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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Mycélium » (Fabrice Jambois)

D’une écriture percutante et incisive, naviguant à merveille entre réalisme technique et horreur scientifique, un premier polar qui porte un fer vigoureux parmi les fantasmes d’extrême-droite et parmi quelques autres démons.

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Tous ces gens n’étaient clairement pas des partisans du vivre-ensemble. Des pans entiers de la nébuleuse d’extrême-droite se radicalisaient, quelque chose se détraquait en profondeur dans le corps social. Le pays s’embarquait sur une voie imprévisible et dangereuse, qui n’était pas celle de la joie. Oui, quelque chose s’était perdu en route, le monde basculait dans la folie pure, dans un délire généralisé de la pire espèce, un délire renforcé par la puissance des réseaux sociaux. Messages viraux, fake news, intox, trolling, emballements collectifs, boucke de renforcement des préjugés, l’époque était un cauchemar. Le spectacle de la violence ne cessait d’alimenter la violence du Spectacle. C’était épuisant. Et le boulot à la PJ était de plus en plus pesant, avec des tonnes de paperasse à remplir. Ravard pensait parfois à tout plaquer, à quitter Paris pour la Corrèze ou le plateau des Millevaches – certes il ne pousserait tout de même pas le vice jusqu’à fréquenter Coupat et ses lieutenants. Mais il y avait sa fille et il fallait rester à Paris, où vivait Carole, son ex-femme, qui en partageait la garde avec lui. Et il fallait faire le boulot.

Une nouvelle drogue dure circule à Paris par des canaux mystérieux, n’hésitant pas à emprunter subrepticement les circuits des salles de shoot médicalisées destinées normalement à éviter certaines des plus horribles conséquences médicales de l’héroïne et du crack… Stéphane Zenner, ancien professeur de biologie et théoricien suprémaciste blanc adepte des plus extrêmes développements des plus fumeux « grands remplacements », avec son groupuscule secret nommé « Les Vicaires », appelle publiquement, par métaphores pourtant très transparentes, à l’éradication des migrants en voie de submerger l’Europe en général et son pré carré parisien en particulier… Lorsque, brutalement, porte de la Chapelle, des dizaines de migrants et de bénévoles en train de les aider s’écroulent foudroyés par une maladie inconnue et presque inexplicable, la section anti-terroriste de la brigade criminelle, et plus particulièrement le groupe d’enquête du commandant Ravard, spécialisé dans le suivi de l’extrême-droite violente, est propulsée en urgence sur le devant de la scène, pour une enquête hautement médiatique, sur les tenants et aboutissants de cette catastrophe d’une part, sur la traque impérative d’un fuyard érythréen qui semble désormais semer la mort sur son passage d’autre part. Croisant presque par hasard la trace d’une jeune journaliste se trouvant bien malgré elle impliquée dans l’enquête, voici qu’il s’agit pour lui de penser l’impensable, et de plonger aussi bien dans les cercles privés les plus exclusifs que dans les arcanes de pseudo-sciences oubliées, ou presque.

Sous le pont qui enjambe le boulevard des Maréchaux au niveau de la porte de la Chapelle, quelqu’un avait écrit sur un mur « la Sapel Porte de l’Anfer ». La porte de l’enfer. Ou plutôt l’enfer lui-même. Un condensé de ses différents cercles, avec leur peuple de damnés : prostituées, drogués, migrants. Des existences informelles, officieuses, à la pointe de la précarité. Des existences nues. La Bulle, un gigantesque centre humanitaire modulaire d’aspect bulbeux financé par la Ville de Paris à hauteur de six millions et demi d’euros, avait accueilli en deux ans près de soixante mille passages de migrants. On l’avait dégonflée depuis quelques mois et les campements sauvages s’étaient reconstitués en un clin d’œil au bord du périphérique. Dans les arbustes minables des terre-pleins, des vêtements séchaient, éparpillés dans les branches, lavés sommairement à même le caniveau avec des bouteilles d’eau minérale ou avec des eaux usées. Ils étaient là, les migrants. Ils étaient au bout de leur vie, au bout du monde, et ils n’avaient même pas fait la moitié du chemin. Zenner, en les voyant sous le soleil fade de cet après-midi de septembre, les aurait décrits comme les habitants d’une tour de Babel éventrée, bruyante et malpropre, comme une population extrêmement variée qui baragouinait des dialectes choquants, comme un mélange grotesque de races violentes et frustes. Zenner aurait ironisé sur leurs silhouettes trapues, accroupies et affublées de vêtements de sport aux couleurs criardes. Zenner était un nuisible. Les nuisibles ne manquaient pas dans ce monde. Ceux qui avaient migré et venaient d’échouer à la porte de la Chapelle le savaient. Leurs souvenirs étaient comme ces terrains de mines antipersonnel qu’ils avaient dû traverser : peuplés d’éclats noirs, de visages de prédateurs, de drames, de tortures, de menaces sourdes. Ils connaissaient l’air faux des délateurs, le sadisme brut des esclavagistes, l’outrecuidance des passeurs qui imposent des tarifs insensés et fixent le prix exact d’une vie. Beaucoup mouraient en Afrique, avant même de traverser la Méditerranée. La survie était une question de confiance bien ou mal placée. Elle était une question de chance et de choix. Sur le flux des migrants, on prélevait de l’argent, de l’énergie, du sexe, des organes parfois, de la liberté toujours. On, c’était les passeurs en tout genre, les militaires, les mercenaires et les civils tordus ; c’était aussi des migrants qui s’attaquaient à d’autres migrants, à ceux qui n’avaient pas les bons alliés au bon moment, à ceux qui étaient trop seuls ou trop faibles.

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Publié dans la collection Equinox des Arènes en avril 2022, le premier roman de Fabrice Jambois, jeune docteur en philosophie (dont la thèse portait sur « L’idée de mort et la formation de la psychiatrie matérialiste dans la philosophie de Gilles Deleuze »), offre un mélange subtil et réussi de polar technique et réaliste (pas si éloigné, dans cette tonalité principale, des labyrinthes contemporains conçus par Dominique Manotti, DOA ou Jean-Hugues Oppel) et de course vertigineuse au bord d’un abîme volontiers situé aux lisières du fantastique ou de la science-fiction (comme dans certains des premiers romans de Maurice G. Dantec, « Les racines du mal » ou « Babylon Babies » notamment, avant que tout cela ne soit largement gâché dans la logorrhée et l’excès de « Villa Vortex », et avant la belle résurgence presque miraculeuse de son ultime production, « Les résidents », – ou comme dans les plus éclatantes réussites d’Antoine Chainas, telles « Empire des chimères »). Mêlant des motifs issus de la tradition canonique du merveilleux (ou de l’horreur scientifique) à ceux du techno-thriller épique, parcourant les recoins anciens et nouveaux de la fringe medicine et de sa fâcheuse tendance à considérer les faibles comme des cobayes pour les « avancées » des puissants, traquant comme le Benjamin Fogel de « La transparence selon Irina » ou de « Le silence selon Manon » les névroses sociales en quête forcenée de débouchés politiques éventuellement très violents, pesant avec soin la masse des réminiscences pseudo-scientifiques dans leur interaction avec les réalités complotistes – comme sait si bien le faire le collectif italien Wu Ming, tout particulièrement dans leur « Armata dei Somnambuli » (non encore traduit en français), assemblant des trajectoires que l’on jurerait d’abord disparates voire étanches les unes aux autres avec un brio pas si éloigné de celui du Stéphane Vanderhaeghe de « P.R.O.T.O.C.O.L. », et analysant enfin, tout au long du roman, avec une féroce malice, à travers les pensées du commandant Ravard, la manière dont le vocabulaire même de l’extrême-droite contamine jusqu’aux monologues intérieurs de ses adversaires (ce qui a pu être observé depuis plusieurs années hélas dans les médias français et dans les propos de politiciens pourtant réputés de prime abord comme bien éloignés des tentations fascisantes et suprémacistes), « Mycélium » est un roman intense, brutal, percutant et dérangeant.

Dans les tuyaux virtuels des réseaux sociaux, les flux de merde s’entrelaçaient, se disjoignaient et se conjuguaient sans relâche, brassant les clivages idéologiques, ethniques et sociaux, les redistribuant de façon anarchique. La bêtise connective régnait sans partage, elle était sans limites. L’humanité en était là, coincée dans une espèce de métier à tisser titanesque et dématérialisé qui défaisait et tramait les liens sociaux en déplaçant les points de fixation de la colère collective à la vitesse de l’éclair. Les petites machines à haïr ne fonctionnaient que détraquées et elles n’avaient jamais aussi bien fonctionné, elles crevaient de haine, s’étranglaient de colère, se gonflaient de pustules – des posts ou des tweets éclataient à chaque seconde sur la Toile, misérables éjaculats de contre-vie. Ce n’était plus seulement des marécages de ressentiment visqueux et enkysté, c’étaient des flux torrentiels de haine où l’on glissait avec fluidité d’une représentation à l’autre, d’une injure à une image, d’une vidéo à un GIF, tout y passait, tout se connectait dans la confusion.

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