fort stimulant récit-essai d’Arnaud Viviant, « Cantique de la critique », venant relancer un processus initié par le grand « Cannibale lecteur » de Claro en 2014, ainsi que le besoin ressenti de comparer pour mon propre usage les différentes « formes » de critique actuelle (entre celles pratiquées par les blogueurs, journalistes spécialisés, écrivains et universitaires, avec ou sans théories sous-jacentes – tous les recoupements possibles pouvant naturellement être a priori imaginés) qui m’a conduit vers ce bref mais éminemment solide ouvrage de Jérôme Roger, publié dans la souvent fort avisée collection 128 des éditions Armand Colin (avec une première édition en 1997 et la plus récente, revue et augmentée, en 2016). Destiné avant tout aux étudiants de premier cycle universitaire, ce précis dresse un historique robuste de l’histoire de la critique littéraire, en la réancrant dans la Poétique d’Aristote, puis dans les traditions philologique (histoire littéraire) et herméneutique (intention et sens), première lignée de filiation culminant avec les classiques fondamentaux que sont désormais les « Mimésis » d’Erich Auerbach et « Exercices de style » de Léo Spitzer. En rappelant ensuite les paradoxes de la critique normative « classique », puis le passage de l’esthétique seule à la critique scientifique, avec l’apport quelque peu cannibale de la méthode historique au XIXe siècle (avec Taine, Brunetière et enfin Lanson, canonique s’il en est, avec son « Histoire de la littérature française » de 1895), avec l’entrechoc entre les visions de Sainte-Beuve et de Proust, puis avec l’apport des incertitudes du langage de Paul Valéry et de Jean Paulhan, Jérôme Roger nous prépare à parcourir le XXe siècle comme « âge d’or des critiques d’interprétation » : école de Genève et critique thématique (de Marcel Raymond à Albert Béguin, en passant par l’étonnant Gaston Bachelard et sa véritable phénoménologie de l’image poétique), enquête thématique (dont l’auteur montre avec un brio particulier, me semble-t-il, la richesse et la puissance) incarnée par Jean-Pierre Richard et Jean Rousset, critique freudienne, sociocritique, en évoquant notamment Georg Lukács et Lucien Goldmann, ainsi que leurs descendances (surtout une fois pris en compte l’apport de Walter Benjamin), critiques de la réception. Il est temps alors d’aborder les deux dernières parties, essentielles dans cette lecture, avec la critique focalisée sur l’œuvre comme acte de langage (de Roman Jakobson et Vladimir Propp à l’analyse structurale du récit, de Mikhaïl Bakhtine à Henri Meschonnic, Mikhael Riffaterre ou Jean-Claude Mathieu, ou encore à la génétique des textes ) et avec la critique d’écrivain (avec Charles Péguy, André Gide, Jean-Paul Sartre, Maurice Blanchot, Roland Barthes, et bien sûr Julien Gracq).

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Moins audacieux sans doute que l’ouvrage de Fabrice Thumerel sur le même thème (dont on vous parlera prochainement sur ce même blog), le manuel proposé par Jérôme Roger se révèle néanmoins fort précieux par son sens prononcé des perspectives et de liens entre les diverses écoles et formes de critique, par sa capacité à rendre intelligibles les plus délicates d’entre elles, notamment celles pénétrées de sciences humaines pointues et celles opérant à la charnière des consciences écrivantes elles-mêmes, et sait aussi se permettre in fine une belle ligne de fuite, en forme d’invitation de la critique sur un terrain spécifique, celui des littératures en français de l’ailleurs :

Sans la critique, écrit Milan Kundera, toute œuvre est livrée « aux jugements arbitraires et à l’oubli rapide ». Pire, on la confond souvent avec « une simple information sur l’actualité littéraire » – confusion qui, dans le cas des Versets sataniques de l’écrivain Salman Rushdie, entraîna « la condamnation à mort d’un auteur […], et le texte du livre n’avait plus aucune importance, il n’existait plus ». Sans la critique littéraire « en tant que méditation, en tant qu’analyse, qui sait lire plusieurs fois le livre dont elle veut parler, nous ne saurions rien aujourd’hui ni de Dostoïevski, ni de Joyce, ni de Proust ».
Ce diagnostic lucide vaut plus encore pour les littératures dites d' »expression française », enseignées tardivement dans les départements de lettres des universités françaises. L’élection récente de Dany Laferrière à l’Académie française et le recrutement d’Alain Mabanckou en 2016pour la chaire annuelle de création artistique du Collège de France sont une exception qui confirme la règle. Mais cette évolution est d’abord redevable aux essais de Michel Leiris, premier écrivain ethnographe de langue française, notamment Contacts de civilisation en Martinique et en Guadeloupe (1955), Brisées (1966) et Zébrage (posthume, 1992), et à trois préfaces majeures de Jean-Paul Sartre : l’une, Orphée noir, pour la première anthologie de poètes noirs, éditée par le poète sénégalais L.S. Senghor (1948) ; une autre pour Les Damnés de la terre du Martiniquais Frantz Fanon (1956) ; et la troisième pour le Portrait du colonisé, du juif tunisien Albert Memmi (1957).
Souvent perçues comme périphériques d’un centre légiférant que représenterait la République des Lettres, les francophonies littéraires impliquent des aires linguistiques, plurilinguistiques et pluriculturelles longtemps considérées comme subordonnées à l’empire colonial français, dont elles ont dû s’émanciper pour conquérir, parfois de haute lutte et dans des conditions encore souvent méconnues en France, leur existence littéraire.
Pour ces raisons, ces littératures gagnent à être comprises de deux façons conjointes : comme des Contre-littératures, selon le titre de Bernard Mouralis qui, avant Edward Saïd, montrait que le questionnement postcolonial en littérature devait éclairer le renouveau des études culturelles, et comme des « écritures en deux langues » – ce que sont la plupart de ces littératures. Qu’il s’agisse de redéfinir les genres littéraires et parfois même de les oublier, de repenser la modernité à l’aune d’une oralité multiple, de renverser la notion d’exotisme, de déplacer une notion aussi restrictive que celle de « langue maternelle », la tâche qui s’annonce devrait susciter chez les étudiants un nouveau désir de décentrement, sans lequel toute critique est appelée à se répéter, et à dépérir.

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À propos de Hugues

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