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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « La critique littéraire » (Fabrice Thumerel)

Sérieux, joueur et lumineux, un précieux regard pédagogique et néanmoins personnel sur la nature et les possibilités de la critique littéraire.

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La critique est-elle un genre littéraire à part entière ou un simple métadiscours littéraire ? Doit-elle être intégrée à la littérature ou rejetée à sa périphérie ? Doit-elle guider la création ou être création elle-même ? La critique sert-elle la littérature ou s’en sert-elle ? Lui est-elle indispensable – parce qu’elle l’éclaire et l’informe – ou lui est-elle nuisible – parce qu’elle la rend hyperthéorique ? Où va-t-elle aujourd’hui ? Le critique est-il un écrivain raté ou un véritable créateur ? Où doit-il chercher le fondement de sa démarche : du côté de l’auteur, du texte ou du lecteur ? Voici quelques-unes des questions cruciales auxquelles de livre se propose de répondre en quatre temps complémentaires.

Comme pour « La critique littéraire » de Jérôme Roger, c’est de la lecture du texte stimulant d’Arnaud Viviant, « Cantique de la critique », qu’est venue l’envie de me plonger dans cet ouvrage-ci. Mais à la différence du professeur de l’université de Bordeaux, Fabrice Thumerel n’était pas pour moi un inconnu, bien au contraire. S’il enseigne lui aussi à l’université (celle d’Artois, depuis 1999), il est bien connu pour son animation sans relâche du captivant site web de littérature contemporaine Libr-Critique, ou pour sa rare capacité à transformer de souvent (a priori) austères colloques de Cerisy en sommes profondes et drôles, telles « Christian Prigent : trou(v)er sa langue » ou « Valère Novarine : les tourbillons de l’écriture », autour de deux auteurs, Christian Prigent et Valère Novarina, dont il est dans les deux cas un spécialiste affûté.

Publié en 2000 dans la collection Cursus d’Armand Colin, son « La critique littéraire » présente ainsi toutes les caractéristiques attendues d’un manuel solide et sérieux de premier cycle universitaire (on se délectera même des encadrés, des récapitulatifs de cours, des questions de révision et des suggestions de sujet des de dissertation à la fin de chacun des quatre chapitres), mais ajoute à cela une touche personnelle particulièrement bienvenue.

Dans De la grammatologie et L’Écriture et la Différence (1967), Derrida rejoint Blanchot lorsqu’il souligne la polysémie de tout texte : le critique ne doit pas tenter de retrouver l’intention de l’auteur, qui n’a pas créé un livre – c’est-à-dire une totalité signifiante -, dont il posséderait de surcroît le sens canonique ; obéissant à la logique du paradoxe et de l’aporie, il doit déconstruire le texte, en faire éclater la cohérence ; il doit produire non pas une étude achevée, close sur elle-même, mais un travail dans lequel les sens ne se fixent jamais, une somme de signes qui se totalisent et se détotalisent perpétuellement.
Ces écritures différentielles et asystématiques constituent le versant exactement opposé de la critique pure, qui assure le triomphe du discours unifié et rationnel.

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Présentant d’une manière particulièrement alerte les grands courants historiques de la critique littéraire et leurs éventuels agencements réciproques, ne négligeant pas le recensement intelligent des critiques adressées par les uns aux autres, rendant à la critique universitaire, à la critique journalistique et à la critique d’écrivain leurs propres justices, rendant compte avec une parfaite honnêteté d’écoles et de méthodes dont il n’est pas lui-même friand, Fabrice Thumerel, une fois de plus, rend non seulement digeste un matériau d’abord ardu, mais y introduit subrepticement une forme d’humour et de joie joueuse face à ce que nous réserve toujours de beau et de grand la littérature, à la simple condition de consentir cet effort critique, quelle que soit la forme propre qu’il adopte in fine.

Amoureuses et amoureux de la seule lecture, praticiennes et praticiens, quels que soient les supports utilisés et les contenus agencés, de la critique littéraire, profane ou savante, d’humeur ou d’analyse, auront donc à la fois grand intérêt et délectation intense à se plonger dans ces 180 pages complétées de substantielles et précieuses annexes bibliographiques et techniques.

Toujours est-il que l’histoire littéraire traditionnelle néglige l’aspect formel des oeuvres et procède à des découpages chronologiques arbitraires. Qui plus est, pour Barthes, « elle n’a d’histoire que le nom : c’est une suite de monographies » ; à cause du cloisonnement de la recherche universitaire, la dimension purement historique n’apparaît guère, les spécialistes de la littérature se concentrant sur les écrivains. Au lieu de s’intéresser réellement à l’arrière-plan socioculturel de l’œuvre, ils se bornent à en découvrir les « clefs » : « Andromaque était-elle la Du Parc ? Oreste est-il Racine ? ». Or, l’œuvre ne saurait être la simple transposition d’une réalité biographique ou historique. C’est pourquoi, conclut Barthes, « si l’on veut faire de l’histoire littéraire, il faut renoncer à l’individu Racine, se porter délibérément au niveau des techniques, des règles, des rites et des mentalités collectives ».
Plus radical, Gracq dénonce l’aspect réducteur de toute taxinomie, la vanité de toute démarche qui prétend enfermer la création littéraire dans un carcan de catégories toutes faites : « En matière de critique littéraire, tous les mots qui commandent à des catégories sont des pièges. Il en faut, et il faut s’en servir, à condition de ne jamais prendre de simples outils-pour-saisir, outils précaires, outils de hasard, pour des subdivisions originelles de la création ; que d’énergie gaspillée à baliser les frontières du « romantisme », à répartir les œuvres d’imagination entre les fichiers du fantastique, du merveilleux, de l’étrange, etc ! » Il va de soi que les historiens de la littérature ne sont pas les seuls visés ici : les poéticiens le sont également.

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FTcloche

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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